‹ Le chemin de traverse (volume 3)Chapitre 5 sur 37 · LX CUMIN II TIATIRSI · texte numérisé non relu

LX CUMIN II TIATIRSI

les a^rémenU. On tous (ratne à beurc fixe; îl fovt que TOli*e voitore arrive à la minote, no» pas pour vout, malt pour les paquets dont elle est ebargée et dont tous êtes les bumbles esclaves; le paquet n*a ni ftUoi ni soif, U ne faut pas qu*il attende* Vous aves la fièvre : le paquet m porte bien , il ne faut pat quni attende. Le soleil tous brûle on la pluie vous péndtre : le paquet est à couvert , il fbttl marcber. C*est le paquet qui vous crie , oomme eetf e voixdeBossuet: ilfarofta/miiroAo/ Vous voulez voir ce yiein docber ou ce vieux châteaii , ou ce payaafpe à votre droite : le paquet n*a pas de regard , pas d*âaie , pas de cœur, il ne feut pas le taire atteadre. Vous êtes à la tor-» tur« pendant buitjours.pour mettre à Taise quelques sacs d'arsent, sur lesquels vous êtes assis et sur lesquels vous ■KHirriex de faim si vous n^aviez pas de quoi payer Taubergiste. Quelle stupide complaisance d\ine créature raisonnable pour des malles , des carions , de la paille et des sacs de nuit \ Ailes toiqonrs , marchex ; le paquet doit être arrivé dans deux jours. ▲ la montée , on vous foit descendre «i asarcber dans la boue pour épargner les cbqvaux ; à la montée, le paquet se prélasse à Taise et on le traîne tant qu*il veut; te paquet passe avant les eberaux, les cbevaux ayant vous. Si des yoleurs surviennent, oir répond du paquet ; on ne répond pas de vous. Le paquet est toute la diiigenee : Thomme n*est rien ; c*eet le paquet qui voyage et qui vous mène ; tous êtes son trèsbuaiWi* serviteur tt yaiet. Il faut donc aller ventre à terre pendant trais jours et trois nuits sans descendre* Voua n^a? ea qu'une cbance de vous reposer en chemin , c*esl l|U*A arrive en route un accident au paquet.

Prosper en partant avait tant rêvé de poésie, d*amoiir«

78 LE CIKKIR DB TRAVIISK.

de puissance, d*aulorilé, de plaisirs! (1 s*étaU arrangé une vie si noble , si heureuse et si belle! Il s*était si bien promis de tout voir sur son chemin , le moindre hameau « la plus pelite ruine, le ruisseau le plus inconnu ; il avait tant de beaux vers à se réciter à lui-même , tant de doux regards à adresser aux jeunes ftlles , tant de légères pièces de monnaie à jeter aux pauvret du grand chemin I Mais non ; il est enfermé dans un cahot sans fin et sans cesse ; il est la proie d'un mouvement tantôt lent , tantôt rapide 9 toigours brusque ; il ne peut étendre ni son pied ; ni sa main , ni son . regard ; il voyage la nuit et le jour sans savoir où il est, sans oser même demander le nom des villages par lesquels il passe. Aotoor de lui , chacun pense à son petit bien-être de Theure présente, chacun 8*arrange de son mieux aux dépens de son voisin, pour moins souffirir ; chacun se met à Taise , et montre à nu, celui-ci ses passions cachées , celui-là sa vieillesse anticipée, cette femme les rides de sa peau; ils dorment, ils rêvent , ils jasent, ils rient, ils crachent, ils débitent leurs opinions, ils racontent leurs histoires , ils gardent pour leur arrivée les politesses de conviction et le respect de ce qu^on appelle les convenances» Et Prosper, épouvanté de me pas entendre une parole humaine à son oreille , Pros-^ per qui se figurait que le monde était occupé exclusivement d*art et de poésie, et qui tremblait de ne pas savoir assez Homère et Virgile pour se produire dans ce monde des sciences et des arts, Prosper, voyant ses compagnons de voyage si laids , si hideux , si égoïstes , si stupides , si iHivards , si soumis et si obéissant aux chevaux qui les traînaient , Prosper se demandait avec effroi : Est-ce donc là ce qu*on appelle le voyage ?

u Gnani ra tbatiui. T9

(Test pis que cela , mon enflant , ToiU ce qn*on appelle la vie !

H arriva enfin à Paris à la snlte dei paquets.

En descendant dans la cour des diligences , il prit la première leçon de Paris.

La diligence les débarqua tous par une pluie battante au milieu de la cour ; le Jour tombait. Prosper croyait âyoir gagné quelques amis en chemin , et à yrai dire , pour un homme qui yient d*Ampuy , il pensait y avoir quelque droit.

n ayait donné sa place , la place du fond, à un chanoine de Notre-Dame de Paris, qui lui en ayait Juré une reconnaissance éternelle. A peine arriyé, le chanoine monta dans un fiacre , sans songer à dire adieu à Prosper.

n ayait porté sur ses genoui Tenfant pleureur d*une dame grande , sèche el maigre , enfont morveux et tout

UB CMB1IIH BË TRÂTBR8I. 81

souillé, qui relevait (fane maladie scrofttfeose ; la grande dame , sèche et maigre , à peine arrivée à Paris , prit un commissionnaire pour porter son enfant , et sans songer à adreâser mi remerdment à Prosper.

Le ebanteuritalien qui était avec eux ,^n pauvre diable, qa*oii eût dit conçu par le vent, dans une outre , tout exprès pour représenter au naturel l\>mbre de Banco , avait demandé pendant toute la route des œufs Wais de la semaine, qii*il avalait tout cioi» pour conserver sa voix. Le chanteur lui avait dit, toute la roule, Siffnar en italien , tant il était reconnaissant pour les eeuft que Prosper avait payés. Le chanteur , à peine arrivé à Paris, entra chez un apothicaire sans dire : Signor, adio f à notre ami Prosper.

Enfin , celle-U même sur qui il comptait le plus, sans quMl pût au juste 8*expliquer pourquoi il y comptait , une véritable Lyonnaise dn fonbourg de Taise , brune , petite, agaçante, œil vif et petit et ovale , longs cheveux sur le derrière de la tète , un peu fatigués sur le devant par le velours rongeur ; une Lyonnaise aux sens espagnols , teint espagnol , âme espagnole , peau espagnole , les veines hérissées sous la peau ; du feuî

Elle s*était appuyée sur lui, dans son sommeil, si doucement qu*il en était tout brisé le malin.

Elle avait passé son bras sous son bras d'une façon si légère que son bras en brûlait tout le jour.

Elle avait glissé son pelit pied entre sps pieds avec tant de grâce qu*on eût dit la tête d'un serpent.

Elle avait mangé tous ses biscuits au dessert.

Elle avait bu son eau fraîche en chemin.

Elle avait tant ri à ses contes !

93 LS ÇMEIKIK n T1AYIB8B.

Il aTait IrouTé ses dents si belles !

II avait souteÏQU son œil de feu , sa prunelle électrique !

Il lui avait rendu tous les services imaginables.

Il avait été si souvent de son avis sur l^nimortalité de rame , Texistence de Dieu , et les chansons de Désaugiers !

Il avait paru si bien comprendre ce que c*était que M. Ferville , M. Gauthier , le Gymnase dramatique eC M. Scribe , qui commençait alors ! .

Il avait si naïvement avoué qu*U n*avait Jamais lu ni les histoires de M. Dulaure , ni les romans de M. Pigault- Lebrun, ni même ie ContUhUionnelî

Il lui avait tant promis d*aI1er à TOpéra-Comique voir M. Leroonnier, et entendre au Théâtre-Italien la musique deM. Paer!

Il avait si bien dissimulé son ignorance de toutes choses , sa naïveté , son esprit , sa science et toutes les qualités naissantes de son cœur !

Et puis ils se convenaient si bien, elle et lui, lui et elle !

Il y avait entre elle et lui tant de rapports qui sautaient aux yeux !

Elle était seule , il était seul.

Elle venait chercher à Paris justement ce qu*il venait lui-même chercher à Paris.

Elle était sans but»

Il était sans but.

Elle était sans place ,

Et lui sans place !

Il étaient tous deux jeunes, beaux, hardis, pleins d^amour et pleins de feu !

LK GHEHIH DB TRAYSISB. 93'

Ils pouvaient , ils devaient , ils voulaient cbevcher ensemble une place , un but , un chemin !

Ils pouvaient, ils devaient, ils voulaient utiliser leur belle jeunesse , leur beauté, leur candeur, leur bonheur !

Elle le lui avait promis tout bas , au cabot , quand la voiture roule sur le pavé.

Elle lui avait dit : Ha fortune sera ta fortune.

