‹ Le chemin de traverse (volume 3)Chapitre 3 sur 37 · I.B CBBltH DB TRAVERSB · texte numérisé non relu

I.B CBBltH DB TRAVERSB

rive, Paris est une ville de mort. Pour renfance et pour la vieillesse , Paris n*a pas assez de soleil , pas assez de silence , pas assez de sommeil. D'ailleurs il n*y a de vrais Parisiens en ce monde que les Parisiens qui ne sont pas nés à Paris. Le Parisien de Paris est une monstruosité qu'il est bien difficile de rencontrer y à moins de le chercher dans une de ces rues privilégiées , comme la rue MoufiFètard. Le Parisien de Paris est assez volontiers-, contrefait , malsain , idiot et niais à faire plaisir : il n'a pour grandir que quelques pieds de terre humide , dans une maison tenue par un portier sale et bavard. Le Parisien de Paris est gouverné par des Parisiens de la pro-. vince ; c'est le Midi qui lui envoie ses députés , ses généraux, ses administrateurs et ses minisires ; ses orateurs , ses hommes d'état , ses belles femmes et ses poeies. Le Parisien de Paris n'a gardé de sa belle ville que l'Hôte 1* Dieu , le boulevard des Invalides, la Morgue , la loterie , les octrois et le mont-de-piété. Le Parisien de Paris est la dupe de la ville dans laquelle il est né ; c'est lui qui Ta bâtie , c'est lui qui l'écIaire, c'est lui qui la répare , c'est lui qui remplit les prisons, qui occupe les assises, quien^ sanglante la grève; c'est lui qui fournit, chaque année, à la bonne ville , son contingent d'escrocs, de filous, d'espions, de galériens et de filles de joie ; c'est lui qui paye les impôts et qui fait les révolutions; voilà le lot du Parisien de Paris» Heureusement pour lui , le héros de celte histoire , Chavigni , n'était pas un Parisien de Paris.

Notre Jeune héros, Prosper Chavigni, était né un beau jour de printemps , dans un bon endroit , loin , bien loin de Paris ; il était venu au monde dans le plus joli coin de

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4erre , entre un beau fleure et une baute montagne , au midi de la France et au midi tempéré , dans un viilage dont le nom n*est pas sur la carte , et qui n*a pas même un juge-de-paii , lanl c*est un calme et paisible vilkige ! Prosper Chavigni éiait Tenu au monde le premier de sa famille et le dernier de son nom , vivement et len-> drement cbéri par sa mère et par son père , le vigneron, Jean Ghavjgni. Son père, tout vigneron qu*il était, avait une maison bâtie en pierres, qui avait appartenu au père, on pourrait dire aux aïeux de sa femme* Quand la porte de la maison était ouverte à deux battants , on voyait de la rue, à travers le long corridor, et tout au bout du jar* din, dont il avait Tair d*ètre le dogue fidèle , le Rhône , qui se déroulait au loin en aboyant. Je ne crois pas qu*if y ait sous le soleil un plus beau fleuve que le Rbène: il a une grande vobc et de grands bras ; il est limpide , il étincelle, il marche à grands pas , toujours en poste, faisant claquer son fouet comme un gentilhomme en vacances. Le matin , quand la journée doit être belle , le fleuve se couvre de nuages , présage trompeur; heureux ceux qu*on trompe ainsi ! Noire enfant eut donc le Rhône pour son premier ami et pour son premier compagnon* Le Rhône Tavait vu naître , et il le vit grandir en toute bienveillance : il prêta à f enfant le miroir transparent de ses ondes , les cailloux argentés de son rivage , Tombre mouvante de ses saules ; il rendormit de sa grande voix plaintive , il le réveilla de sa voix grondeuse , comme on réveille un enfanta Theure de Técole ; c^était là une douce et poétique manière de se réveiller et de s*endormir : voilà ce que faisait le Rhône pour reniant Prosper. De son côté, renftmt rendait au Rhône amour pour amour ;

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il le reconoaisfiail à sa yoix , et il lui obéiMait comme fl obéissait à sa mère. Quand le fleuve lui disait : Darê , mon enfant ! l'enfeut s^endormait eu souriant ; quand le fieuye lui disait : RéveUte-toi ! reniant se réveillait en souriant. L*enfant le saluait le matin et le soir, de loin et de près, du cœur , de Tàme et de la voix. Bientôt il ota se confier au fleuve qui lui apprit à nager comme un brochet de 9es ondes, et le fleuve le portait, remportait, le transportait , le rapportait ; c'étaient des fêtes et des joies sans fin et sans cesse ; c'était une confiance et une amitié réciproques j on eût dit que cet enfant domptait le Ehône. Même , un Jour qui! était avec sa mère dans une barque, le Rhône se mit soudain à entrer en fureur $ il grondait, ilécumait, il menaçait, il jetait sa colère jusqu'au ciel; il oubliait cette frèle barque qui contenait son enfant favori ; tout à coup , l'enfant se lève , et voyant sa mère qui tremblait pour lui, il fit signe au fleuve qu'il voulait être obéi et qu'il fallait ramener sa mère au rivage ; et le fleuve , tout à coup obéissant , déposa sur le sable cette mère et cet enfant que menaçait sa fureur ; et quand l'enfïmt fut en sûreté , la tempête recommença.

Oui, c'est un beau fleuve, le Rhône! Un fleuve provençal , la mer du Ifidi , scintillante et rayonnante mer ! C'est là un fleuve toujours net , toi^ours balayé , faisant sa toilette, et une toilette scrupuleuse, chaque matin. Bel exemple que suivait l'enfant Prosper ! A Paris, vous passez sur un pont; vous voyez à vos pieds de sales blanchisseuses , du charbon , du bois , des hommes accroupis dans toutes sortes de postures. Vous demandez: Qu'est-ce cela ? On vous répond : C'eêt la Seine l Notez bien que i 3

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ta Setoe lient à ses gages un préfet de police pour la netloyer!

Après le Rhône, son voisin et son compère , le premier ami que se donna Prosper Ghavigni, ou plutôt le premier ami <|Ui lui vint comme vous viennent tous les amis, sans qu*on les cherche, ce Ait un honnête maître d*éeole , qui a'était pas un imhécile bien qu*il portât une robe noire et qu'il fût d6 la morale chréHenme. Il avait un esil bleu et plein de feu , qui s*ouvrait bien sous son vieux chapeau noir et usé : il avait la voix douce «t triste ; il était bon comme notre Seigneur Jésus-Christ , son mattre ; et Dieu sait s'il y avait de quoi èlre bon avec d*igno* blés enfants slupides, tous crottés pour la plupart , qui arrivaient à Técote par un chemin de ftimier et de paille pourrie, pauvres âmes naissantes, destinées à toutes les lîsitigues du corps, mal nourries de pain noir, et dont l'intelligence était au niveau de leur nourriture corporelle l Avec des disciples ainsi faits , le pauvre frère Christophe exerçait de son mieux sa vertu favorite , la patience , cette sœur de la charité qui est la vertu des anges. 11 était si pauvre que les mieux nés parmi ses élèves comprirent facilement qu'il fallait que leur frère Ghristoplie fût très-bon en effet pour être si patient. Ceux qui comprirent cela lui furent soumis et l'aimèrent ; ceux dont l'intelligence n'alki pas si loin , et c'était le plus grand nombre, lui furent soumis et l'aimèrent aussi parce que tout le monde l'aimait. A l'école comme dans le içionde , (ont le monde a toujours raison.

Ce fut le ft'ère Christophe qui apprit à lire à notre en* fant ou plutôt à son enfant Prosper, ainsi qu'aux autres ealints du village : il leur apprit aussi le catédiisme ,

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eelte science d'enfont qui ne peut être ensei^ée que par on Dieu, k ees enfants , confiés à ses soins, te frère Glirislophe parlait de Dieu comme il le sentait , et du dogme comme ses supérieurs le lui avaient ordonné. Dans cette dernière partie de ses leçons , il était fort obscur, et c'était pourtant ce que les enfants apprenaient le plus facilement. Pauvre bonhomme! que de fois il resta muet à des questions f6rt simples que le^ enfants lui adressaient par hasard! Ce qui n*empéchait pas que tous ces enfants ne fussent de très*grands savants , au dire de leurs parents et du curé.

A ce sujet , Gharigni racontait Tanecdote suivante : Grêlait un dimanche de catéchisme , c'était un examen général dans Téglise, dans la chapelle même de la Vierge; le curé interrogeait les enfants, et le catéchisme en main, il demanda au petit Prosper, qui ayait sept ans : Qu'est^ ce que la lusûure ? El Tenfant de répondre avec une petite voix flûtée X C'est Pceuvre de. la chair y comme disait le catéchisme. Je suis sûr, ajoutait Ghavigni , que mon pauvre mallre , le frère ignorantin, aurait été aussi embarrassé que moi , à sept ans , de dire ce que c'était que Vœuvre de la chair.

Belles années du village! qui pourrait en dire tous les détails ou plutôt qui voudrait les entendre raconter ? Non pas que ce fût là tout à fait une vie d'idylle ou de bucolique , sans ambition et sans envie ; non pas que les moutons soient en ce lieu plus blancs et les bergers mieux peignés qu'ailleurs. Mais ces colères sont si peu dangereuses ! mais ces ambilions-là sont si innocentes ! ces rivalités s'oublient si vite ! C'est un curieux spectacle tout un village du Midi qui passe sa vie sur le devant de

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sa porte , à Tombre de sa vigne ou de son noyer, et qui, pendant tout le jour, cause , médite et rêve tout haut , à cœur et à ciel ouverts ! On s*escrime , on se dispute , on discute , on s^agite. On sourirait bien de pitié , si Ton savait là-bas toutes les misères qui occupent Paris , les batailles , les armées, les grands portes , le< roi, les chambres, le peuple, les journaux, le préfet de police, Tarchevéque, tous les pouvoirs ! Dans ce village en question , on agite plus de hautes questions politiques , on s^occupe d^événements plus importants et de révolutions plus gigantesques que dans tout Paris, pendant toute une année , même dans Tannée 1830. Songez donc que là-bas, tel qui se lève pauvre et nu peut se trouver le matin pro* priétaire d*une ile entière comme Robinson Crusoé , s*il plaît à Dieu et au Rhône. Chaque jour, en effet , le Rhône peut former au milieu du son lit ou sur ses bords une lie nouvelle : U sème les Iles sur sa roule comme Theureux Buckingham semait les perles. Mais aussi que de discordes ce Rhône goguenard jette sur son passage en jetant ses lies ! Voici comment cela se fait f

Le Rhône, ce méchant diable , est plein de malice et se montre souvent un fort mauvais plaisant. Capricieux qu*il est , il dérobe souvent, à Lyon ou Vienne , la primatie des Gaules catholiques , cette ville où Racine était si peu compris qu*on lui donnait des clous pour des a llumettes et un réchaud pour un vase de nuit , tant on savait le français à Vienne ! le Rhône , dis-je , dérobe , en passant par les villes, tout ce qu*il peut voler, de gré ou de fbrce; une poutre , un brin de paille , un morceau de roche , vingt arpents de terre , un pan de murailles , tout lui est bon , tout lui sert de jouet. Il emporterait une ville entière

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<pi*i1 n*en serait pas plus embarrassé que du fétu que ▼oilà. Quand il a assez joué , le terrible enfant , il dépose son hochet quelque part , sur le rivage ou au milieu de son lit. Cette tle, ou plutôt ce commencement d*Oe, s*appelle une alluinon, A ce sujet , on lit de très-longs chapitres dans les Pandecles. Or, le village où naquit Ghavigni , sinueux vallon plein de tours , de détours , et faisant le coude à chaque pas , est certainement Vendroit de la terre où le Rhône ait apporté et remporté plus dlles tontes faites ; comme aussi c*est Tendroit de la terre où l*on ait le plus commenté de toutes les manières, par citations , commentaires ^ jurements, médisances et coups de bâton , la susdite loi de alluvionibus !

