‹ Le chemin de traverse (volume 5)Chapitre 18 sur 26 · LETTRE XXII · texte numérisé non relu

LETTRE XXII

Ce qu'il y a de singulier en ceci, et ce qui donne un horrible démenti à cette loi sublime : homicide point ne seras! cest que depuis mon duel , tous ceux qui en ont su quelque chose, loin de me regarder comme un monstre taché du sang de son semblable, me regardent au contraire avec beaucoup de politesse el «le courtoisie ; si le nmil n < -

tait pas de mou rang il était passé maître en l'ail, d'armes, ee qui égalise bien des conditions. Enfin, rien n'égale la considération dont je jouis depuis ce malheureux jour ; seulement j'ai bien peur d'avoir beaucoup grandi dans l'estime de mon portier.

JLKTTKE XXIII

Mon oncle n'est pas le dernier à me complimenter sur ce grand succès que je viens de remporter sur la mort. C'est un homme très-compétent en ces sortes d'affaires, et dans le monde ses jugements sont sans appel. A le voir si doux, si calme, si poli, si réservé, qui le dirait? c'est pourtant une des épées les plus redoutées de Paris. — Pros-

per , me disait-il , ne va pas raconter à ta mère que j'ai joué ta vie si vite; j'avais décidé en moi-même que tu ne te battrais qu'un mois plus tard; la brutalité de cet homme a tout fait, heureusement que tu n'es pas mort. Vois-tu , mon enfant, on ne meurt que lorsqu'on n'a plus rien à faire sur cette terre. Si tu avais été tué, je me serais dit : — Cet enfant-là ne devait pas aller bien loin, puisque la mort 1 arrête si vite; je t'aurais donné une belle tombe en marbre , et je me serais paré de ta mort, comme je me pare de ta vie ; j'aurais inscrit mon nom dans le cimetière du Père Lachaise sans avoir besoin de m y faire porter moi-même ; et qui sait? je me serais fait quelques amis de plus , avec un beau morceau de marin. noir orné de lettres d'or. Toutefois, je ne suis pas encore assez égoïste pour ne pas être fort heureux de te voir debout encore, et tout prêt à me faire honneur, toi vivant! Maintenant te voilà en bon chemin dans le monde , rien ne vous annonce un homme comme un duel bien fini. Marche doncen avant ! ton premier duel t'en épargnera d'autres j marche! lu as parfaitement compris que le

duel doit être un combat à mort ! lu as parfaitement compris qu'il faut défendre sa vie à outrance, qu'après l'opinion rien n'est cher autant que la vie. C'était, il est vrai, commencer bien vite à mettre brusquement mes enseignements en pratique, mais tu t'en es tiré comme un brave et digne jeune homme! La société te doit tous ses respects, puisqu'elle a mis ses respects au bout d'un lleuret déboutonné ! Tu t'es montré homme de cœur , la société n'a plus qu'une chose «à te demander à présent, c est de te montrer homme d'esprit.

Mais , ajoutait-il , il faut que je te le dise tout de suite , tu as perdu ton admirable sang-froid dans ce duel ! le sang t'a monté à la tête et aux yeux; tu ne tes pas possédé comme un homme se possède toujours; tu as demandé vengeance! encore tout chargé de l'opprobre que cet homme t'avait fait; c'était trop tôt; une autrefois mets toujours vingtquatre heures entre l'offense et la vengeance, entends-tu 1 II faut laisser refroidir son sang au moins toute une nuit quand on va se battre : la main y gagne et le coup d'oeil aussi.

Mon Dieu! que j'aurais été désole , quand j y

."Sa.i

pense , si tu avais été tué par cet homme ! J'aurais perdu à la fois mon neveu, l'enfant de ma sœur, et, qui plus est, j'aurais perdu mon paradoxe. Or, tu sauras plus tard qu'on s'attache autant aux paradoxes qu'on a faits soi-même qu'aux vérités qu'on a trouvées. Le paradoxe appartient en propre à celui qui l'invente; la vérité est le domaine de tout le monde. Mon cher paradoxe Prosper , je vous répète que vous vous êtes bien battu!