Et il lui avait dit : Mon bras sera ton bras , et mon cœur sera (on cœur !

Serment immortel des deux parts !

Eh bien ! eh bien ! elle fit comme le chanoine , elle fit comme la femme sèche et maigre , elle fit comme le chanteur italien ; à. peine eut-elle senti Paris qu*elle ne pensa plus qu*à elle seule. Elle se glissa entre le chanoine "eX Prosper ; elle disparut en même temps que le chanoine , lui en fiacre ; elle à pied ; elle aussi sans dire adieu à Prosper !

Prévoyante personne ! Elle était Lyonnaise , cVst lout dire ; elle connaissait les bons chemins qui mènent à la fortune. Elle savait ce qu*elle pouvait courir , et quelle était son baleine, et le chemin qu*e11e pouvait faire, rien qu'en trébuchant , tant pis pour sa ceinture ! Vous sentez donc bien qu^elle ne pouvait pas encombrer sa marche de Tinnocence, de la naïveté et peut-être de Tamour de Prosper.

La Lyonnaise avait raison et elle s*est conduile en femme prudente ; elle a préféré Tamour utile à tout autre amour ; elle a passé d*amour en amour ; elle a dit à ton coeur qu'il fallait se taire et à ses yeux quMI fallait parler ; aussi est-elle arrivée à son but , l*estime de tous

et la oootidéraUon générale ; elle a fait ton diemlii ; die est duchesse et nièce iPun éfèqne, a Thenre qnHl e^.

Ces cinq Jours de voyage , sMIs avaient été moins gais i|a*il ne Pavait pensé , avaient été trds-otiles à Prosper : il en avait plus appris dans ces cinq Jours de vie réelle , avec des êtres ordinaires, qu*il n*en avait apprte pendant dii ans de sa vie poétique, au twrd de son beau ienve, en compagnie de son ami Gbrislopife et de ses beaux livres. Il savait à présent oe que c*était que ce mot-là : Chacun pour êoi ! et il en sondait loate llmrrible profondeur, sans trop d'épouvante déjà ! Il savait à présent ce que c'était que cela : être senl , seuf , c*est-à-dire n'avoir ni son père, ni son ami, ni ses voisins , ni sa mai» son, Dl sa mère , pas sa mère ! Sent , c'est-à-dire n'avoir rien à soi, n'être bon à rien , ne pouvoir faire aux antres ni bien , ni mal ; ^x^ , c'est-à-dire n'attendre des autres hoiUMS ni mal , ni bien ; Mml I et de ce mot-là il sondait l'horrible profondeur, sans en être ^[KNivanté déjà! Ce voyage en voiture, et son agonie, on si vous aimez ■taux cela , et set méditations de dnq Jours dans le aoffire Gdllard, lui fit donc un bien immense; car cet enftmt alalmé de tons , si ahnant , si honoré , si fiêté, al entouré de tendresses , de petfts soins , d'amour; lui , PenfanC du village entier ; lui , renftint de sa mère , de son père et de son ami Christophe , s'il fftl arrivé ainsi tout d'un coup , sans transition , à Paris , et s'il se fftt réveillé de ses beaux rêves an milieu de Paris , et si son oreille, accoutumée aux beamc vers et aux phs noiiles pensées , eût été surprise tout d'un coup>par le bruit de Paris, ô le pauvre enfont ! il serait mort, à coup sûr, de regret , d'étonnement et de donleur.

U GHUIH M TRATUISg*

Mais , encore une Ans, oe voyage Tavalt iwft avamé dans les mystères el dans la connaissance de fégoisnie humain.

Prosper restait iout seul de ce monde roulant La lotirde diligence haletante était posée an milieu de la cour, at* tendant , bouche béante , des voyageurs de Paris à Lyon. Prosper se frotta les yeux ot les mains, eomme s*il étatt la dupe d'une illusion.

A tout proidre , se dit-Il en vrai philosophe , qu'aurais* Je fait de tous ces gens-là?

Ils se seraient servis de moi à Paris , comme ils oui bit pendant toute la route.

Le chanoine m'aurait feit porter son bréviaire.

La grande dame sèche m'aurait Cstt porter son «ihmi enfant.

Le chanteur m'aurait crié ass chansons aui oreilles, et il aurali mangé mes mufi frais.

£1 loi , Fanny la Lyonnaise*..

Pensant à Fanny, il soupirait.

Puis ilful se loger rue Plerre-Les<»l , dans uns maison garnie , où Ton donne à dinêr à Umi pris.

Il rêva en&nl , il rêva chanoine , il rêva grande et sèche femoM, il rêva chanteur et petits poulets; il rêva Fanny ; maisau milieu du rêve Fanny, quand le rêve sautillait au-dessus de sa tète , et qu'il aUaii le prendre de aea deux mains pour le presser contre son cœur» il se réveilla!

Uvmit «pendant grand besoin de sommeil et d*oubli, le pauvre cnlwti

Où esi le tempsoù nous dormions toute la nuit et tout dlun somme? Où sont las nuits que nom passions sans

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faire un rèye? — excepté pourtant la nuit de Noël, où nous rêvions de l>onlH>n8 et de jouets apportés par les fées dans nos petits souliers neufo ? Alors le sommeil est vraiment un repos , c*est alors vraiment le doux sommeil , la mort de la vie de chaque jour, comme dit Macbeth! Où est le temps où nous fermions nos paupières jusqu'au lendemain, sous la douce pression. du baiser maternel, toifjours sûrs de retrouver ce doux baiser à notre réveil ? Hélas ! qui me la rendra , cette douce voix qui me disait : ^ Bonsoir ! — et puis bonjour, mon fils ! Hélas ! qui me la rendra la vieille femme , ma seconde mère , qui ne s'endormait pas sans m*avoir vu dormir, et qui venait de son plus léger pas , là bonne femme , me saluer de son dernier sourire de chaque jour ? Hélas I hélas ! dors , enfant, car bientôt tu n'auras plus le même sommeil , le rêve Tiendra se poser lourdement sur ta poitrine oppressée! Le rêve parlera tout haut à ton oreille, le rêve te jettera ses mille inquiétudes et ses mille terreurs ; rêver ainsi ce n'est pas dormir, c'est vivre !

Et pourtant qui de nous voudrait arracher le rêve de son sommeil ? qui oserait dire au rêve : — Ya-t'en ! et qui le verrait partir sans regret , ce mensonge de l'heure de minuit, aux mille formes et aux mille couleurs changeantes et variées ? Dites-moi , n'avez-YOUs jamais été amon« reux en songe? le songe! le bel ange, quand il ous parle d'amour ! le songe ! quand il vient sous des traits aimés , quand il vient souriant et pâle , s'agitant dans un lointain lumineux, prenant toutes les formes , tournoyant mollement et laissant tomber de ses lèvres humides un nom qui reienlit à votre cœur! Oh ! le songe aux pas légers , quand il vient rasant la terre sans la loucher, tra^

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Tenant Pair sans Tagiter, se posant sur la rose sans la courber ; — le songe hospitalier, qui reçoit Tétranger comme un frère qui rendort sur le lit d'auberge , qui fait son lit de ses propres mains , qui frotte le parquet poudreux , qui lave les rideaux jaunis, qui peuple celle désolante solitude , qui brise cet horrible silence , qui jelle se$ douces odeurs sur cette senteur de renfermé. — Oh ! le songe, qui a pitié de vous et de votre âme ; goniii rêve aux ailes d*azur; — c'est alors qu'il fait bon être amoureux ; c'est alors qu'il fait bon pousser des soupirs, verser des farmes , se jeter à genoux , baiser de longs cheveux et de blanches mains ; <- c'est alors qu'il fait bon dormir.

N'accusons donc pas les songes de Prosper, car après avohr rêvé à ses compagnons de voyage, à Fanny la Lyonnaise , le rêve lui montra sa mère qui pleurait , son ami Christophe qui le cherchait , son vieux père qui revenait des champs et qui demandait à Madelon : — Ouest Prospère Et Madelon souriait en pleurant , et au. nom de Prosper, le vieux chien poussait un long gémissement; et le repas du soir était triste et silencieux , parce qu'il y avait un hête de moins : c'était là une scène douce et triste à la fois*

Dors , Prosper, dors , jeune homme , dors et rêve ! Paris est un triste réveil.

Arrivé à cette partie de ton bUtoire , Tauteur éprouve le besoin d'expliquer nettement la position de aes héros , et rhisloire du nouveau personnage qui ?a s'introduire de lui-même dans ce drame pour y jouer le singulier rAle que vous verrez. Jusqu'à présent, notre roman a peu marché ; mais l'auteur vous a déjà prévenus qu'il ne sait pas faire le roman qui marcbe. Il est à Taise dans l'analyse , il se plail dans les détails; il croit s'avoir préparer un récit , et il n'est pas de ces gens beureux qui prennent le lecteur par surprise. Malheur à l'écrivain qui a feit du hasard sa dixième ou plutôt son unique Muse! Mdis aussi, beureux trois fois l'écrivain qui sait maîtriser son art!