Le Rhône était donc la providence , le gouvernement , Topposition , le ministère etle Journal politique de ce village.

Aussitôt que le Rhône voyait les haines particulières se ralentir , il jetait une tle sur ses bords. Quand je dis une ile , j*entends une ou deux bottes de paille flottante , auxquelles venaient se joindre quelques tombereaux de sables mouvants , et sur ce sable -un peu d*herbe semée par le vent, et parfois quelques joncs , qui levaient la tète singeant la forêt de saules. Aussitôt tout le village était en émoi. — A qui est rtle ? — L*ile est à moi ! — Elle est à toi ! — Elle est à nous ! — Elle est sur ma rive gauche ! -~ Elle est sur ma rive droite ! — Oui et non ! — Vous êtes un scélérat !— Vous êtes une coquine ! — Les bonnets volaient en Tair ; après les bonnets volaient les cheveux ! On se battait , on plaidait ; puis après toutes ces batteries et plaidoiries , venait la loi qui confisquait nie à son profit , et plus souvent revenait le Rhône, riant

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dans sa barbe , qui venait après la loi , et qui reprenail nie comme il l*avait donnée, et qui la reportait dix lieues plus bas avec les mêmes rixes , les m^mes an^tions et les mêmes querelles de plaideurs. Une lie sur le Rhdne ou un ctiâleau en Espagne , c'était la même chose pour Prosper Chavigni.

Pourtant , avouons-le, c'était peut-être un grand avantage poétique d'avoir toujours sous les yeux un chàteaa en Espagne tout prêt , un cliâteau en Espagne, visible et palpable, dont Chavigni le père pouvait devenir le maître d'une heure à Tautre. Prosper lui-même , en se promenant sur le bord de son fleuve , ne pouvait-il pas découvrir une île dont il aurait été le Christophe Colomb ? Telle fut peut-être , à son insu , l'origine de l'horrible ambition qui a perdu Prosper. Partout autour de lui , on ne partait que de ces fortunes soudaines. On ne parlait que d'iles dans le village. On citait k tout propos l'Ile Barbe, à Lyon , qui vaut une ville et qui s'est feiie avec quatre grains de sable. Ainsi, ému par tant de merveilleux récits, Prosper s'était fait chercheur dlles comme on se fait chercheur de trésors dans le Nouveau-Monde. A la promenade^ il se levait sur la pointe des pieds, cherchant à découvrir les premiers sapins de son lie flottante ; le matin , à sa fenêtre , il cherchait au loin Ttle qui devait venir. Si donc il ne vit pas d'ile venir , il apprit de tonne heure à se passionner jusqu'aux larmes pour une fortune imaginaire ] il courut de bonne heure toutes les aventures de la terre et de la mer sans sortir de son village. Malheureux et précoce enfant ! il fut jeté en même temps au milieu des procès de la ville et des travaux de la campagne^ au milieu des coups de poings et des fleurs. Il avait été

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ambitieux de PambHion de Fernand Gortès à sept ans ; il ayait été un voyageur de terre terme et de mer à sept ans ; à sept ans , il avait rêvé la gloire du conquérant et la fortune du cberctieur de mondes ; il a eu sa passion sociale à sept ans I Le malheureux !

Toutefois, ce premier germe d*ambition, si imprudemment jeté dans ce jeune cœur , fut sinon étouffé, du moins contrebalancé par de bonnes et fbrtes études , qui se trouvèrent là dans ce village comme la plus belle de ses îles , sans qu*on puisse dire comment elles y étaient venues. Qui eût dit à Jean Ghavigni , le vigneron , que son fils serait un jour un grand humaniste, Teût bien plus étonné que si on lui eût appris tout d'un coup que le Rhône venait d'apporter Tile de Sainte-Hélène dans son jardin, avec le saule pleureur et le tombeau de Tempereur. Au fait , c'est là un des grands hasards de la vie de notre Prosper qu'il ait appris le latin sur les bords les plus ignorés du Rhône , dans un temps où si peu de savants savaient le latin même à Paris* Gomment Pros-

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per GhaTlgni fkil introduit ainsi tout à coup dans les plus chastes mystères de l^antiquité , c*est un miracle de la patience et de Inintelligence de son maître, le pauvre frère ignorantin , le pieux , Texcellent , le déyoué frère ! U ne cherchait pas , celui-là, des iles inconnues ! Mais il allait se cacher dans les lies découvertes , sous le plus vieux saule , et là , un vieux livre à la main , un volume de Cicéron on de Virgile y il devinait peu à peu cette savante langue des grands orateurs et des grands poètes ; il découvrit ainsi mots par mots , puis vers par vers , tonte VÉnéide, cette terre qui lui était fermée; puis une fois dans V Enéide ^ il se trouva de plain-pied dans tous les cheft-d*œuvre qui étaient feits pour lui , pour lesquels il était fait et qui pourtant lui étaient défendus. Il y a , dans les réglemenls des frères de la morale chrétienne, un très-sévère règlement qui défend aux frères d*apprendre le latin. Soit qu*on ait voulu les retenir dans une humilité plus que chrétienne , soit que leurs supérieurs aient voulu leur ôter ainsi toute ambition et leur fermer les portes du sanctuaire, Tétude du latin est un crime pour ces hommes patients et laborieux. Le frère de i^éoole chrétienne est IMnstituteur du pauvre , Tami du pauvre , son compagnon et son guide , et le maître dé son enfance. Il est patient , laborieux , actif, soumis, humble et doux; il se courbe jusqu'à terre, il est utile à lui seul , plus que toute une académie , plus que toutes les académies do monde ; il n*a pas de bornes pour faire le bien ; mais sa science doit se tenir dans de certaines limites; sa science doit être comme lui , humble, résignée, cachée , sur la paille , ll*ayant d*autre but que le ciel , et fuyant le regard et

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PadmiraUob des homnoefi. Ammî éUit oe pauTre mentor en manteau noir, portant im vatte chapeau , «ans linge apparent , et le pied flottant dans de gros soaliers qu*an paysan lui avait donnés par charité , parce qu^ils étaient trop étroits pour lui.

Je ne parle pas asseï de ce digne homme; il a été longtemps toute la providence de Prosper ; il nous a tous abrilés sous son humble manteau dont il ne gardait rien pour lui. Moi. qui Tai connu, je le vois encore tel quUl était , lè plus humble et le plus intelligent des hommes. Oui, pendant quc^j^écris cette histoire, commencée en jouant et qui devient grave malgré mol, je ¥0us revois tel que vous étiez, notre cher «t bien-«imÀGOtidMCteur ! U était grand et brtm ; ses cheveux qui auraient été beaux, longs et bouclés, étaient coupés an hasard et très près delà téie, selon les statuts de son ordre. A le voir si pauvre et si humilié , on n*eûlpas dit quUl était si jeune, et pourtant il nValt pas trente ans. Son œil aurait été* chaud et vif, mais Tâme , et le regard et la passion , tout cela était amorti chez lui par Tisolement et la pauvreté, n était maigre et hâve , et mal à. Taise quand on le regardait. La vie de ce pauvre immme avait été un jeûne continuel. Non pas ce jeûne de vingt-quatre heures qui revient à des jours marqués dans Téglise romaine , pour faire bientôt place à une nourriture abondante , régulière et saine. Mais ce jeûne <le la ntisère qui dure toujours, ce jeûne qui préside à tous les repas, qui dessèche le pain sous les doigts qui le brisent , qui 6te à la viande les sucs nourrissants , qui aigrit le vin dans le verre à moitié plein ; ce jeûne éternel qui colle la peau d'un homme sur ses os grossis par la laim ; oe jeûne qui

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erease son ventre et son visage! A un homme ainsi nourri, les oreilles tintent Jugubrenent , le cœur se resserre et aussi l*âme ; I'*estomae chante un air plaintif , et quand lé malheureux s'endort , il rêve qu*il dtne ! Voilà comment il était , ce pauvre homme , humble et fier , pauvre et non pas mendiant ; une de ces vertus en haillons qa\ passent ignorées sur la terre , et dont la récompense est dans le ciel.

Cruels que nous étions , nous les riches du village ! quand nous allions à sa classe portant à notre bras le joli panier bien garni par nos mères , nous ne songions pas que notre mattre p6t le regarder d'un cetl d'envie et de besoin. Cruels que non» étions I quand sonnait l'heure du goûter , nous étalioRS nos provisioRS sur nos tables de travail « nos fruits rouges , nos raisins mûrs^ noire beurre, notre pain à moitié blanc, tout le luxe d'un repas d'enfant ; un luxe courant dans le village , ramassé au hasard à la (reiHe , au eerisier , à la vache qui revient de l'herbe , à la poule qui ehante ! Et dans tout cela , nous plongions nos grandes dents blanches et longues à démolir une citadelle ; et c'étaient des cris des Joies ,. et c^étaient de joyeux échanges , et c'étaient des yisages tachés de ce* rises ou de confitures , et c'élaienlbien des miettes ton* bées et perdues ; et dans un coin , nous autres , nous n'avions pas un regard pour ce pauvre maître qui nous avait donné sa leçon d'un air si bienveillant , et qui attendait que nous fussions repus pour la reprendre I II était assis dans sa chaire, la télé dans ses mains , ayant soif , ayant faim , et n'osant pas manger son pain noh* devant nous , et nous voyant prodiguer notre bon pain au chien qui passe , à la chèvre qui rentre , à Tâne qui

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relève la tête et les oreilles , au porc qui patauge dans la rue ! Cruels que nous étions ! Lui cependant , toujours humble et doux , attendait patiemment que notre repas fftt achevé , et puis , à jeun qull était , c'était lui que nous ayerlissait de rendre grâces au GieU — ^eiiedicite !