Revenons à notre jeune et remuant aventurier Prosper,

LK CBBKIl* Dl TIATIBSE. 89

qui dort dans le mauvais lit de sa maoTaise auberge , tout aussi bien que s*il était couché entre les draps blancs filés par Madelon , dans ce bon lit de la joyeuse petite chambre qui donne sur le Jardin , pendant que l*oisean , Tabeille , le coq et sa famille , Talouette matinale qui s*élance de »on sillon , Parmée des hirondelles , filles de Pair , tout ce qui chante , tout ce qui murmure , tout ce qui glapit, tout ce qui aboie , chante , murmure, glapit , aboie sa chanson matinale , sous les fenêtres de la petite chambre aux rideaux blancs , aux volets verts.

Prosper vint à Paris au mois de juillet 1827 , en pleine restauration. L*époque était belle. Elle était unique. La France avait une liberté et des lois qui lui duraient depuis douze ans déjà , ce qui est remarquable pour un pays comme ta France. La paixéiait partout, et les |>arlis commençaient.à se taire enfin. Silence trompeur , prospérité fugitive! Toiijottrs esl-il cependant que jamais aucun royaume ne fut plus heureux et plus libre , plus respecté' et plus riche que la France l'élit alors. G*était. un? prospérité inouïe, une puissance inoufe , une liberté inouïe J Le luxe regorgeait de toutes parts, et avec le luxe tout ce* qui est esprit, beauté , grandeur , courage, amour, espé-. rance ; Toisivité de ce temps-là élait si grande qu^elle permettait de tout reconstruire , mène, le clergé et la noblesse. Cette heureuse époque refaisait en même temps le passé et le présent ; elle reculait vers les temps passés et en même temps elle marchait d*un pas sûr à TaYenir* Problème étrange ! Le même jour voyait engendrer des ducs, des marquis et des bateaux à vapeur. L*usure prétait au denier cinq et sans gage. Le Mont-de-Piété lui*

00 LB. eanuir db imvf

mèHiie , r«iu>iér ë« miiérable^ cette iattiBi bofAi^ue où lepanvrc'Csl vêlé «uaomdiftiKUifrt, étailsur la point éé femcr SOI fiortet; te Bfoofr-de^Piété , c*eot ehex nous le temple 4e Jmnis <|Ui ne s^csL jaiou^s kraié* Bien ptat , à féree de |M«pMlé-, et msÊggé de trop violents eSbrtf pour la mnener à la eroyttioe religieuse , le Fraoee était reveMie BirtureUement et saut effort à la morale et à la vertu; sa prospérité loi donnaii même la poésie, rhiefoire, la philosophie, rarchilectare , la musi^pie , la peia^ tare, tousles beaus^rte, tous les (çrandt arts. On meoaif à bien en même temps les tentatives les plus opposées et les entreprises tes plus lucraâives. Enee temps-là, on aehe* tait df • obélisques dan& le déserf, et o» enseignait le syriaqne sa« plaisanter. Bn ce Ienps4ft, on reconstruisaie lK)péra^o«N|ue et Ton bàtmait le Calvaire. En ce teoips-U, la Sorboone sortait de set rmnevMMi éclatante qu*au temps du cardinal Biehelieu , et en imprimait le Voltaire des chaumières. En<ce temps-li^ o» croyait à tout , ^ rexktenoe des jésuites et aux tragédie» de M. Caaimir Delavigne , aux miracles du prince Hobenlotae et auxromans de PfgauU<-Lebrai'; ob croyait au soldat laboureur et'aux silos de Saink^)ucnw Belle ei heureuse époque! L*éloqtfCMe grandiseait jcomme la poésie. Un garde*<iu-> eo9\i» , enr se promenant dans les allées de Soim-Cloud , le Aisil sur l'épaule , tnNsvait enfin Tode française , ce phénix si souvent cherché depuis i. B. Bouseoaii. Un sojdat remplaçait Mirabeau à la< tribune, et Técho de la tribune répétait ses véhémentin paroles avec orgueils En même tem|w , lord Byron jeiaiCi sur. l'Europe le sen^irt éclat de sa poésie et de son désespoir. Don iuan- et tara venaient chez nous, noos€»nsolep des sounenhr^és Wa-

Itclooa WiaNer floait, celle .pMTidcnce daioflrerdMWft* ljqiie,49eHeféeiiispicatrieedeJafHiiill6, ViéMbom ^ tÊ k ^ raj/eontumi rbMoire «mis le diaête JustaaoeriM de ece deuees héreinet. Que dlH^ ? il y >avatt chex nous un prêtre qui s'appdait La. MnMiis ^ qui éCÊÏvdii comal J. J. Rousseau et qui pensait comme B<issttel. II. y a?att un grand poeie noosmé Bérauger, qui oAébratt la fJeiUe année et les vieilles gloires, ei le vieil empereur , et le Jeune «nlanl impérial ; il y avait chez nous M. Victor Hugo, le grand poète, qui marcbail enselgnss déployée^ H y avait partout de la verve, partout de Tcspri^, partout du courage, partout de lV>ppositioo ; ici de la enfance , plus loin du doute $ ici la poésie , plus loin la prose ^ ici le dnme, plus kin la eomédie ; il y avait à la fois un roi et un peuple ; deux puiasanees qui marchaient de front , «t qui n'avalent pas su marcher de front de|Ms 89, et que dift*je? depuis le mm> Louis X.IV , le grand roi* Si la Vranee eût oonlénué à marcher ainst, elle allait tout droit à la poudre à poudrer, aux bottes à revers, aux filles e»« trctenues,au poème épique, au Théâine-Françait et anx petits soupers.

Pauvre France ! camme elle est changée , hélas ! Elle ne croit plus à rien , mène à la révohition qu'elle a faite* EHe ne chante plus , même la gloire , elle qui Va chantée si longtemps! Elle a écrasé tmis les hommes qu'elle avait élevés f elle a pcNhi à la fois les grandes doehes , les grand'messes, les grands tiditeaux et les |ietlts dîners 9 chaque Jmir die faimit un pas nouveau pour se mettra à Tabrî sous le giron soyeux et brodé de BMdame de Pompadour : k présent elle n^a çlus d'autre Joie que de s'habiller en garde nationale et de faire Teiercice à poudre:

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la fevûe an Chérop-de-Hare.a remplacé le bal masqué ; le taothour, celle grossière musique, qui perce la peau peur pmiserdans resfemàc, a fait- lahre les petits fiotoas; tout s^est éteint ; tout est passé; la mort même des grands liommes a été sniTie de sUeoce. La peste est Tenue, la cnislle:, étendant son ctfdavreet sou yeotre livide sur cet petits sbfss qu^on commençait à redorer. Le dix-huitième siècle 9 qui d^à nous montrait les papillotes et les fliveurs HDses de sa cotffbre , a reculé dans son néant parfumé pour faire place à' la Gorgone des partis.- Plus rien ev France! plus de cour , phis de seigneurs , plus de rois , plus le règne des poètes et derfemmes , plus d*artistes , plus de prêtres. La Vendée mugissante , la cattiédrale dévastée , le prélat errant dans les ruines I Lyon qui se soulève deui fols; ceui-ci qui meurent traqués comme de's bêles fauves , parce qu'ils portent une co* carde blanche ; ceux-là qu'on entraine chargés de chai- Des , parce qu'ils portent une cocarde rouge; le roi qui s^n Ta à la revue accompagné de ses tnHs fils , famille prédestinée , sur laquelle l'assassinat vomit une grêle de l»a]les ! le maréchal de France tué à côté de la jeune âUe du peuple et enseveli dans la même tombe ; partout des cris de douleur , partout des grincements de dèats , partout des haines et des caiénuies, partout la ruine ^ la menace, la peste , la terreur et la honte! Quel siècle I Et ce siècle de 1880 , séparé par trois Jours seulement decetaitfre siècle 1839! Tor qui touche le fer sans le métal intermédiaire, une ligne inaper^e qui les sépare, ces deux époques si diverses ! C'est toiûot»** ^ P'**" ^^^ Jamais le cas de s'écrier : Dieu est Dieul quai que soit le prophète de Dieu l

Mais plus la ville é(ait riche en ce temps-là , plus la viU€ était remplie ; plus le chemin de la fortune el des huitneursétait ouvert à tous , et plus la fouie accourait ardente et affamée sur le chemin des honneurs et de la fortune. H ii*étaitpliis là depuis longtemps , le hardi conquérant qui menait toute la France à la suite de ses destinées , et qui oliaque jour feisail unchoix parmi les phis jeunes et les plus forts, à qui il disait : Suipesi-moi ! pendant que les autres, trop faibles pour le suivre , restaient en cbemiufi'en pouvant plus. Il n*ét«it plus là, le hardi démmateor de tant de jeunes armées pleines d*ambilion et de vastes- espérances, qui, du haut de leur ambHion, tombaient tout â eottp dans la gloire et dans la misère des champs de bataille. Il n*élaît plus là pour balayer toutes les Iroutes de sa longue épée, pour foire la fortune de* uns et écrire les épilaphes des autres. A toite d'avoir cherché dans sa giberne le bàtoir de marédial de France , 4e soldat de Tempereur était mort ta main dans le sac. Mais à présent personne ne songe plus^ à mourir. Il n*y a plus de soleil à JaffiR , plus de glaces à Moscou , plus de Bérésina , plus de Smolêndc, plus de Waterloo , plus d*léna , plus d*Austerlili, plua de Wagram ; plus de victoires, mais aussi plus de défaite^; plus de conquêtes , mais aussi plus de funérailles I Autrefois la France agrandissait ses limites , aujourd'hui il faut qu'elle élargisse ses citnetlëresj on voit les hommes grandir en paix et vivre en paix , parce qu'ils se sentent destinés à moUrir en paix ; le vœu de l'abbé de Salnt-^Pierre se réalise sous la loi nouvelle ; l'âge d'or arrive avec ses inconvénients d'immortalité et d'abondance. Paris, à force d'être TEUIorado, est im gottffire où chacun se précipite , coomc on se iirécipilajt

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nutri^fnis dansb rue. Quincampoix, au lempt desy«tdiii«. Et qii« TouUs'Yous que devienne Pro#per dans eette Imh^ rible cohue ? Comment vonlei-vont qu'il peree lui Unii seul ceXiti foule amoncelée, fipur ae netire au Al de fraa courante? L'empire « Tancien résine, le lempt préaenl, se (iisputenl et oombatleai , cbacun avec ses armes , pour savoir qui donc ap|irochera du «akil levant avant les aspires. La forluAe eat là , il eet vrai; mais qui indiqueia à Proiip4^r le cbemîQ qui mène d la fdriuae? qui lui dira x Parioi,j0une hommsl et quand mèoM il saurait le eheroin , qui lui apprentira Tart d'y marcber , dY glisser, d'y ramper , d> vpl^r , d*y parler , d*y passer ^ et surtout ce grand ari ^ tût> même qu'au besoin on attend que vienne la fortune ? Sauvons Prosper» Il ne comprend rien à sa position prisenlie ^ il ne sait même plus ee qu'y est venu chercher dans ce gouflire* Cependant , il était seul , il vivait seul, . si Ton peut appeler la vie ces vingNpntre heures silencieuses passées entfe qwtre téaélireuses murailles sans clarté et sans chaleur. Hélas! osnoUe enfsnt^ ce bel enfant, si hospitalier ches hii , qui ne laissait passer personne devant sa porte sans lui dire ; •— EnimM^ bQn hom$n0 , entres , mange» et hwoeB, etéofirneB e£ vous vauieM dormir l personne n'eut pour* lui ni un sesie pi un regard. Il eût pu mourir de faim dans celle terrible maison , que la maison aurait appris sa amT! par hasard. La fièvre pouvait lui brûler le sang , pcisonne ireût é(é là pour lui dire : *— Seufft^eti^vom f Hélas! je me trompe ; à peiqe fut-il installé sous les comblas, qu'il re* çut la visite d'une étrangère , mais une triste «t horrible visite ! C'est une femme qui ne respire que le vent de bise ou l'air eofiainmé de Juillet \ sa robe est de feuilles urartes,

iM anaam os TkxvtftsK. 95

sms tbufiBte glace- oir brute , mu ceil est de plomh , son pieé de fer; soi soarire est de gtatte , st démarrehe est >àrt. Taafèt oue , et alors vieHte eC ridée , fwitièt oottverte d^babits nteitleurs, et afors pfns borriMeque «(uand elle est Dite; elle se dresse devant vmis ipt etlp voti^ deane le baiser de |iaix. Yoite crtMn v^ofi* et embrasser ii« faatAaie. Triste, tHste volaine! Elle découvre le pauvre dans Paris , et atfsslt^l elle frappe à sa porte , elle eaire , et elle prend pour elle le meilleor fauteuil s*)l y a deuK fauteuils , la metlteurl! place t table s*il y a une taUt j et au lit s*il y a un liU G*est un étfe que tous les bommes évitent cunnne la peste et devant leifuel ils fuient ^à pbipart à perdre beleiae ; l*étre cependant va toujours « son chemin , et jaiaais aucune de ses victimes ne lui' échappe, le vais vous dire tout à Theure le nom de cette iRfânH! vieille , si vous ne l'avez pas déjà trouvé ce nom fennidable qui résonne si mal à tontes tes oreilles. Ette^en* veut s«rtoot am débaocbéa , aux joueurs , à celui qui ne sail rien prévoir, à cèhiiqUi ne sait pas travailler, à celui qui est Bé sans famille ; elle en veut aus»i aux poètes , et à touLhemme de génie qui passe en ce monde; elle en Veut aux mariages trop Aâeonds , aux maisons trop anoienMs , au soldat qu» va se faire casser la jambe , au peintre devant' sa toile, ae philosophe dans Son grenier. ^oedo maux elle-a causés , que d*injusttces elle a faites ! mais auasi que de Ms elle a fait justice ! Par une contra distion- singulière , le juif, Tusurter et l'avare ont tout à r od onlar de cfttte horrible femme, qnt est étemelle comme Bien , pace» qu'elle est patiente comme lui ^ cette femme aux longa bms dMianiés , aux deux malm amaigries , au eocfa ofltamqnè) eeliio femme aaas vois et sans piUé et

sans çmiT ; cette. femme qui Tietit poser sa Joue hideuse sur l«i Joue rose et rebondie de notre ami Prosper ; eeUe femme a nom : la Jf/ftêàre. Oui , Prosper, i peine arrivé à Paris , fut saisi au corps et à i*âtne par cette prostituée parisiennne qu*on api>e11e la misère. La misère pénétra cliez le beau Jeune homme peu à peu d*abord , puis ensuite tout d^up coup sans crier : gare l elle se fit son compagnon assidu ; elle n*eut aucune, pilié ni de ces vingt ans si fleuris et si Joyeux qn*el1e allait dessécher de son souffle empesté , n^ dece cceur qu^elIe allait avilir, ni de celle âme faite à Timage de Dieu , qu>lle allait détruire à jamais ; elle s*était dit . que ce Jeune homme serait sa proie , et en conséquence, elle s^attacha à lui comme la sangsue qui ne quille plus le malade tant qu'il y. a du sang. Bien plus , après les premiers jours <, elie ne revint pas seule dans ce triste asile qu'elle avait iléjà templi de son venin et de son souffle^ elle aimait déjà tant Prosper, qirelle recevait compagnie et qu^eUe dûrauil des rendeivous chez lui , selon l'étiquette. C'est .ainsi qu'elle lui présenta , Pun après l'autre d'abord , puis tons ensemble ensuite , tous ses amis les plus intimes , l'abandon , Ten-^ nui, le découragement ^ le désespoir, le doute: surtout' qui vous mine en secret, maladie sa os. nom, dont les progrès . sont d'autant plus rapides que la maladie est plus cachée; tels étaient les compagnons' que rinfftme vit'ille amena chet Prosper. Aussi , vous jnge^ s'ils furent à l'aise dans cette étrange pauvreté, ^ur ce carreau, nu et froid, entre ces murailles à peine recouvertes d'tan papier jaune , autour d!'unjtoyer sans.leu, sur ce lit sans rideaux , — en face de celle ^lace jauoàtre et verte, à cette fenêtre à coulisses qu'on eût prise pour l'iDSlfument

LC CHEKIII Bl TRAVER§fi. 07

4e la place de Grève ^ et qui au besoin en eût rempli ies foncUoot. Vous jugez si ces iodiserets compagnons abusèrent de ce nouveau débarqué , de ce timide proviocial i Ifs commencèrent par le tutoyer avec le regard le plus femilier et le plus ra^risant, sans lui en demander la permission ; tous ils prirent place à sa table plus que frugale , brisant son pain en deux , jetant dn fiel dans son eau mal filtrée , portant leurs sales doigts sur les tristes morceaux de viande qui nageaient dans un plat de terre , jetant le sel sur la table , horrible présage ; et non contents de torturer ainsi leur hôte patient et résigné , ils lui raeatraient ironiquement les biens dont il était privé; ils étalaient devant lui, avec un ironique sourire tout le Kixe de la ville : la calèche qui passe , la femme qui danse , Thomme qui chante , le marchand de soie ou de draps y et le viee au coin des rnes. i*oiflt de TiCe pour lui., point de soirées d^artistes ^ rien d*un homme ! et par-dessus le marché, la compassion de son portier I