Il eut donc bien des peines physiques avec nous ; il eut donc souvent faim et soif sans le dire. Au contraire , comme il était homme de cœur , il acceptait rarement une place à la table de nos pareots. Il lui en coûtait trop y quand il était à cette place , d'assister à tous les détails de cette opulence bourgeoise qui eût été de la pauvreté l>our tout autre que pour lui. Pour lui tout était luxe et insolence , même le rideau à la fenêtre , même le tapis devant le lit, même la- caraffe en cristal , et surtout la fourchette en argent. Lui, manger dans Targent , pauvre homme ! Puis , quand il avait dîné , il repliait avec soin la serviette blanche dans ses plis primitifs , et il disait : — Merci, madame , fai trop mangé ! Une fasse de café Tempéchait pour huit jours de dormir.

Hais s'il supporta héroïquement toutes les privations du corps , — le froid daj^s l'hiver quand ses mains rouges se fendaient en tenant son livre; — la chaleur de l'été quand il était exposé à toutes fes exhalaisons du fumier voisin ; — les privations de tous genres et les humiliations de tous genres aussi , à chaque nouvel accident de son manteau ou de ses bas , raccommodés si souvent; — s'il fut obéissant toute sa vie à son vœu d'obéissance et de pauvreté , et s'il porta , sans se plaindre , la tête haute et le regard baissé , sa croix d'humiliations et de pauvreté, d'innocence et de misère ,

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il Y eut un ordrfî, un seul , auquel ce noble esprit ne put pas obéir. C'était Tordre qui lui fermait à jamais les avenues de rantiquité classique* Il avait consenti à être toute sa vie le plus humble parmi les humbles , le plus pauvre, parmi les plus pauvres , le plus chaste parmi les plus chastes ; mais Tignorance Taurait rendu fou ; et voyant devant lui Tarbre de science qui lui était défendu , il ne put s'empêcher d*y porter la main et d'en cueillir les fruits veloutés et dorés. Et quel mal cela faisait-il à Dieu et aux hommes que lui , le pauvre Arère îgnorantin , il se délassât de ses travaux de chaque jour par rétude des modèles de la parole humaine? Gomment les hommes pouvaient-ils lui savoir mauvais gré d'aller au devant de la science , de la poésie et de la philosophie antique , lui , sans parents, sans amis , sans famille , sans pairie , sans jeunesse , sans avenir ; lui , dévoré par le besoin d'entendre les belles et grandes choses qui avaient été le repos , Torgueil et la gloire des nations les plus heureuses et les plus polies? A dire vrai, le combat fut long dans cette pauvre âme timorée, qui avait juré ignorance et qui ne pouvait pas obéir ! D'abord la Bible lui avait suffi , et avec la Bible l'Évangile; puis il s'était dit qu'il pouvait bien lire les Pères de l'Église , saint Jean Ghrisostôme , par exemple , èette. passion orientale , et saint Augustin , ce chrétien profane , ce catholique païen. Puis de saint Jean Ghrysost^me, il était allé à Bossuet , et , arrivé à Bossuet, il s'était arrêté ébloui par les soudaines clartés du grand siècle que l'aigle de Meaux emportait dans ses serres tout entier , avec ses malheurs, sa gloire militaire, ses grandeurs de tous genres , son repentir et ses amours. Il avait vu entre les

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serres de BoMuet Henrielte d^ADglelerre , le grand Gondé, LouiB XIV , Lavallière. El de Bossuet , qui avait transporté Homère dans la chaire chrétienne , il avait reporté son regard humilié sur lui , le fk^re ignorantin de vil* lage. De Bossuet à Homère il n*y a qu*un pas. Christophe porta donc sa main tremblante sur Homère. G^en est fait, le voilà en pleine mer dans Tantiquité grecque. Il fallait le voir , ee frêle cdrps animé de cette grande âme , suivre dans leurs batailles de géants les héros ou plutdt les dieux d^Homère. II fallait le voir comme il s'attachait aux traces d*Ajax fils de Tydée , et d'Hector fil» de Priam ; comme il allait d*un pas ferme de Tune à l*aotre armée , tantôt vers la porte de Scée avec les vieillards Iroyens , et, comme eux , se levant , ému et transporté , à la vue de la belle Hélène^ tantôt vers les vaisseaux des Grecs , écoutant les discours d*Ulysse , les colères d'Agamemnon , le roi des rois , ou mieux encore , cou» ché dans la tente d*Achille , pendant que le bel Achille chante sur la lyre le nom de Brtséis. Pauvre bomme ! pauvre homme I dans qtiel délire il entra alors , dans quelle fête perpétuelle se confondit sa pensée ! il se plongea , le cmur le premier , dans le fleuve homérique ; il but à longs traits les ondes pures de la fontaine de Castalie. O miracle ! la Bible était dépassée par VlUade^ noire Seigneur Jésus-Christ était vaincu par Homère ! saint Jean Ghrysostôme se taisait devant Priam! En présence de ces incroyables découvertes , le frère Christophe fut si ému , si surpris, si enchanté , qu*il en tomba malade ; il eut le transport au cerveau , et il serait mort d*épouvante et de joie si quelqu'un se fût mis en peine de son mal et eût entrepris de le guérir. Voilà corament

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un peu de féttctté n*a pas élé reftasée à ce pauvre homme, même sous Thabit de fk^re ignorantin. Dieu prit en pitié une misère si liumble et si résignée , et il fit descendre sur frère Ghristoplie son esprit saint , comme nne langue de fèu qui lui donna le don des langues. Il avait deviné la langue de Bossuet ; il devina bientôt la langue d*Ho* mère. D*Homère il passa à cette grande famille des poètes tragiques les continuateurs de V Iliade : Eschyle qui était à Marathon avec son. frère Gynégyre ; Sophocle qui a chanté Marathon ; Euripide qui a été le maître de Sophocle, il vit alors agir et parler la race d*Agamemnon ; il la vit errante , vagabonde , criminelle ; il vit mourir (Edipe; il hit amoureux d* Antigène plus qu*il^*avail été amoureux d*Hélènè. Mon pauvre frère ignorantin! il apprit ainsi comment Thumanité n*e8t en effet qu*un grand drame, dans lequel le plus petit joue son rôle comme le plue grand, le pâtre et le roi, le soldat et le laboureur , le dieu et le mendiant , le maître et Tesclave, tout le monde , excepté le pauvre frère ignorantin. Ces misères delà tragédie antique le consolèrent un peu de son néant.' Et après avoir salué Socraie qu*il trouva moins grand que Jésus-Christ , et Platon qui parlait moins bien que SatBt*Jérôme ; après avoir vu dans Thucydide les hommes de Thistoire , comme il avait vu dans Homère les hommes poétiques, notre pauvre frère fit encore un pas de plus dans ces nobles découvertes. Virgile est renfant d*HoiDère , V Enéide est Técho de riliade; Auguste donne la main à Périclès ; Rome tient à Athènes par une chaîne non interrompue d'hommes de génie , à commencer par Hésiode et à finir par Gicéron , qui lui aussi a parié de la nature deêdieuûf. Ainsi, chaque jour, Chris-

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tophe foisait de nouveaux progrès dans le monde poétique dont il était le Christophe Colomb. Ainsi , chaque jour il se répétait à lui-même de plus en plus que la Providence divine est inépuisable en bonté comme en génie , et qu*eUe a jeté la poésie sur la terre pour venir en aide aux hommes de cœur et de bonne volonté , et que lui , Christophe , il ne faisait pas mal de ramasser dans son cœur les beaux vers et les grandes idées tombées de la tête et du cœur de ces hommes de génie, et qu'en ceci, il était tout aussi bien dans son droit que Toiseau qui mange le grain tombé de Tépi ou qui ramasse aux buissons la laine de la brebis pour ses petits ! Non ! non ! il ne pouvait pas être coupable d*user ainsi des dons du ciel ; de ramasser ainsi la seule fortune que le ciel eût mise à sa portée ! Ainsi il se rassurait , par les raisonnements les plus plausibles, et plus il se rassurait, plus il remerciait le ciel qui a donné aux hommes la poésie , cette manne céleste ; et plus il remerciait le ciel, plus il aimait les enfents du pauvre , dont il était le père et que lui avait confiés le ciel.

Telle fut la vie du bon Christophe ; sa vie fut une étude cachée : il se donna autant de peines pour dissimuler sa science que d*autres s^en donnent pour la montrer. Plus il apprenait , et plus il se disait en lui-même qu*il ne pourrait racheter celte science enivrante qu*à force d*humililé d*esprit et d'humilité de cœur. Dans ce village où tant de gens croyaient savoir le latin, le percepteur des contributions , le garde-champêtre , les deux vicaires et le curé , personne ne s'est douté un seul instant que frère Christophe pûl jamais comprendre que DùnUnus vottacum voulût dire : 'le Seigneur soU avec vous ! Le frère

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Christophe s^iDclJoait modestement devant le bedeau, quand le bedeau disait au second vicajjre : Nous autrwt qui savons le latin ! En même t^mp< il montrait dq doigt le pauvre fr^re ignorantin avec un geste du pï^ Ué.