£1 son père qui lui avait si bien dit : Redoute le vice 1 Et son père qui lui avait tant répété : Fuis les mauvaises sociétés 9 mon fils ! Où est le vice ? où sont les sociétés mauvaises ? Et le jeu , et la débauche , et les embûches de Paris , où trouver tout cela ? Il n*y a rien de tout cela pour loi , lui disait la misère. En dépit de toi , mon pauvre diable , lui disait ia misère , il faut que tu restes chaste , honnête , réservé , innocent ; tu auras toutes les privations de la venu sans en avoir l*honnenr. Ton «Qsur restera pur en sens inverse de tous les moralistes , ajoutait la misère. Pas un de tes sacrifices ne te comptera ni dans ce monde ni dans Taulre ! reprenait la misère. Ainsi parlait la misère k Prosper. El en eflFet , ce

9è LE CHSXm DE TRAYEESB.

jeune homme malheureux avait beau passer et repasser, il ayait beau s*étaler dans la rue , beau raser le soir la muraille obscène , c*était là une proie que dédaignait. le vice parisien ; c*étail là une dupe que méprisaient les faiseurs de dupes. On ne fit pas même attention à lut pour le voler ; un soir même , il y eut un arracheur de dents qui Tavertil qu'il allait perdre son mouchoir de poche. £n un mot , on n*est pas phis malheureux que Tétait Prosper.

Comprenne qui pourra toute sa misère; il est des misères qu'on ne saurait comprendre ni expliquer. Heureusement pour moi qui écris Thistoire de ces lamentables premiers pas dans la vie parisienne , suis-je guidé par les notes de notre héros et par ses souvenirs ineffaçables. Ce quMl a souffert tout seul dans la nudité de cette maison ne saurait se comprendre. L*enlèr n*est rien , comparé à cette nuit profonde qui succède au plus beau jour , à cet isolement sans bornes qui remplace la famille , à ce silence hideux qui tient lieu de tant d'amitiés absentes. L'enfer n'est rien , comparé à toutes les tortures de ce noble jeune homme qui avait quitté le bonheur pour cette chose sans nom , qui avait jeté le fourreau de son épée sans savoir ce qu'il ferait de son épée , et qui avait brûlé ses vaisseaux en pleine mer. Revenir au village , c'était impossible , il y serait rentré ridicule ; et puis il était trop bon fils pour donner un pareil démenti aux adieux de sa mère. Il laissait donc couler les heures et les jours comme autrefois les flots du Rhône , et chaque jour il se disait : Demain / demain ! c*était-là toute sa prière et tout son espoir, et le lendemain arrivé, il commençait comme il avait fait la veille.

iB GHEMIII DE TftATERSE. 99

Quand H 86 levait le matin, il restait assis sur son iit des heures entières , et là , entendant bruire la ville autour de soi , il se mettait à penser amèrement à sa triste position. Le malheureux l il était tombé dans ce gouffre sans qu'une main bienveillante se fût tendue pour lui porter aide et protection. Ce bruit qui venait de là-bas , c'était Je bruit des hommes occupés ; ce bruit, c'était la vie qui s'animait, la vie active , la vie à jeun encore ou qui a déjeuné déjà. Ce bruit là-bas, c'est Thomme oisif qui s'endort, c'est l'homme occupé qui se réveille... Vive Dieu! la ville est immense aussi , et elle a bien à faire ! elle a cent mille bras occupés et un million de bouches à nourrir. Elle s'est éveillée tout d'un coup en sursaut et elle s'est levée , sans faire sa prière du matin , sans même faire ses ablntioBs; elle s'en va à ses affaires d'abord ; elle priera Dieu ensuite ou elle se lavera les mains si elle a du temps de reste. Le pain avant tout et Dieu après. Elle est si industrieuse , la ville ! Mais aussi elle vend chaque jour tout ce qu'elle peut vendfe , ses fruits , ses fleurs , ses filus beaux enfants pour la guerre , ses plus belles filles pour l'amour ; elle vend tout ce qui se vend et ce qui ne se vend pas d'ordinaire , l'eau de se^ fontaines , la boue de ses ruisseaux ; ses haillons et ses lambeaux aux chiffonniers , ses criminels à la justice , ses forçats au bagne, ses malades à l'hôpital , ses cadavres aux médecins ; puis quand elle n'a plus rien à vendre , quand le berceau de son nouveau-né est vendu , quand le cercueil de son aïeul est vendu , quand sa hotte est vide, quand elle n'a pas un 1*01 à chasser, pas un pavé à soulever, pas une révolution à entreprendre , elle tend la main avec son escopetle, et elle vous dit d'un air menaçant : La charité ! la charité l

100 LC CaSMfN tS TRAVIEW»

car» avant tout , il faut qu*eUe mange, et pour maiiger, elle fera tous les métiers : les plus nobles et les plus in* fâmes !

Or , c*est un grand plaisir de Tavoir vue courir le matin , de la voir repue le soir , la grande prostituée , sur* tout quand soi-même on est repu le soir.

Et Prosper , matin et' soir , il regardait ces masses se mouvoir. Il reganlait ces aulresHoasses inertes. Il prétait Toreille à ces bruits si variés , si nombreux , si divers ! H suivait dans ses gi*and pas ce fantôme parisien , qui porte une hotte sur le dos et une couromie de roi sur sa tête , qui tient le sceptre d'une main et le crochet de Tautre. Et lui, il se voyait seul, seul et inutile; seul, inutile et pauvre ; seul , inutile , pauvre et méprisé , et il avait beau chercher , il ne se voyait auçitu "droit dans cette grande viHe , excepté le 4rQit commun de tous ceux qui n'en ont pas — la prison ou rhôpiiaK

D*abord il avait espéré se tirer d'aflEaire par la science; mais ce qtt*il avait vu de science à Paris Tavail ébloui , comme on est ébloui le vendredi saint dans Ja chapelle ardente. Lui , le savant d'Ampuy ^ faire de la science à Paris ! c'est comme s*il eût apporté une bouteille d*eau du Rhône à la mer. Sa science , c'était un grain de sable dans rimnwnsité ! Que de science à Paris ! ils savent tout dans ces murs : ils ne savent que cela , mais ils le savent. Toutes les sciences leur appartiennent , les plus grandes et les plus vaines , les plus utiles et les plus ridicules. Us savent tout ««core une fois ; parler toutes les langues retrouvées et perdues ; faire la poudre et le fumier ; ils savent même se taire quand il le faut , et faire des soupes économiques : ils vont facitement de la marmite autoclave

U GÊÉimJK M TlàVSESfe; tOI

au chemin de fer, àes baleaax à vapeur à la fécule de INMDne de terre , de la prose au vers , du navire sousmarin au vaisseau aérien , des Méditations poétiqMn aux vaudevilles de M. Ancelot. Ils sont tous académiciens pour le moins , et chevaliers de la légion-d'honneur , (te Taigle de Prusse , du cordon de Saint-Michel , voire même chevaliers de fËperon d*or: ils se connaissent également bien en femmes et en chevaux , en charrues et en voitures de luxe; ils ont de radmiralion pour toutes choses, pour le sanscrit , pour le chinois , pour les chemins de fier et pour le sucre de betteraves. Ce sont eux qui ont inventé le pain à la mécanique , les chapeaux Imperméables , les parapluies à étui et les cannes à fauteuil. G*est une race de gentilshommes-inventeurs qui ont perfectionné Téther et Topium. Il y en a parmi eux qui composent avec des noyaux de pèches un poison assez violent pour tuer un bœuf avec une seule goutte de cette liqueur appliquée sur la narine de Tanimal. D^autres ont inventé de tuer un éléphant , rien qu*en soufflant une goutte de lait dans ses veines. Celui-ci voit dans Tintérieur du corps tous les phénoMiènes qui s*y passent , à Taide d*un homme qui dort et qui parle en dormant ; cet autre, jette danr la Seine un cent millionième d'émétique, avec quoi il se ftiit fort de purger tout le quartier Saint- Jacques ; Tun change le fer en or ; Pautre fait plus , il change le sang en fér ; avec le sang de Guvier il va frapper une médaille ; donnez-lui le sang d*une jeune fille, il en fera une bague à son amant. (Sois loué, grand Dieu I qui n*a mis que du fer dans nos veines , tu pouvais y mettre de Tor ! ) Un autre a trouvé que Tos du bceuf était plus nourrissant que sa chair ; un autre a dé-

109 LE CHEHIN DE THATSHSE.

montré que (rois pour cent valaient beaucoup mieux que cinq 'j un autre , dans sa chaire de philosophe , a soutenu que nous n'avions pas été vaincus à Waterloo, et il nous 'a renvoyés convaincus. Que n'ont-ils pas trouvé, retrouvé, composé, recomposé, décomposé, arrangé, agrandi , perfectionné ? voyez plutôt leurs brevets d*inven lions ! Ils ont agrandi , embelli , perfectionné le monde , la science les écrase et les étouffe , ils mourront par la science. Il n'y a pas jusqu'à l'anatomie qui n'ait ftiit chez nous autant de progrès que les finances ; Dupuytren et M. de YiUèle ont poussé jusqu'au bout le scalpel ; Montrouge s'est élevé là*haut pour couronner toutes ces œuvres , et le zodiaque de Denderah se fait petit afin de faire asseoir à ses côtés l'obélisque de Luxor. Sois donc savant après cela , Prosper !