Ainsi cet homme s^était élevé lui-même à une grande science, et, qui plus est, à une grande modestie. Mais il ne. put pas si bien cacher le secret et les trésors de sa science que , trouvant sous sa main le jeune Broa^r Chavigni, Une voulût lui faire partager ses découvert^}* Il enseigna donc à cet enfant tout, ce qu*il ^vaiA , 1« grec , le latin , le français^ le beau langage , toute ranti* quité profane et chréiieqne , à condition que lui , renfajit, il ne trahii;ait pas le secret de la science de son n^aUre. L*enfant, qui aimait frère Christophe, lui promit le secret par amitié d^abord , et ensuite il le tint par reconnaissance. C'étâiL un de ces esprits vifs et rapides, qi^, abanr donnés à eux-mêmes, ne sauraient rien deviner, n^aii qui compreimeot toutes choses sous un bon maître. Prosper « après quelque hésitation , comprit tout d'un coup ce que lui disauil son mailre : il entra avec une facilité merveilleuse dans cet étroit sentier que son malljre avait trouvé couvert d'épines et (juUl avait parsemé de fleurs* II porta ses lèvres humides et rosées à celte coupe enivrante de rantiquité que lui présenta Christophe après en avoir emmiellé les bords , et toutes ces notions du beau et du grand lui arrivèrent en foule , comme elles étaient arrivées peu à peu à Christophe. Si bien qu*à vrai dire , après les premières leçons du maître à Télève , il arriva bientôt que Tun n*apprit rien à l'autre ; mais ils s'instruisirent mutuellement , chacun apportant , à ses heures ,

ce que lui avait donné sa lecture. Christophe apportait avec sa science son admirable et inaltérable patience , Prosper sa merveilleuse rapidité à tout comprendre; Christophe son travail y Prosper son intelligence; Christophe sa science, Prosper son coup-d*œil net et sûr; comme aussi chacun lisait dans ces beaux livres ce qu*il pouvait lire , Christophe le^ belles actions , Prosper les grandes actions ; Christophe les vertus de Thomme , et Prosper la gloire humaine comme aussi chacun d*eux ne voyait qu*un côté de Thumanité ; Christophe en voyait le côté mélancolique et religieux ; Prosper le côté positif et utilitaire; le coeur de Christophe battait d'enthousiasme, le coeur de Prosper battait d*amour ; Tun rêvait la vertu universelle, Tautre la conquête universelle; celui-ci eût voulu mourir comme Socrate et parler comme Platon ; celui-là aurait voulu combattre comme Alexandre et parler comme Démosthënes. Vous comprenez sans doute, sans que je vous le dise , comment ces deux passions se frottaient , s*animaieot , s'augmentaient , s'agrandissaient Tune l'autre , «t comment , en suivant le même chemin de science, de gloire, de chefs-d'œuvre et de génie , ni l'une ni l'autre de ces deux passions ne tendaient au même but.

Telle fut l'éducation villageoise de* Prosper Chavigni, sous son maître le révérend frère ignora ntin.

Ainsi , ces deux hommes ou plulôt ces deux enfanls 8*abandom)èrenl pendant dix années , toul autant , à ce mutuel et poétique enseignement. Ils se servirent à euxmêmes de grammaire , de professeur , de dictionnaire , et peu à peu ils en vinrent à s*aimer si fort que Tun aurait eu peur de laisser trop à faire à Tautre dans ces lettres intimes de Hi poésie et du. travail. Ils passèrent en revue tous les chefs-d'œuvre Tun après Taulre , lentement , patiemment , avec amour. Gomment ils parvinrent dans ce petit coin de terre à rencontrer Homère et Tirgile , Sophocle et Racine , Horace et Voltaire, Dieu le sait ! 11 faut que les bons livres soient peu rares en ce monde pour que le frère Christophe , si pauvre qu'il était , en ait ramassé un si grand nombre. Dites-moi en

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quel endroit de ce monde on ne trouve pas un bon livre, puisquMl 8*en est trouvé un si grand nombre dans cet ignorant petit village ? Une vieille femme mourait dans sa chambre ; on vendait ses meubles , on jetait ses livres ou plutôt on les donnait au frère Christophe. On abattait une maison : dans les recoins les plus obscurs de celte maison se rencontraient toujours quelques volumes dont les rats même ne voulaient plus et qui passaient au frère Christophe. Et puis, quel fermier n*avait pas eu en sa vie la velléité d*avoir un fils au coU^^ge , afin d*en faire plus tard un procureur-général ou un évéque ? Après quelques années d^éludes ou plutôt quelques apnées de collège , M. le procureur-général ou monseigneur Tévéque revenait tout simplement à la charrue paternelle , et naturellement ses livres passaient au frère Christophe. Au frère Christophe on donnait des livres comme on lui aurait donné des pommes quand les pourceaux n*en voulaient plus. Il faut dire aussi que dans celte recherche infatigable des cbefs-d*oeuvre , le frère Christophe fut merveilleusement secondé par son digne acolyle Prosper. Tout ce que Prosper avait de crédit , d^économies et de menus-plaisîrs , fut dépensé à acheter des liyrer , et c*était plaisir de le voir apportant son butin au bon ft-ère qui ouvrait de grands yeux de concupiscence. C'est ainsi qu'après les bucoliques , ils se procurèrent Th^ocrite , le père de la pastorale ; c'est ainsi qulls se virent les maîtres du jardin des racines grecques et de la grammaire du Porl-Royal, au moment où ils savaient Homère par cœur.

Toutefois, ne cn»yez pas' que le hasard servit toujours aussi bien les chastes penchants du frère Christophe. La

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vieille antiquité n^ reculé devant aucun détail j eïie ne se gênait pas plus pour le bon frère de l*éco1e chrétienne que pour tout autre. Ainsi , un jour qu'il avait Voyagé dans le coche , Prospter rapporta tout joyeux , à son ami, les odes d'Ànacréon , ce charmant petit livre écrit par les grâces , et si rempli d^amour , de scepticisme cft de gaieté. Prospér avait trouvé le Joli petit volume dans la poche du capitaine de la patache , qui lui-même Tavait trouvé dans son navire et qui le destinait à allumer sa pipe. îî rapporta donc tout joyeux ces odes joyeuses , et même il n'attendit pas son mailre pour traduire les refrains du vieillard 'de Ces : Je voulais chanter la guerre de Troie , mais ma lyre ne résonne que pour Pamaur î Vous jugei au premier abord de l'effroi de Christophe, quatid lui aussi, pour complaire à son élève, à son ami , il porta ses grosses mains sur cette lyre d'Anacréon , et qu'il en tira des sons d'amour. D'abord il recula épouvanté devant cet écho de tant de siècles qui ne parlait que de nonchalant sommeil sous l'arbre de Bàthylle , de doux repos sons la vigne en fleurs , et de molle ivresse sur le sein des belles Athéniennes. Il est vrai que totis ces détails de la passion du vieillard , ces lointains souvenirs de volupté depuis si longtemps évanouies , étaient recouverts d'un si noble manteau grec , que le bon et simple Christophe s'y abandonna biehtôt en toute Innocence ; son âme , sa tête , son cœur , tout restait calme à cette erotique lecture dont il ne voyait que le côté savant et poétique. Mais Prosper ! mais un enfant de dix-huit ans , tout rempli de passions cachées , que devint-il â ta lecture de ce livre tout reihpli de passions bnitales ? Ces livres là , c'était du feu pour Prosper , et

n'élait que de la poésie pour frère Christophe. L^enfant nourri par sa mère , élevé par sa mère , le joyeux enfant qu^embrassaienl toutes les femmes , que cherchaient tous les regards , le beau jeune homme qui était Thonneur de la contrée , le paysan qui savait Tantiquité aussi bien qu'il savait son village , que pensez-vous qu'il dut sentir , quand enfin tombant tout à coup des guerres d'Homère ou de Thucydide , des abstractions de Platon ou de Gicéron , dans la vie réelle des Alhéniens de la Grèce et de Rome , il entra dans les plus chauds détails de la passion ; quand il se vit à la suite des portes , dans ces palais de marbre et d'or tous remplj^ de belles esclaves ? Pauvre Christophe, pendant que vous scandez d'une voix sonore et calme ces beaux vers qui enchantent chastement votre oreille et votre esprit, ne voyez-vous pas que le regard de votre élève est en feu et que son cœur bat plus violemment dans sa poitrine oppressée ? Pauvre Christophe ! le voilà qui célèbre Bathylle , le voilà qui chante les Grâces , le voilà qui prononce les noms charmants de Lalagé , de Neéra , de Cynnare , et votre nom , à vous qui avez été la maîtresse de Tibulle , et pour qui Tibulle est mort , belle Délie , et vous ne voyez pas que Prosper sent tout à coup sa passion qui s'éveille aux chocs de ces passions endormies dans la tombe ? Et vous ne voyez pas que ces femmes, qui, pour vous, Christophe, né sont que des ossements blanchis depuis des siècles , de malheureuses femmes mortes sans baptême , reprennent soudain leurs formes primitives , leur sourire , leur regard , leurs blanches mains , leurs pieds qui touchent la terre à peinai^ pour enchaîner ce jeune homme dans les fleurs ? Oh ! ne l'accusons pas ce bon homme , mais

LE CHEHin DE TRAVERSE. 47

avouons cepeDdanl qu'il a bien innocemment lioule^ yersé ce jeune cœur ^ et non-seulement il a bouleversé le cœur de cet enfant en Tabandonnant à ces chauds détails qu*il ne pouvait pas soutenir , mais encore il a tourné sa jeune tête en le jetant à Timproviste dans tous les éblouissements des cours. Pour celte fois , il ne s*agit plus d*tles flottantes , mon Dieu ! il s'agit, pour le pelil Prosper Chavtgni , de la cour de Périclès, ou d'Auguste, ou de Louis XIY ; il s*agit d'Aspasie Tesdave entourée d'esclaves , de Julie si fatale à Ovide , ou de mademoiselle de Lavallière. A présent , Pantiquité de fer et d'airain ne lui suffit plus à ce jeune homme ; il en veut à l'antiquité d'or et d'argent couronnée de fleurs. Il est enivré d'ambition et d'amour ; il en veut aux batailles d'Homère et aux banquets d'Anacréon , à la puissance d'Auguste et aux amours de Properce. Le luxe , l'éclat, les fêtes 9 les philosophes , les puissances du monde , les empereurs , les robes de pourpre , les gourmands qui se consolent de leur exil avec les poissons de Marseille , les proscriptions qui entourent la tribune aux harangues des têtes les plus illustres , les fêles nocturnes de Gléopâtre , et Antoine le soldat , qui pleure comme un enfant au pied d'une colonne , et qui se lue de sa main parce qu'on ne vient pas le chercher assez vile ; ces parfums de l'Asie que nous n'avons pas retrouvés; cette Rome à la fois orientale et grecque , où se passent toutes les saturnales de la puissance et de la force à son plus grand excès ; voilà pourtant , 6 mon frère Christophe, voilà pourtant dans quelles idées , dans quelles passions, dans quel éclat inaccoutumé , dans quelles voluptés enivrantes, dans quel délire universel, ftiribond, irrésis*

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tible , vous jetez » sans Le savoir , Penfant que vous aimez la plus en ce monde , voire élève bien-aimé , volrç naïf confident , votre noble enfant , Prosper !

Bien plus, quand enfin, li force d*excès littéraires de tous genres , ils en furent arrivés aux sirccesseurs. d'Auguste , quand ils eurent dépassé Horace , Tibulle , Properce, Ovide mort en exil, Virgile recouvert, de son laurier toujours vert ; quand ils furent arrivés à Tibère et à Ju vénal, alors que pensez- vous qu'il arriva? Il arriva que le frère Glu'lstophe fut tout à fait rassuré sur ses lectures passées. Plus d*une fois il avait entrevu , dans ses rêves , le btau Prosper assis à côté de Gléopâtre comme le jeune Astyauax sur le lit de la reine de Garths^e ; plus d'une fois il avait senti comme un remords cruel dans son cœur, au souvenir de ces brûlantes lectures qui le laissaient moins glacé qu'à l'ordinaire , lui* même, lui Christophe ! Mais aussitôt qu*il eut touché les Satires de Juvéfial^ il rendit grâces , en son âme , au Dieu qui lui envoyait enfin les moyens de corriger ces Impressions trop douces, et de montrer à son élève à quels excès et à quels horribles malheurs conduisaient toujours le lu;ce, Tainour, les plaisirs sans frein et les ardentes voluptés, te bon frère lisait donc Juvénal avec la même terreur que les Lamentations dé Jérémie à propos de Jérusalem. U voyait, toute celte ville romaine abrutie par resclayage, en proie aux p|us horribles désastres, humiliée daus sa liberté, dans ses mœurs, dans sa gloire et jusque dans son origine. Il voyait ce peuple jadis si fier, courbé sous un infâme joug de honle, ne voulant que du pain et des spectacles , passant sa vie dans Tarène à voir des gladiateurs s'égorger çomipe des

bétes féroces , pendant qiie la Jeune Romaine , tendant sa main blanche sur cette arène sanglante , condamnait le vaincu à la mort. Puis , en levant les yeux plus haut dans ces abominations de Rome , Christophe se trouvait foce à face avec des calamités plus grandes. Il voyait le sénat de Domitius se réunir pour décider à quelle sauce serait mangé ce turbot qui a voulu être pria pour l'empereur! Il voyait les dames romaines s*abandonner dans Tombre à toutes les lascivités des mystères de Gotylto ; il voyait rimpératrice Messallne , déguisée en courtisane , et rentrant dans son palais fatiguée d*hommes et non pas assouvie. A ces horribles détails , racontés avec un si horrible sang-firoid , la misère du pauvre , les excès des grands , les bassesses des courtisans , la ville entière embrasée pour amuser Néron qui chante au sommet d*une tour , des prostituées portées dans leur litière sur les épaules des sénateurs , des provinces égorgées pour suffire à Tavarice d*un proconsul , tous les fléaux , tous les vices , toutes les misères , toutes les prostitutions , toutes les bassesses , tous les esclavages , toutes les hontes , toutes les défaites , toutes les ruines , amoncelés sur la ville d*Horaceet d* Auguste, c*étalt là, au cœur de frère Christophe, une expiation terrible et suffisante à toutes les voluptés passées de celte ville abandonnée du ciel ! Il lisait donc les Satires de Juvé^al pour expier le livre charmant qu^Ovide appelle ses Amours! Puis, à chaque satire, Christophe fermait le livre , et levant au ciel des yeux mouillés de pleurs, il s^écriail : — Jérusalem ! Jérusalem I Hais Prosper ? Je vous .ai dit que Prosper était mordu' au cœur et Irappé à la léte. Rien ne lui faisait peur , même dans les Satires de Juvénal. 11 écoutait ces horri-

5d LB GHEXIlf BB TBAVBBSB.

blefl détails avec autant de joie que s*il se fût agi du dia* logue avec Lydie : Ikmec gratu^eram fibil il trouvait tout simple que puisque Rome devait mourir , elle abusât ainsi de ses voluptés , de sa vie , de sa fèrce , de aon passé , de son présent et de son avenir, avant de mourir, et qu*elle voulût emporter au lombrau tout ce qu*elle avait acquis par tant de siècles de combats et d'héroïsme. Et puis, faut-il le dire? le vice ne lui faisait plus peur, tant déjà il aimait la puissance et le luxe! Il eût vouhi être un des esclaves de Tibère , sauf à mourir comme S^an; il eût voulu être iniliéaux fètea de Néroa, au hasard de l'applaudir de toutes ses forces , cet histrioft impérial; bien plus, quand on parlait de Messaline, quand le flrère Christophe, pâle d'effroi, récitait ces horribles vers quUl comprenait à peine , Prosper sentait courir dans ses veines Je ne sais quel frisson brûlant, et il se disait tout has qu*il eût bien vovlu être Tanuint , une heure y avec les portefaix de Rome, de celte fongueuse Lyaiaea*

Voilà comment chacun de ces deux hommes prit dans les livres ce qui aUait à son géMie. Christophe , simple et bon, et mortifié de bonne heure dans ses sens , dans son esprit et dans son cœur , n*étftit amoureux que de nobles pensées et de beau langage , il s'enivrait à la mélodie de ces beaux vers , il ne voyait» que la parole écrite. Prosper, vif et jeune , et ne doutant de rien , s*enivrait de luxe , de pouvoir , de grandeur et de voluptés. Il appelait à son aide même le vice, et il consentait à être W rival des portefaix de Rome , pourvu que le vice le fit en même temps le rival d*un Empereur.' A dater de cette époque , Prosper fut un enfant perdu. :.

U CmilT DE TBAYnm. 51

L'anlHtioii el la volupté ftirenl désormais ses deux rêves éternels. U se voyait aonoureux et puissant; il dominait les iHMnmes et il eommandait aux femmes. Il 8*en* tourait de respect et d*amour. Poui* lui, son villagB B*était plus la douée patrie de sa mère et de son père , où 11 était né , où il devait mourir. Il mettait Paris à côté de son village ! Le Bhdne n*élait plus un compagnon bien^aimé , un ami d'enfaneè , un flatteur empressé ; le Rb6nen*était plus qu*un obscur ruisseau sans capitale. Plus defèlef , plus de jeux, plus de danse sous rormeau , plus de jolies filles à agacer et à faire danser le soir, et à embrasser à tout hasard; il était amoureux de Mcssaline ! A présent , sa simplicité Peffirayait. Son bonheur Tuffrayait plus que tout le reste. (Htand il mettait ses habits neufs , le dimanche , pour conduire sa mère à la messe , Il pensmt en soupirant aux trois cents rôties de pourpre de Lucullus. Quand son père lui donnait , à regret , le petit écu de ses menus plabirs, il songeait aux millions que devait César à son âge ,* même dans ses plus grand» dîners à deux services, il regretlail le salon d*ApoIton. En même temps , le sourire fuyait ses lèvres , le sommeil fuyait ses yeux , le repos fuyait son camr. Sa tète était en proie k un per* pétuel bourdonnement , et , dans ce brûlant cauchemar, il lui semblait qu'il entendait cdmme les sons d*un orchestre invisible qui faisait danser des femmes nues à Caprée, dans riie et dansée palais de Tibère. Sur ses murailles, sur ses livres , sur le papier blanc, quand il était oisif, voici les noms quUI écrivait sans le vouloir : — César, Néron , LucuUus , ntelliua. Il ne reculait même pas dtfvant Yitellius !

Sa mère , qui le voyait chaque jour pâlir et maigrir ,

5S LK CnHIll DB TRATB18B.

et tomber dans cette horrible tristesse sans motif qiii fait tant de peur aux mères , pleurait en silence ; son père disait qu*il fallait lui trouver une ferme, sa tante sautait qu*il fallait le marier ; quant au frère Christophe, il disait tout bas à Prosper : — Mon enfant, il ftiut lire beaucoup de latin et de grec.

Plus il lisait , plus il pensait , et plus Prosper en venait à se direqu^il voulait tenter la fortune et se perdre dans la grande mêlée humaine afin de devenir quelque chose. Il voulait aller au-devant du vice avant que le vice ne vint le chercher dans son village, entre sa mère et son précepteur.

Quant à Christophe , plus il lisait , plus il pensait , et plus le pauvre Christophe rendait grâces à Dieu , qui lui avait permis d*êlre le plus heureux , le plus savant et le plus calme des frères ignorantins.

Après quoi , il fermait son livre , il quittait son arbre , cachait sa têle sous son chapeau à larges bords , et il allait à Técole du village donner leur leçon de chaque jour aux tout petits enfants.

Et tant qu'il donnait ses leçons aux petits enfents,le père Christophe ne songeait ni à Homère , ni à Virgile, ni à personne , excepté peut-être , de temps en temps , son ami Prosper.

Heureusement que lui , Prosper , a?ail sa mère. Une mère , c'est une intelligence suprême. Elle comprend avec Tesprit , a?ec Pâme , avec le cœur ; elle comprend les mystères les plus cachés de son enfant. Ce que personne n^ayait pu voir ni prévoir dans Téducation si brusque et malheureusement si complète de Prosper Ghavigni , la mère de Prosper l'avait vu et compris toute seule. Les livres que son frère Christophe lisait si bien ayec son élève, sans jamais aller au-delà de sa lecture , la mère de Prosper les ayait lus dans le cœur de son fils. Pauvre noble femme ! toute ignorante qu'elle était de ces histoires romaines , elle en comprit Teffèt tout-puissant sur le cœur de son fils. Elle n'avait jamais entendu parler ni de la Grèce ni de Tltalie , ni d'aucune corruption d'au-

cun genre , et cependant elle vit tout de suite que la destinée de son fils était là tout entière dans ces livres dont elle ne savait pas le nom. Aussi quand Prosper, poussé à bout par sa vague passion et par sa science incomplète , et par la volonté de son père , voulut enfin prononcer le mot fatal : // faut partir ! sa pauvre mère émue et tremblante , mais déjà persuadée et convaincue , ne trouva rien à répondre à son fils malheureux.

G*était au commencement de Tautomne. Les feuilles ne tombaient pas encore ; Tarbre était encore vert et chevelu, et cependant la verdure était déjà mêlée de quelques teintes jaunissantes. Le ciel était calme et pourtant sombre, le Rhône était triste , mais non pas grondeur ; la mère et Tenfant Prosper , réunis sous la charmille paternelle , se regardaient sans oser s*adresser la parole , et enfin Prosper , vaincu par le désespoir et par le besoin de soulager son coeur , tomba dans les bras de sa mère , et il se prit à t*embrasser en pleurant.

De son côté, elle aussi elle ftit vaincue, la pauvre mère ! elle eut pitié de ces secrètes douleurs et de ce désespoir concentré ; elle ne put supporter plus longtemps cet horrible silence. — Mon pauvre enfant , mon Prosper , hii dit-elle, tu souffres , tu es malheureux , tu as peur de' moi , ta mère , peur de ta mère ! qui t*a porté dans son tein , dans son cœur ! Prosper, robn enfant, mon espoir, mon bonheur , ma Tie , ma gloire ici-bas , mon paradis là- haut , tu n'oses pas me parler à cœur ouvert , mon Prosper, parce que lu ne vois en mol qu*une bonne femme, bien ignorante des choses de ce monde et qui ne sait que t'aimer en silence et prier Dieu pour toi , mon fils. O mon fils ! je comprends que tu as raison peut-être^

u cnuii BX TBàTBasi. 55

et cependant pourquoi te méfier de ta mère ? Pourquoi au BM>in»ne pas essayer de ses conseils , pourquoi ne pas avoir recours à cette tendresse inépuisable qui est là pour toi dans son cœur ? Eh bien ! yoyoiEis , parlez-moi , confieHEDOi tes secrets. Qu*at-tu P que crains4u et surtout qpe demandes-tu , mon fils ?