Il avait compté aussi sur sa mâle beauté, sans le savoir; il était beau au village , il était un homme ; à la ville , sa nature changea : il était trop pauvre et trop nu pour être beau , le pauvre enfant } A la ville , l'habit est une grande partie de l'homme ; la grande partie lui manqua it<, à lui , Prosper. C'était aux autres à être jeunes et beaux ; aux autres à attirer le regard des femmes , aux autres à parer leur jeunesse , à la pâlir par les excès , à l'amincir par les joies de l'ivresse , à déployer leur taille dans les enchantements du bal , à faire ruisseler l'or dans leurs mains délicates , à boucler leurs cheveux noirs , à se couvrir d'essences précieuses , à s'éloigner de la boue et du bruit même en voiture ; aux autres , les chevaux et les livrées ; aux autres tout cela ; aux autres , la beauté ; à lui , rien ! Moins que rien , hélas ! car à lui la misère livide* Hélas ! déjà ses joues si fraîches sont blanchies par

lE GH£HIN DE THAVEHSI. 103

la ftiiDi; hélas! sa cheTelure est irisle et sa déroule lentement sur ses tempes. Hélas ! hélas I cette beauté sur laquelle il comptait à son insu , elle s'en va plus encore par l'abstinence que par les excès. Où est le rire et le vin d^Ampuy? Il n*y a plus de rire à Paris pour Prosper. Où est Madelon , où sont les pèches ? A Paris , il n*y a de pèches que. pour les très-riches; la pèche est un fruit aristocratique ; ce sont les armoiries du dessert ; c^est la couronne du marquis placée au-dessus d*un fromage ; la pomme à cidre est le bonnet de coton du diner parisien. Prosper, hier encore , le maître d*un si riche verger , où le fhiit mûrissait à côté de la fleur, verger tapissé de melons, entouré de pêchers et couvert de pampres , où Tarbre secouait à chaque brise mille richesses odorantes et colorées, Prosper à présent se contente dp la pomme à cidre , Prosper mange à présent ce qu*il donnait autrefois aux pourceaux , son fruit par-dessus son eau ; son eau ! lui dont la cave était tout une renommée ! son eau 1 qui remplissait par an trois mille bouteilles ! El il mangeait et buvait tristement, songeant à Ampuy , songeant aux beaux fruits si colorés , au bon vin qui péiille en fï*émissant, et à Madelon qui le verse en souriant; mais Madelon , et les pèches , et le vin blanc , et les sourires , et les joyeux propos de Tbospitalité , et la chanson du dessert, tout avait fui , hélas !

Ainsi , ni avec son esprit, ni avec sa figure , ni avec ses pensées , ni avec Taction , il ne pouvait prendre une place quelconque dans ce grand tourbillon de Paris ; rien ne loi réussissait , pas même Pespoir. Les plus beaux châteaux en Espagne quMl éleyait autrefois sur le bord du Rhône avec taul de facilité et sur de si hauts étages , c*est

104 LB CIKHIN Dft TRAVSaSB.

à peine ai^ourd^hui 8*il povyait en creuser les tonde* ments ; ses beaux murs de nuage s^éeroulaient à peine élevés ; lui qui jadis pratiquait de si vastes galeries , élevait de si hautes colonnades, dominait de si vastes jar» (lins, hardi et puissant architecte qu*il était dans le monde des féeries ; aujourd'hui , c'est à peine s*il peut se construire une bicoque à la place du château , et encore estce là une triste bicoque, mal éclairée, mal jointe, déserte, véritable taudis , où Timagination est mal à Taise , froidement étendue dans un grabat du dernier ordre* — Et encore au milieu de son ouvrage , la réalité qui arrive et qui dit à Timagination : — C'est mujaurd'huii^l^f paie* moi le quartier qui est échu I

Ouand la jeunesse en est venue à ce degré d^isolement et (!e malheur qu^ii lui faut renoncer à s'acheter à l)on compte quelque brillant majorât dans les ecpaces imagi* naires , ce riant domaine de la jeunesse, lenez-vous pour assurés qu'il faut absolument que le jeune homme meure, ou qu'il devienne un ivrogne , ou qu'il brise l'obsUde à force d'audace ou de hasard.

Prosper en était là de son isolement et de son malheur, quand enfin vaincu par la solitude , il reconnut qu'il ne pouvait rien pour lui-même, lui tout seul, et qu'il était perdu si quelque main bienfaisante ne venait pas à son secours. C'était là un aveu humiliant à se faire , il est vrai, mais aussi c'était déjà un progrès. ~ Allons donc, se dilil , puisqu'il le faut , tendons la main ! Puisque personne n'entend mon silence , appelons à notre secours I Et comme dans le fond c'était un homme de cœur, il ne se fut pas pUilôt avoué tout haut sa détresse qu'il résolut de mettre sur-le-champ cet aveu à profit.

Tous savez qn^avanl de le voir partir tout à foit de soD yillage , la mère du Jeune Ghavigni avait remis une lettre à son fifs pour son oncle Honoré ; vous savez aussi que le bon Christophe avait poussé Taudace de Ta mille jnsqu^à recommander son jeune ami dans une lettre» Prosper avait enfermé ces deux lettres dans son portefeuille , plutôt pour ne pas désobliger son ami et sa mère qu^avec le projet de s'en servir. U ne croyait pas (|ue jamais il eût besoin dlntroducUon dans ce monde où il arrivait avec tous les instincts honnêtes, avec la seule volonté d^étre un honnête homme et d*être utile* Il ne se figurait pas qu'il aurait jamais besoin de se jeter aux pieds de cette société qu'il ne connaissait pas , pour lui faire accepter son intelligence , son activité , sa probité et ses

vingt ans. Mais enfin , après avoir bien tristement attendu que la montagne vint à lui, il fit comme Mahomet , W résolut d^aller à la montagne , et alors seulement il tira de son portefeuille les trois papiers que son portefeuille contenait , les deux lettres et son passe-port.

Voici d*abord son passe-port :

j^gey

20 ans.

Taille,

5 pieds 4 pouces.

YeuXy

bleus.

Cheveux,

noirs.

Sourcils,

noirs:

Bouche,

moyenne.

Dents,

blanches.

risage,

ovale.

Barbe,

naissante.

Menton,

rond.

Signes pabticuliebs , — une numche sur la joue

droite,..

Et il n*avait pas trouvé encore à placer tout cela l

A ce signalement le passe-port ajoutait :

Invitons les autorités à laisser librement passer et circuler, et à protéger au besoin. — Prix : deux francs.

— Saurai toujours de la protection pour mon argent, se dK Prosper.

Voici la première des deux lettres ; elle était du frère Christophe : et ici , à propos du frère Christophe, Tauteur de cette histoire est bien mortifié de n^avoir pas à transcrire une lettre bien niaise et bien ridicule ; mais si le frère Christophe était simple d*esprit et de cœur, il

LS CHSM» DB TRAVERSI. 107

n*élaU ni niais , ni ridicule; c*é(ail de la naïveté et voilà tout.

« Madame la comtesse ! écrîTait-il.

Puis , tout au bas de celte humble page , et comme 8*il eût écrit à un supérieur ignorantin :

« Madame la comtesse , vous rappelez-vous Jean-Baptiste Christophe , un pauvre orphelin de père et de mère , que Dieu a jeté sur vos terres, où Dieu lui a appris à prier d*abord , et ensuite à lire et à écrire , si bien que je suis devenu un frère de la doctrine chrétienne ! Pour moi , je me souviens des bontés de madame la comtesse , quand Je dînais avec messieurs vos domestiques', et quand je me chauffais à son feu , et quand je dormais dans sa grange. Bénie soyez-vous , madame , qui n^avez pas renvoyé Torphelin , et qui Tavez laissé vivre dans votre basse-cour à côté de votre chien Castor !