Alors, entre ce fils et cette mère, qui ne s'étaient jamais parlé que pour se dire ces mille et une choses d'amour filial et d*amour maternel qui sont de tous les pays et de tontes les langues , commença une conversation animée , grave et toute remplie d*un intérêt puissant pour tous deux* Cette femme, qui n*tétait en apparence qu'une bonne fermière occupée de sa basse-cour , de sa volaille , de ses bœufs, de ses serviteurs, de son mari et de son fils, s'éleva tout d'un coup y et par un de ces inexplicables prodiges de l'amour maternel, jusqu'à l'intelligence des afiEaires les plus compliquées de son temps. Elle expliqua à Prosper la position sociale dans laquelle U voulait entrer , beaucoup mieux que lui-même il ne se l'était jamais expliquée à lui'^méme. -^Oui , lui dit-^elle , oui, tu es un ambitieux , mon fils ; tu as porté la main à l'arbre de la science du bien et du mat j et toi aussi , tu veux sortir du paradis ierrestre ; et toi aussi , tu es mal parce que tu es trop heureux, k présent que chez toi la (été l'emporte sur le cosor , j'aurais beau faire , rien ne saurait te retenir, il faut donc que lu nous quittes plutôt aujourd'hui que demain, plutôt, le matin que le soir ; il faut que tu partes , d mon enfant ! et c'est un devoir à moi de t'ouvrir la porte de ma maison , et de te suivre des yeux , sans me plaindre. Jusqu'à ce que tu disparaisses là-bas derrière le grand chêne du chemin. Pauvre enfant ! Et cependant ,

90 LX GHEMin DK TAAYKRSB.

mon cher enfSanl ! oui , moD orgueil de mère esl aussi forl que ma tendresse; et cependant, je (e vois comme je t'ai rêvé. La vie vulgaire te fatigue et te pèse , notre village est trop étroit pour mon noble enfont ; si tes désirs sont vastes, ton âme est grande, Tambition remporte, ton cœur est fort ; lu as plus que du sang paysan dans les veines , tu as un beau et noble sang ; le sang de mon aïeul qui est mort à la bataille , le sang de mon père qui est mort sur Véchafaud révolutionnaire ,* le sang de ta. famille maternelle et non pas le -sang de ton père si calme, si honnête , si posé , si laborieux , si content de peu. Et fasse le ciel que tu ne regrettes pas notre bonheur viila<geois , mon fils ! .

> Ainsi parla cette mère à son fils , mais ce qui se passa entre ces deux êtres , qui venaient ainsi de se révéler Tun à Tautre , ne saurait ni se décrire ni se raconter. II n*y a . que Pâme d*un fils pour comprendre Pâme d*une mère ; . malheur à Tindiscret qui voudrait surprendre rintimité de ces deux cœurs ! Nous ne rapporterons donc ici que ce qui a rapport à Tintérét et à Tintelligence de notre récit.

Il fut donc convenu dans cette conversation entre Prosper et sa mère , et dans plusieurs conversations quisuivirent celle-ci , que Prosper ne pouvait plus rester dans son village , que cette vie de chaque jour qui dure douze heures par jour , rien de plus , mais rien de moins , ne pouvait pas être supportable plus longtemps pour Prosper. 11 fut convenu qu'il irait à Paris chercher sa fortune , et calmer au moins par le spectacle de ces irritations sans cesse renaissantes les agitations de son esprit et de son cœur. Oui , il fut convenu avec la mère

ut CHBWN DS TRAYBB8B. 57

quVIIc laisserait partir son enfant , avec Tenfant qu'il abandonnerait sa mère. Oue de larmes il foUut verser , que de soupirs il fallut étouffer des deux parts !

Ainsi donc les tristes préparatifs du départ se firent dans le plus grand silence et dans le plus grand calme. La mère travaillait nuit et jour au trousseau de son fils : elle repassait pièce par pièce tout son linge , elle remettait à neuf ses babils et elle se disait : Yoici un habit trop court , en voici un trop étroit , en voici un autre dont le drap n'est plus assez fin. Quand elle fut arrivée à rbabit de la première communion, ce joli vêtement qu'elle avait été si heureuse de donner à Prosper , et dans lequel Prosper était si beau et si saint ce jour-là , la pauvre mère fut obligée de suspendre son ouvrage ; puis elle emlirassa rbabit de loutea ses forces , et le mettant de côté avec sa robe de noces , elle pensa en elle-même : cet habit de mon fils sera mon linceul.

Si bien que cette mère se donna toute cette peine , passa toutes ses nuits sans sommeil et versa toutes ces larmes amères pour faire de son enfant l'homme le plus mal vêtu de Paris.

Chaque jour qui s'envolait au-delà du Rhône amenait l'heure du départ de Prosper , et personne ne se dou* tait que Prosper devait partir , pas même le frère Christophe , le firère Christophe moins que tout autre. Hélas ! c'était à peine si hi mère de Prosper elle-même , après tout ce qu'elle avait fait , après tout ce qu'elle avait dit , pouvait croire à ce funeste départ !

VIÎ.

Je in*aperçoi8 que mon histoire n*âyanoe guère , et que je ne vous ai pas dit encore le nom même de notre Tillage. Que voulez-vous ? si vous tenez aux romans qui mènent tambour battant et au pas de charge , jusqu'à un dénoûment imprévu , à travers mille détours aussi imprévus que le dénoûment , ne lisez pas ce livre. Ce livre est trop simple pour vous , et toutes clioses y vont trop pas à pas et terre à terre pour que vous preniez grand plaisir à cette lecture. D'ailleurs , en ceci , Pauteur se fisiit à lui-même le plus grand compliment possible ; Tauteur de ce récit , s'il est quelque chose , n'est pas un homme d'imagination mais plutôt un homme de style. Il cherche dans un livre la forme plus que le fond , et il croit avoir beaucoup gagné quand il est parvenu à

Ll CHBMIll Dl TRAVERSE. 59

donner à sa pensée tous les déyeloppements que cette pensée pouyait rapporler. Voilà pourquoi nous irons lentement dan^ notre faîstoire; yoHà pourquoi nous marcherons selon le caprice du moment , tantôt pas à pas , tantôt au pas de course , nous arrêtant à chaque point de vue et à chaque passion nouvelle , comme aussi voilà pourquoi vous ne saves pas encore le nom du village où naquit , où grandit , où s*éleva et d*oû partît notre ami Prosper.Ghavigni.

Tous prenez le Rhône à Lyon , tout au bout de Tallée Perrache , vis-à-vis la grotte aérienne et les Jardins suspendus aux flancs du rocher ; là , jetez-vous dans le premier radeau, étendez-vous mollement entre Teau et le soleil ; la vague vous prendra et vous mènera , bondissante et joyeuse , à travers tout ce passage de verdure et de fleurs , et de pampres verts el de maisons blanches au sommet rouge. En quatre où cinq heures , vous aurez rasé légèrement la ville de Vienne, la primatie des Gaules chrétiennes , antique cité fondée sur une cathédrale. La cathéd raie couvre encore tout cela de son ombre un peu fêlée mais toujours impo^nte. A voir ces grands monuments gravement posés au milieu de villes si misérables , on dirait de quelque héros perdu dans un désert , et qui cherche vainement à retrouver son chemin.

Ne vous arrêtez pas à Vienne , les eaux sont trop hau • tes et trop grondeuses pour votre canot léger ; avancez •ée quelques pas là-bas au rivage qui penche, non loin du bac criard attaché à cette cabane de pêcheur que vous voyez SI modeste el d'une physionomie si calme ; cVst là quMI fait bon s*arrêler et s'asseoir. J*aime ce vallon échancré qui tend ses bras couverts de vignes au Rhône gron-

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deur , comme Tenfanl tend ses bras à sa nourrice. J'aime la paix de ce hameau , la fiimée qui 8*élève à midi et le soir; la joie éclatant doublement dans Teatt et dans le ciel, la vigne capricieuse et folle qui se tord , qui se roule et qui grimpe ça et là, vagabonde, échevelée, fertile ; c'est à ce beau rivage que je voudrais attacher ma barque au soir de la vie , et puis la brûler quand j'aurais touché le rivage , plus heureux en ceci et plus sage que Guillaume le-Gonquérant.

Mon village se nomme Ampuy ; c'est la patrie des melons , de Prosper Chavigni et du vin de Côte-Rôtie ; plus d'une fois Ampuy s'est permis de faire d'excellent vin de l'Hermitage, et PHermitage n'a pas réclamé. Ampuy n'eat pas sur la carte de Yéry , mais il est dans sa cave , et Yéry l'envoie chercher quand il vous donne du meilleur. Ampuy est comme une de ces puissances du nionde politique que personne ne connaît au dehors , et qui n'en ont que plus d'influence et de renom aux lieux mêmes où se fait la puissance. Vous ne connaissez peut être pas Ampuy , vous , à qui je parle ? cependant parlez-en avec respect : Ampuy a reçu souvent des encouragements de Madère ou de Ghérès ; c'est un nom qui se prononce avec éloge chez M. de Talleyrand et chez M. de Metternich ; Ampuy donne familièrement la main au fertile et puissant coteau du Johannisberg.

Dites>moi, pourquoi donc irions-nous plus loin, puisque nous sommes bien sur ce rivage ? A quoi bon commencert une longue histoire à travers le monde parisien , puisque cette histoire doit venir se terminer à l'ombre de ce clocher couvert de pampres , entre ces tombes modestss recouvertes de gazon ? Eu littérature comme en politique)

LB GHEHUf OB TRAYBRSS. 61

dans le roman comme dans Thistoire , n*a-t-il pas raison celui qui dit : — Et pour<{uoi , seigneur , ne pas nous liyrer tout de suite au repos , aux plaisirs et à la joie ? — Ainsi , encore une fois, il en est temps encore, arrêtonsnous dans le joyeux village , et débouchons ensemble quelques vieilles bouteilles , assis à la table de chêne du paysan , vis^à-vis un pain bis et un fromage de chèvre , dur comme pierre!

Vain discours ! vain espoir ! le repos n*est doux que lorsqu*on a beaucoup marché , la vie est un voyage qu*il flaut foire à grands pas; heureux celui qui le fait en droite ligne ! Nous avons adopté Prosper Chavigni , il faut le suivre. Sa vie sera notre vie , sa passion sera notre passion. Ce roman, que nous commençons ensemble, ne doit donc pas se passer à boire et à jouir de chaque goutte vermeille qui descend lentement dans notre âme ; non pas 9 certes ! les passions et les héros du monde civiUsé ne s*accommodent pas d'un pareil théâtre , un village , trois marronniers et quelques ceps de vigne ! Le champ de blé où s*est donné la bataille de Waterloo et la prairie qui vit flotter si haut le blanc panache de Henri lY ne sont plus aujourd'hui qu'un champ de blé et une prairie. Que voulez-vous doue que nous fassions avec des prairies qui n*ont jamais été que des prairies , avec des champs de blé qui ne sont que des champs de blé ? Les ruines même , après avoir é(é fort à la mode, ne sont l^lus que des ruines , malgré leurs noms sonores. Aujourd'hui , on ne foit des romans qu'avec des intérêts et des passions. Le roman a aboli le village , c'est à peine si les capitales lui suffisent. Aujourd'hui , le chaume dans les arts s*en est allé en feu de paille , la muraiHe lézardée a

6S JJt GlISXIlf DE TBAVIKSB.

Iftit place au palais debout, la eabane au saUm. Gequ*oD délesle le plus aiiyourd^bui daos les arts , ce sont les bergers et les houlelles; le fromage et le ftioûer ne sont plus de mise ; Florian pourrit cète à côte de madame Desboulières. Mémo en f^it de vin , quoique le Tin soit fort à la mode dans les livres , un auteur serait fort mal venu de savourer le vin d*Ampuy; on ne connaît dans les livres que le vin de Bordeaux ou le vin de Champagne; le Bordeaux et le Champagne , pour parler comme messieurs les ebansonniers du Palais-Royal. Ainsi , arrivés avec moi à Ampuy , ne prenez pas vos aises à la table de cbéne , ne demandez pas à Jeannette son meilleur vin et son plus savoureux melon ; nous nous sommes assez préparés comme cela , Thabit de voyage de Prosper Gbavîgni est tout brossé , sa malle est faite , déjà il a mis sa ceinture ; pluj de retard , il va partir , Il faut partir avec lui. Plus de retard , il faut nous remettre en route tout de suite avec lui: vous n*aura pas lé temps de comparer les joues de Jeanneite ou de Madelon , la grosse ftUe, à ces pèches de Tespalier qui viennent vous narguer par les fenêtres , appelant nos lôvres sur leur joue veloutée. Mes compagnons ! mes compagnons I nous ne reston» isi que dix minutes , et puis ce sera à repartir bien loin, bien loin , au rebours de Teau , d« soleil ^ de la t>aix villa^ giH^se j de la rêverie champêtre , de la lumière et des orangers ! bien loin , bien loin , au rebours de la Provence , au rebows d^Ampvy ; nous allons de ee pas dans le faubourg Saint-Jacques et dans la Ghausséeni^Antiii | dans l'opulence et dans la misère poriaiennet parmi la canaiiie d'en haut et parmi ta canaille d*en bas , dans les vices du ricbeet dans les vices du pauvre, cee deuxexlré-^

mes qu*il faut loucher une fois dans sa vie avanl de se dire : Je suis un homme , et j'ai senti tout ce que peut sentir un homme î A vrai dire , j*aime mieux le vers de Térence que ma traduclion française; mais vous, mesdames , el vous surtout , messieurs, vous ne savez peut-être pas le latin ?

Je sais bien que vous allez m*arréler encore : — Voici, dites-vous , déjà deux heures que nous sommes partis, et nous n*avons point encore fait un seul pas dans YOtre histoire. Pourquoi donc nous faire prendre ainsi le plus long d^une histoire qui sera toijours trop longue ? Puisque nous allons à Paris , pourquoi ne pas descendre la Saône? Pourquoi monter à cheval sur ce Rhône fougueux dont la bouche est si dure en remontant ? Et enfin qu^allons nous faire à Ampuy , si ce n'est y boire, y manger des pèches et y faire des comparaisons poétiques à propos des joues purpurines de Madeion ?

Yotts avez peut-être raisoe , messieurs et jnesdases ; mais si vous êtes pressés , moi , je De le suis guère , et d'ailleurs nous avions besoin , avant é*eo partir , d*aUer à Ampuy , Tsnt el aïoi, pour y chercher le héros de v»tre histoire : Glaude-Cbarles Prosper Cbavigni , Als de Jean-Irançoia-Gabriel-Thomaa ChavigM, proprietaite de vignes à Ampuy , homme consiééré de tous et an* cien adjoint de la commime au bon temps des alliés.

Pourtant , ce serait se tromper que de croire que la résolution de Prosper fût tout à fait une résolution poétique. Il y ayait beaucoup de sang-froid au fond de cet enthousiasme , comme aussi il y avait l>eaucoup de réalité dans cet imprévu. Ce jeune homme voulait quitter son village non-seulement parce quMl était mal au village, mais encore parce que c^élait la volonté de son père , et parce qu'il était bien démontré qu'il n'était pas assez riche , c'est-à-dire qu'il n'avait pas les bras assez robustes pour y vivre. Son père y vivait parce qu'il était né là tout entier , corps et esprit ; mais lui , Prosper , son esprit était ailleurs , son intelligence était ailleurs. Quelque chose lui avait dit de bonne heure qu'il était trop beau, trop intelligent , trop jeune , trop hardi, pour suivre pas

LB CBSMIH M TBATBISB* 65

à pas une chamie et pour jeter son-grain de Ué dans un sillon , et pour attendre chaque année que ce grain de blé fût mûr. A ces eonditions-là , la vie lui eût été insupportable ; et puis s*y Irouyerait-M une femme à sa taille ? il lui Aillait une femme comme sa mère j où était- elle cette femme ? Ainsi, d'une part, tourmenté par la poésie , tourmenté d'autre part par la réalité ,. il s'était dit à luimême : Que VOIS' je devenir? Grande et importante question que s'adresse aujourd'hui tout jeune homme qui commence , prenant à deux mains ce lourd fardeau de la jeunesse pour savoir ce qu'il pèse au juste et Jusqu'où il pourra le porter.

Il s'était donc consulté longtemps tout en lisant ses poêles; longtemi» ^ ^^^'^ interrogé les vignes et les terres de son père ; il avait calculé avec soin ce que tout cela pouvait rendre de pain , de vin ,.de livres , d'habits et d'amour , et û cela lui suffirait à une quarantaine d'années qu'il voulait vivre encore. Or « son calcul ne lut pas long.

IJ eut en dernière analyse de son calcul le rétultal qui aUead tout ieune homme dont le père est pauvre et vit du traivaii de ses mains , et qui applique une des quatre règles de l'arithmétique à la fortune de son père. Il vit cette fortune s'en aller chaque Jour en impôts, en fumier , «I écbalas , en passions » en plaisirs , en révolutions , en fooetioDS municipales , en droits politiques , en noces , en baptêmes et en funérailles. A travers toutes ces ronces 4pà , chemin faisant , lui arrachaient toujours queh|ues plumes mal attachées ', la pauvre fortune paternelle se rendait tout droit au partage entre lui et ses trois sœurs; alors , tout en s'allristani dans son ême , Pros-

6G LE CUmil DE TRAYfiftSB.

per calculait combien il lui resterait de ceps quand la vigne de son père aurait passé à travers les formalités d*enregistrement , de vente , de partage , et surtout à travers le partage lui-même Elle devait lui rendre , tout bien compté , à peine de quoi boire de Peau le reste de ses Jours.

Après quoi , piar un second calcul aussi facile à faire , il calcula qu*à mesure que Thérilage de sa maison s*en irait en parcelles inaperçues , de nouvelles charges lui viendraient à lui-même : un cbien à nourrir ou une femme , des petits ou des enfants ; car il ne faut pas que Tbommesoi seul; rÉcriture Ta dit : Fœ soli !

Tout compte fait , il résolut de partir. Ce fut là un conseil que lui donna son désir de fortune et son désir de gloire. Même en secret il fut heureux d*avoir , pour quitter sa mère , le seul prétexte plausible de quitter sa mère , la nécessité! Il avait encore la volonié de son père qui avait dit : Il faut partir. Donc il dit adieu à tout ce qui lui était cher. Il prit congé de sa montagne , de son fleuve , de son jardin , de sa maison ; il dit adieu à sou firais matin, à ses chaudes soirées, à son plein soleil; adieu aussi aux quatre saisons de l^année , si admirablement nuancées dans leurs couleurs tranchées ! adieu à tout cela , adieu ! Hélas ! hélas ! il va à Paris , c*està-dire il va sous un ciel toujours triste, sans matin et sans soirée , sans automne et sans printemps ; il va dans une ville où il n*y a plus d'amis, plus de sœurs , plus de mère , plus de frère ignoranlin , pour vous aimer sans vous le dire. G*est toujours la même saison ; c'est toujours le même nuage , c'est toujours le même peuple , c'est toujours le même fk-oid et le même bruit. Pauvre Prosper !

LE CHEHIH HE TRATBRBI. 67

Cependant notre infortuné ami , le frère Christophe , était loin de se douter des malheurs qui l*attendaient. II n*avait rien yu de tous les préparatifs qui se faisaientautour de lut. Comme à Tordinaire , il était plongé tout entier dans ses extases de chaque jour , oubliant le boire , le manger, le sommeil , tout , excepté ses enfants, excepté Prosper , excepté sa prière du matin et sa prière du soir; au contraire , jamais ses prières n*aTaient été plus ferventes et jamais il n^avait été plus heureux/Un jour qu'il lisait pour la centième fois Thistoire de Nisus et d*Euryale dans Virgile ; comme il avait Içs larmes aux yeux et comme il répétait tout haut en se frappant la poitrine :. C'est moi qui suis le coupable. — Jlfe, mcj adâum ^i fèci I Prosper Tarrèta dans sa lecture en le prenant par la main , et lui dit : —Adieu , Euryale, je pars demain.

A ce mot-là : adieu ! qui n'avait jamais retenti à son oreille , ce pauvre diable , car personne ne l'avait assez aimé pour lui dire : tuiieu ! le bon Christophe ne comprit pas ce qu'on voulait lui dire. Il sourit douloureusement comme à une mauvaise plaisanterie que lui faisait son élève; mais que devint-il , juste ciel ! quand enfin il apprit tout son malheur ? Il fut si malheureux qu'il laissa tomber son Virgile de ses mains et qu'il l'oublia sur son banc de pierre; ses yeux qui étaient en larmes se séchèrent , sa voix s'arrêta ; il n'eut pas une prière , pas un soupir , pas un geste , on eût dit qu'il était mort ; en ce moment , il aurait donné toute sa science pour que Prosper ne lui eût pas dit : adieu j je pars î

Adieu , Prosper ! que ces deux mots étaient loin de l'épisode d'Euryale et de Nisus !