» G*est pourquoi, madame ^sachant que vous êtes à Paris une grande dame , je vous adresse un noble seigneur, mon élève bien-aimé, monsieur Prosper Chavigni , fils de monsieur Jean Chavigni , dont le père a été fermier de votre père à sa ferme de Macla. Ayez donc pitié et faveur, madame , pour notre ami bien-aimé Prosper, que nous aimons de tout notre cœur, le village , moi et son père. Madame Jean Ghavigni dit comme cela que vous avez été en pension avec elle, chez les dames de Saint-Yictor au faubourg de Yaisè , et que vous la connaissez bien , quVlie s'appelle Clémentine. C'est pourquoi. Madame, nous vous prions pour ce jeune homme qui est riche , qui n'a besoin de personne , mais seulement que tout le monde Taime un peu , et tout le monde l'aimera à Paris quand on le connaîtra. Du reste, fort savant, latin,

\9S hÊ CBBHfn DB T&AVEASB.

grec, françafis; il n'y a que Thistoire, la géegrai^hie , la philosophie , Tastronomie , les mathémaliques , la géométrie , la philosophie , l^astrologie , la tactique eC la politique dans lesquelles nous ne sag^ons pas fort instruits , mais cela viendra.

» Sur ce , madame , je prie Bieu qu'il vou» ait en sa

sainte et digne garde.

tt Gheistophe. »

Peu s'en fallut que le bon Christophe n'ajoutât Episcop. Lugdunensis. — Car il copiait la formule d'une lettre que lui avait écrite son évéque.

La lettre était adressée à madame la comtesse de Macla , rue des Saints-Pères , à Paris.

En lisant la recommandation de son ami , Prosper se sentit ému jusqu'aux larmes. Non pas qu'il ne comprit confusément que celte lettre était écrite en dehors de toutes les convenances ; maiihenfin cette lettre avait un nom, une adresse ; on y invoquait le nom de son grand-père qui était un honnèle homme comme son père ,* on y invoquait le nom de sa mère , quand sa mère s'appelait Clémentine. El puis qui sait? Gomment ne pas chercher â s'assurer s'il y a une femme, dans ce Paris , digne de recevoir et de comprendre la pauvre lettre de Christophe l'ignorantin ?

La seconde lettre éjait plus grave ; c'était vraiment la lettre d'une mère ; mais à cette lettre il n'y avait pas d'adresse, à peine portait-elle un nom. — Honoré River*. Mais Clémentine pouvait-elle deviner le nom et Ta^ dresse d'un frère qu'elle n'avait pas revu depuis vingt a&s.

« Cher ft'èrf*, disait Clémentine, qu'étes-vous devenu ?

LK GIKMIII DB TBAVBftSÎ. 109

« OÙ ètes^TOos ? que faites-yous ? J^imagine qoe vous » êtes heureux , puisque depuis viD^t ans yoas iD*avei » donné à peine cinq ou six fois de vos nouvelles. Vingt » ans de bonheur , Honoré , c*est beaucoup. Ah ! si vous » aviez comme moi un enfant y un noble enfant jeune et » beau , plein de vertus et d^honneur , dont it fallût « vous séparer , sans dénie , mon frère , vous auriez » tant de peine que vous récririez à votre sœur. Eh bien ! » par pitié pour ma doukur , pardonnez-moi cette let- » tre qui vous sera sans doute importune. mon frère, » je vous en supplié par la mémoire de. nos parents que » vous aimiez ^ par amitié peur moi , votre sœur , qui » vous aime , si voua rencontrez mon Prosper à Paris , » servez-lui de père , aimez-le et prolégez-le comme » s*il était votre flis. A présent que j'y songe , vous éles » mon seul espoir après &ieu. Tous avez toujours été un « homme habile et prudent , et vous connaissez à fend » ce monde que nous n*avonsmêrae pas entrevu. Faites-le rt «onnaiire à mon fils , à notre «nfent. Frenez-le par » la màtn , et guidez-le à travers les écueHs. Songez que « c'est la vie , la gloire , Pamour et Tespérance de sa » mère ! Songez que si je m*en sépare aujourd'hui , ce 9 nVst qu'après avoir bien réfléchi longtemps , et api^ » m'étre souvent répété que oe jeune aiglon, mal à Taise » dans notre ferme, tôt ou .tard prendrait sa volée. • Alors je Tai laissé partir afin qu*il s*haMtuât de benne » heure à la vie que vous menez là-bas. Encore une fois, « mon frère, venez à Taide d'une sœur ^i vous demande » plus que la vie , et qui vous a toujours aimé.

• Votre sœur, » Clémentine Ghaviohi. »

110 LE CHBUll DB TRAVBB8B.

Prosper porla à ses lèvres la lettre de sa mère ^ puis après ravoir embrassée tendremeot : Non, dod, se dit-il ; je ue suis pas seul en ce monde , puisque j*ai ma mère. N*esl-€e pas là ta providence, ô mon Dieu !

Mais comme ce n'est pas ici un rbman tout rempli de coups de théâtre, mais au contraire un roman d'analyse, ou plutôt une très-simple et très-véritable histoire , qui n'aura rien de brusqué , et qui , pour garder toute sa vraisemblance , doit marcher à son but d'un pas calme et sûr ; nous devons prévenir le lecteur que le nouveau personnage que nous allons introduire dans notre récit est un personnage tout partiien , comme notre jeune Profper est un personnage tout provincial. L*homme qui va s'emparer corps et âme de notre bel et naif aventurier , vous ne le retrouverez nulle autre part qu'à Paris , dans quelque grande ei riche maison où cet homme commande en maître, et dont il est le maître en e£Fet. D'où viennent ces hommes , où ils sont nés , et que sont-ils ? Nul ne saurait le dire , eux-mêmes moins que personne. Us s'appellent fièrement les enfants du hasard. Fils légitimes du hasard ou bâtards de la Providence , ils ont cela de commun avec les plus grands seigneurs, c'est qu'ils n'ont eu que la peine de naître. Une fois échappés à la maison paternelle, tout leur a profité, la paix et la guerre, la pauvreté aussi .bien que l'opulence, leurs amis et leurs ennemis , leur science aussi bien que leur ignorance, leur travail et leur sommeil. La prospérité a soufflé sur ces hommes , et ils n'ont eu qu'à s'abandonner mollement à ce vent favorable pour arriver à ce but difficile : l'oisivité sans travail et le repos sans fatigue. Ces hommes-là mènent toute leur vie grand feu , grande

IC CHEHIIf DC TlàYIESI. 111

chère , grande joîe , grand bruit , sans avoir un pignon sur la rue , un arpent au soleil , une idée dans la (été , une vertu dans le cœur, une industrie au bout des mains. Ces gens'là n*ont jamais louché ni la plume, ni Tépée, ces deux armes qui font les grands hommes. lis n'ont jamais été ni gouvernanls, ni gouvernés ; rien ne les représente dans ce monde , ils ne se représentent pas eux-mêmes ; ce sont des fortunes bâties sur le sable , <iu'un vent peut ruiner et que nulle tempête ne renverse. Ils vivent comme Alcibiade, ils meurent comme Aristide, sans laisser de dot à leurs filles ; seulement ils laissent toujours de quoi se faire magnifiquement enterrer.

Ce qui a fait ces gens-là ^ ce qu'ils sont et ce qu'ils ont Tair d'être, ce n'est pas l'esprit , ce n'est pas le courage , ce n'est pas la naissance , ce n'est pas le bonheur , c'est la patience. Us savent attendre, voilà tout leur secret, et encore le disent-ils à tout le monde. Pendant que tous les hommes se remuent autour d'eux et s'agitent dans tons les sens, ils regardent patiemment l'agitation des hommes, ils les regardent s'user et se perdre dans les révolutions et dans les batailles, dans le malheur et dans la gloire ; et quand la vieille génération nosvelle n'est pas encore venue, ces hommes que rien n'a fatigué, ces nouveaux venus à la vigne du seigneur, profitent de l'interrègnej ils se campent fièrement sur le terrain que les vieillards ont abandonné et que les jeunes gens n'occupent pas encore ; là , fidèles à leur système , au lieu d'agir ils attendent , et chacun les croyant immobiles , personne n'en prend ombrage. Leur apparente modestie les sauve des ambitions rivales. En effet, que demandent-ils, ces hommes ? ils ne veulent ni la puissance, ni les honneurs, ni aucune des

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choses futiles ; ils ne demandent qu*à yîYfe tout simplement , et rien de plus , les habfles qu*ils sont ! Ils savent si bieiii qu*en dernier résultat la puissance et la gloire et la fortune ne sont que des feçons de vivre pleines de dangers, de chagrins , de travaux et de dégoûts !