08 U CHSani<'BB TtATXBSB-,

Adieu, Proiper ! que la mort du vieil CBdipe car le moBt Cfthéron était Mn de cet deux nota : adieu Proi per !

U était donc yrai qœ Prosper pouvait partir !

Et cela était donc paeiiMe, Christophe devait ne pim voir Prosper!

De son côté , le jeune bomme se tentit ému Jusqu'au fond du cœur, et il n'avait pas dit adieu à sa mère encore !

JKIais sa mère fut plus forte que son ami Ghristoptae. Celte prévoyante femme avait (fit adieu à sou fils le premier jour de sa naissance; à mesure quelle avait vu les regards de son fils s*animer , sea noble sang éclater s4HIS sa peau blanche, son sourire étinceler du feu de' toutes les passions intelligentes , ta pauvre mère s^était dit : il ne restera pas le fils de paysans comme nous , ce jeune homme ! Et plus les mains de Prosper étaient bien faites, plus ses pieds étaient mignons , plus te» longs cheveux étaient bouclés , plus sa tèle était haute , plus elle se di» sait avec un orgueil mêlé de tristesse : Ce ne sont pas là la main , ni )e pied , ni les cheveux , ul les mains d*nB laboureur ! En même temps , elle embrassait les deux mains , les deux |Heds«t les blonds cheveux de son enfant. Et quand Tenfaiit ftit grand , et qu'elle le vit tout comprendre d*un coup d*œil et dévorer Taveoir conraie s*il avait été le matlre de Tavenir , elle se dit encore à elle-même : il est trop grand mon fils pour le village , il est fait pour la grande ville. Adieu d«onc , mon fils , mon Prosper , mon orgueil. Car rien ne pouvait se comparer à Torgueil de cette mère 9 st ce n'est sa douleur, et rien ne pouvait se comparer à la douleur de cette mère sr-ce n*est son orgueil.

LE chbhiii de traverse. 69

Ainsi doDC , quand le dernier moment du dernier adieu fut venu 9 cette mère n*eut plus qu*à embrasser son fils , ce beau Jeune homme de vingt ans qu'elle allait perdre. Son deuil était fait depuis vingt ans au moins.

Christophe voyant comment sa mère disait adieu à Prosper pensa en lui-même qu*il n*avait pas le droit d*étre plus tendre que cette noble mère , et il se contenta d*embrasser Prosper comm^Pembrassail sa mère.

Et comme il entendait cette mère qui donnait à Prosper une lettre pour son onde Gabriel à Paris , — qui doit être un grand seigneur à présent , ajoutait sa mère;

Christophe tira de sa pocbe une lettre de recommandation pour madame la comtesse de *** , qui doit être une grande princesse à présent , ajoutait Christophe.

Les adieux douloureux sont muets , mais comme ce silence est cruel l les larmes vous soulagent en dehors, en dedans eUes vous tuent.

Le plus tranquille et le plus calme de toute cette maison y ce fut le père de Prosper. Il aimait son fils de tout son cœur, mais il était occupé tout le jour. Il portait le plus grand intérêt à son fils , mais aussi il s'intéressait à sa vigne; son amour se partageait entre Tenfant qu'il nourrissait et la terre qui les nourrisait.

D'ailleurs, telle était la volonté arrêtée du vieux Chavigni ; il voulait voir partir Prosper. C'était un bon père de famille qui était dur aux autres parce qu'il était dur à lui-même ; le travail lui paraissait la véritable vocation de l'homme , et comme il voyait son fils devenu malgré lui un savant , il avait résolu de l'envoyer aux endroits où la science sert à quelque chose. En effet , que faire au village d'un enfant qui savait tant de choses et qui lisait tant de grands livres ?

LB dUMin DE TEAVEB8E. 71

El puis , quel est en ce monde le père de famille qui ne senl pas de temps à autre le besoin de jouer son petit drame en famille ? Chavigni le laboureur en était là , lui aussi ; son fils ne lui avait pas encore assez donné d'émotions pour qu'il sentit combien il aimait cet enfant.

Donc le bon homme était très-cbagrin de voir près de lui un beau garçon , qu'il avait fait pour une vie calme , innocente, heureuse, vivre en effet uniquement pour vivre , dormir , et manger , et se promener au bord de Teàu , des livres à la main. Voir partir son Prosper , cela changeait les allures du père; cela dérangeait sa sécurité et sa confiance. En même temps que son fils entrait dans un monde nouveau , le vieux Chavigni allait entrer dans des inquiétudes toutes nouvelles. C'est toujours quelque chose. A présent , il était sûr d'avoir à quoi penser après son Uravail , et à quoi rêver quand il voudrait rêver. C'était un roman toujours ouvert et sans fin que lui préparait son fils. Un père qui n'a pas de soucis à avoir pour son enfant n'est qu'à moitié père. Les charges de la paternité sont une partie de ses bénéfices. Un père bien fait rend grâces au ciel des lettres que ne lui écrit pas son fils et des lettres de change que lui envoient les créanciers de son fils. Un père au grand complet , c'est le père de l'enfant prodigue. Il n'a plus rien à désirer , celui-là , du côté des joies domestiques. Aussi il tue le veau gras quand lui revient son fils , perdu de dettes et de débauches , mais habile à garder les pourceaux. .

Tous pouvez envoyer votre vache noire chez le taureau , bon Chavigni.

Ajoutez que lorsque son enfant s*en va , un bon père , qui jusque-là n'a pas joué un rôle très-actif dans ce drame

7f Ll CHBIIH BB TRAVBRn.

monetone de la vîe domestique , qui 8« jcnm au Jour le .{our, au coin du feu ou sur le base de pierre de la porte , pread tout à coup une grande importance. Tout à coup fe drame s'agrandit , la scène devient importante. Le fils se tait; c*est au pdre â parler. Il parle ! Je tous laitse à penser ce quMI dit. Ce sont de longs eonseilB et surtout ce conseil : -> Prendê goirde mws mafèw»iêe$ teeiétés et muif mauvaiseê connaiê$aneeêf ei prends garde au técêj mon ftlê ! c'est-à-dire : prends garde à tout ce que lu vas chercher à Paris , mon fils 1 O i*adairable Instinct paternel !

Je ne veux pas Iranecrhreici le discours -de Jean Chavigni à son fils Prôpter; vonslesaveipareœur. Jedois dire cependant que le digne homme n'abusa pas de sa position dramatique ; ifparia aussipeu que la circonstance lefui permetfait; il contint sa sagesse et sa douleur ; H ferma tant qu'il pat son âme , et tant qu'il put il ouvrit sa bourse. Ge qu'il fil de mieux, ce fut d*embrasser Prosper ; et alors vraiment , se sentant dans les bras l'uii de l'autre , ces deux hommes , qui étaient trop habitués à trimer pour savoir combien ils s'aimaient , comprirent tout à feit quelle immense révolution s'opérait dans leur existence; mais ils n'en tarent que plus décidés, Prosper à partir, Jean à laisser partir Prosper. C'était donc toutà-feit une nécessité ce départ ! Comment, en effet, isettre en doute une nécessité qui se feisait sentir an file , même dans les bras du père , et à la mère , mène dans les bras de son fils P

Il partil doBc. Il emporlâii a?ee hâ fii ohemites neuves , deiu habiu neuii, beaueoup de lias de laine , de gros souliers à laeets qiu'on prenait pour des bottes à Arapoj, une Tieille montre d*or, quelques livres qu*un honnête homme ne quitte jamais: Horace, MoU^« etLafontaine; plus 900 flr. en petits éeus et de vastes espérances. Du reste, grande santé, grand appétit, grand courage, grand iniUnet; tout ce qui ftdt qu*on devient quelque chose. Le village d'Ampuy, voyant partir Prosper, fut tout aiBigé , sans savoir pourquoi. Dam ! à ces petits essaims d*hommes, un homme de moins ftiit lieaucoup. Dans les grandes villes , la mort ou l'absence agissent tout à leur aise; les honunes se pressent comme un monceau de sable sans jamais laisser de vide. Nous avons vu Guvier mourir, et Dupuytren mourir, et Talma mourir! Nous

74 LB CIBMni DB tRATBUB.

avons suivi, au tombeau, le général Foy, le général Lamarque , Casimir Périer, celle grande Volonté ; nous avons vu partir tout une dynastie, et nous avons conduit à son dernier exil une monarchie de quatorze siècles. Qu*avon8- Dous fait après toutes ces perles qu*on disait irréparables? G*est à peine si nous avons senti le besoin de serrer les rangs pour réparer tous ces vides. Paris est une grande mine qui sans cesse répare ses brèches. Mais au village , dans les petits bourgs, au contraire, un beau jeune homme de moins, cVst une calamité bien grande : c'est une perte dont on s*aperçoit bien vite et dont Ton gémit longtemps. Plus d^un vieillard perd avec ce jeune homme les dernières affections et les derniers souvenirs de sa jeunesse qu*il ne peut plus raconter à personne ; plus d*une jeune fille t perd son rêve de printemps; plus d*une femme voit 8*enfUir sou bonheur d'automne. Jamais le village d*Ampuy n'avait compris qu'il pût un jour voir partir M. Prosper. En effet , 6lez Prpsper à Ampuy, vous 6lez son charme à la soirée , son agagapte. moquerie au petit sentier dans la vigne , sa joyeuse chanson , le matin , en plein Rh^e. Olez Prosper à Ampuy, vous 6lez &a plus belle voix au lutrin j son plus habile tireur au jeu de Tare , son plus léger danseur à la fêle dû village voisin j vous décolorez tout ce paysage , vous désenchantez toutes ces existences, vous fanez la prairie , vous attristez la montagne , vous gelez la vendange; et la jeunesse des deux sexes, irlste et les bras pendants, se demande : — Oit allons-nous?,

C*«stà lujqu'ilfautdemander: — Oi«i?as-^t»9/'nMi?er>

— Toul droit won chemin , dit Prosper.

Comme s'il y avait , pour les hommes à pied , un droit chemin !

Eace temps-là, la vapeur, cette âme nouvelle du monde matériel , n*avait pas encore dompté le Rhône que Ton croyait indomptable depuis le commencement du monde. On n'avait pas encore trouvé cette aile enflammée qui re^monte le torrent avec la rapidité de l'oiseau qui vole $ la vapeur s*était à.peine élevée à la forme de doute , celle fumée qui soulèverait un monde , elle aussi ; et à ce propos, parmi tous les villages de France, le village d'Ampuy se disUnguait par son incrédulité et sa moquerie. Dompter le Rhône ! remonter le Rhône à Taide d'une cheminée qui lume ! Allez y voir ! disaient les fortes télés du village. En attendant , faites provision de forts chevaux , et estimez-vous heureux quand vous ferez contre le courant isnq lieues par jour ! Ainsi pensaienuils , ainsi disaient-

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