Tel élait Thoairae que notre ami Prosper allait rencontrer dans sa route , auquel il devait se oonfi^T tout entier , sous prétexte que cet homme était son oncle. Honoré Hivers s^appelatt à Paris le baron Dinnesnti. S*il avait su un titre pUis modeste que celui de baron , il Taiirail choisi à coup sûr, car c'était on homme sans and>ition et sans orgueil. Si donc il 8*était fait baron , ce n*était pas pour en imposer à la grande soctété qu'il voyait; c'était pour obéir à la vanité des laquais du grand monde et de ses propres domestiques à lui-même , car atqoitrd^hui un titre n'est une défense et mw protectioa que contre les attaques de Tantichambre. Il étaK donc le baron Dumesnil avant d'«ntrer dans un salon ; une fois dans le salon , il était tout simpleBeat M, Dunesni] ; Jamais , à aucun prix , il n'était le cher Dumesaii.

Car , voyei-vous , c'était là un grand makre ; et dans ce siècle d'égalité personne plus que lui ne se tenait dans régalité. Voilà pourquoi il avait laissé la foule d'en bas pour la foule d'en haut ; voilà pourquoi anssi , une fois en haut , il se tint si fort à distance de toutes les supériorités et de toutes les grandeurs , qu*on le prit lui aussi pour une supériorité , pour une grandeur. Homme d'esprit s'il en fut , mais qui cachait son esprit comme on cache un crime , il était parvenu , à force de dissimulation , à n'avoir plus que r«p|>arence et la réputation d'un homme de goûl. Ni flatteur , ni caustique ; ni sou-

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mis , ni iampant ; U §*élatt Uii une let 4*Qliéir à toute» les petites passions et d*étouffer toutes les grandes. Il ne méprisait pas assez le vice pour ne pas lui sacrifier sa propre estime , mais il en faisait trop peu fie cas pour lui sacrifier Testime des a*itres* U n*était le complaisant de personne , te bouffim de perscane. U était sérieux même dans ses plaisai^teries , et il rentrait chei lui le désespoir dans le cœur si par hasard il avait fait rire trop longtemps. II ét^t beau , bien ftiit , bien mis , net et luisant du haut en bas , et toute sa personne était pleine de magnificence et de goût. Les femmes le trou- Taient cbarmant , et cependant les femmes ne raimaienl pas , ce qui ét^it un de ses plus grands avantages. Car hii seul , dans le monde qu'il fréquentait , Il se pouvait dire vraiment Ubre , puisqu*il était libre du càké de Tamour. U cètoysitt toutes les passions tendres sans avoir jamais éeboué ooAlre les plus charmants écueils. Il était ainsi le confident nécessaire et iiiévil2d>ie de toutes les faiblesses , et comme jamais ^ n'abusait du secret qu'on lui laissait deviner , les femmes , fout en Paimant peu , étaient loin de de tiaXn Al QombaUait donc ayec elles à annes égales. Du reste , le bten-veiitu partout, parce /qu'il n!arrivait jamais .avant qu'on ne le désirât , parée qu'il s'en allait toujours un instant avant qu'on n'eût voulu le vû^ partir. Sans opinion , avec AoulesJes apparences de la copivictiOB , sceptique comme Diderat , avec toutes les apparences de la croyance, habye hypocrite qui avouait son hypocrisie 9 si bien qu'on ^ait pnél à. le tf oire de bonne fui ; cett*efil pas celui^à qui eût ^lit.à son valet : SerrêM ma haire awec ma diÊo^Ume l II était parvenu à faire dire de lui, m tout lieu , que o'Akiâf tm homme I 10

plein de simplicité , de eupersHtian et d'esprit Et il s^en lenaitlà.

li avait fait plus , il s^était arrangé de manière à ce que personne aussi ne sMnquiétâi de sa fortune. Longtemps on s*était demandé : D'oi^ vient-il? et Qui est-il ?ei machinalement chacun 8*é(ait d*abord tenu sur ses gardes , tant on avait peur de lui; mais lui il avait eu tout d*abord une allure si franche et si dégagée , il s*était mis si fort à Taise avec ceux qui le pouvaient protéger, il avait fait si à propos de Topposition à toutes les puissances reconnues, donnant ainsi de lui-même, à ses meilleurs amis, la plus excellente des excuses pour |ie pas les servir, qu*on avait fini par ne plus se méfier de lui , qu*on le traitait comme uo homme qui n*a rien à demander , comme un égal enfin , tant que soi-même on ne demandait rien ; si bien que lorsque Tambition, à certains Jours réglés comme la fièvre quarte, s*emparait de ces grandes hauteurs dans lesquelles il vivait , les égaux du baron Dumesnil cessaient alors d*être ses égaux , el alors c*étail lui qui était leur supérieur à tous , lui qui ne demandait jamais rien.

En un mot, le baron Dumesnil était Thomme de France , et peut-être Phomme du monde entier , le mieux préparé à composer , à écrire el à publier un livre qui est plus attendu et plus désiré mille fois que le Dictionnaire de l'jâcadémie. Ce livre , qui doit venir au secours de tant d'ambitions égarées et perdues ; cet évangile mondain, qui doit tirer de la misère et du désespoir tant de jeunes et ardentes intelUgences abandonnées à elles-mêmes ; ce traité de morale qui doit combler pour toujours le gouffre sans fond qu*on appelle le suicide ; ce livre que tout le monde a entrepris sans en venir à bout ;

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ce livre que le baron Dumesnil seul pouvait écrire , et qu*il n^a pas écrit de peur de se nuire à lui-même , tant c*était un homme prévoyant et sage ; c'est : le moyen de parvenir !

Le baron avait, il est vrai , réuni quelques documents précieux pour ce grand travail ; mais à sa mort , quand il a vu quMl avait à peine posé les premières fondations de ce monument élevé à Tambition des hommes , il a soufiRé sur ce château de cartes, et il s'est dit avec orgueil : Je mourrai tout entier !

Il ne nous reste donc pour réparer cette grande perte , autant qu'il est en nous , qu'à suivre dans sa vie nouvelle le neveu etTélèvedu baron Dumesnil. C'est le baron Dumesnil , qui , trouvant Prosper encore revêtu de son écaille villageoise , l'a dépouillé lentement et peu à peu de son dernier vêtement d'innocence et de vertu. C'est le baron Dumesnil qui a remplacé l'éducation vulgaire du frère Christophe par l'éducation parisienne , qui est , comme vous savez tous , la meilbure et la plus utile des éducations présentes , passées et futures. A vrai dire , le digne oncle s'est donné beaucoup de peine pour élever son neveu jusqu'à lui. Si donc il n'a pas tout à fait réussi , ne vous en prenez qu'à la mauvaise nature de cet enfant , qui s'est toujours ressenti , sans le vouloir et sans le savoir, des premières et innocentes impressions de la maison paternelle. Peut-être , quand vous serez entrés dans les secrets du baron Dumesnil, conviendrez-vous qu'il ne pouvait pas mieux opérer , qu'on n'a pas un reproche à lui faire , et que si son neveu n'a pas mieux tourné c'est qu'il avait été trop complètement gangrené de vertu par sa mère et par son précepteur.

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petits sentiers si souvent parcourus , et qui in*avaient reçu tout petit , et qui m^avaient enseigné à marcher , comme loi tu m*as enseigné à réciter des vers de Virgile.

01) ! que j*étais lieureux alors dans notre vieille maison ! Tu souviens-tu comme chacun me saluait ? c'étaient de tendres regards de chacun et de tous ; quand j'allais par tes chemins , chacun me disait : — Bonjour , Prosper ! Bonjour , Prosper , disait la bonne femme sur son âne, bonjour, mon joli enfant Prosper! Bonjour , monsieur Prosper , me disait la jolie fille qui cheminait ; et en même temps , elle me donnait la main avec un sourire. ' -— Viens donc m'aider , Prosper ! — s'écriait le fermier au labour : tout le monde m'aimait , n'est-ce pas ; le vieillard et le jeune homme , le pauvre et le riche , le chien et le mendiant-; tout le monde , jusqu'à la vache noire , qui nous a si souvent réchauffés toi et moi , quand nous rentrions bien fatigués et bien mouillés le soir.

Doux souvenirs ! amers regrets ! Il faut que je m'arrête, Christophe; figure-toi que, depuis huit jours que je vous ai tous quittés , je n'ai pas encore versé une larme ! Je sens les larmes qui viennent à la fin , grâce à toi î

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