E%#iH^8ôf^iBi

LETTRE XXTV

Oui , c'est cela , je suis son paradoxe , il a son paradoxe comme J.-J. Rousseau avait le sien. Le paradoxe de Rousseau, le citoyen de Genève, c'était la haine de toute la société ; le paradoxe de mon oncle le baron , c'est de prouver ce que je valais à cette comtesse, à ce colonel et à cet évèque qui m'ont maltraité si fort. II est arrivé à mon oncle ce qui est arrivé à Jean-Jacques Rousseau . son

paradoxe commencé en riant il l'a pris au sérieux. 1! a habillé son paradoxe qui était nu, il l'a trouvé audessous de la foule, il l'a mis au niveau de la foule, puis il l'a mis au-dessus de la foule ; il a voulu que son paradoxe devint grand seigneur, il l'a fait grand seigneur ; il a voulu qu'il se battît en duel , il s'est battu en duel; c'est cela, j'y suis , je suis un jeu de l'esprit de M. le baron , je suis son caprice d'un jour, sa fantaisie d'un moment, rien de plus. 11 m'aime comme sa création, il me trouve beau comme on trouve beau le premier tableau qu on a fait. Je suis son prix de l'académie de Dijon, moi , rien de plus ! Voilà tout. J'ai tort de m'effrayer. D'ailleurs, le prix de l'académie de Dijon n'a-t-il pas enfanté plus tard Y Emile, YHéloïse et le Contrat Social?

En fait d'amitié, Christophe, je ne connais que ton amitié; avec elle seule je suis à l'aise, par toi seul je me laisse aimer, de toi seul je n'ai pas peur. 0 mon frère , si l'amitié de mon oncle est un paradoxe , la tienne est une vérité.

Bonjour. Hélas 1 je donnerais dix ans de ma vie pour pouvoir embrasser ma mère — et t'embrasser !

I^^^lg^^^g

LETTIîE" XXY.

Il a toujours à me faire quoique surprise nouvelle, des surprises inouïes et qui tiennent du prodige pour moi pauvre et abandonné enfant! Toutes les tois qu'il me donne quelque chose, ce don nouveau me fait mal, et cependant je L'accepte parce qu'en acceptant les premiers présents, j<' me suis tacite-

ment engagé à recevoir tous les autres. Et puis par ce moyen il agrandit son paradoxe !

Donc il m'a dit au moment où je le quittais, après déjeuner : Savez-vous monter à cheval ?

— Mais , mon oncle , j'ai souvent monté les chevaux les plus fougueux, j'ai suivi les chasses au long courre et je suis tombé de cheval bien des fois.

— En ce cas, m'a-t-il dit , si vous êtes souvent tombé de cheval , vous devez être quelque peu cavalier , il faut que vous ayez des chevaux.

— Des chevaux à moi , mon oncle ! Mais songez donc que j'ai déjà presque des chevaux , il y en a tant dans la maison que j'habite! si j'ai des chevaux il me faut une autre maison , un second domestique, que sais-je? Vous allez donc vous ruiner pour moi?

— Oh , dit-il , je suis riche. J'y ai pensé longtemps; mais plus j'y ai pensé, plus j'ai vu qu'il te fallait des chevaux. Tu sais déjà te battre en duel , ceci est pour toi ! 11 faut que tu saches monter a cheval, pour les autres; ceci est une des conditions d'un certain monde, on n'y entre pas à pied, on

v outre encore moins dans ces dégoûtants véhicules remplis de paille et d'ordures qu'on appelle des cabriolets, encore moins dans ces boudoirs ambulants des bourgeoises de qualité ou des phrynés du carrefour qu'on appelle un fiacre. Aujourd'hui, bien que l'honneur soit en grande considération , il vaut mieux être porté en simple tilbury que de porter la croix d'honneur. Tant que tu n'auras pas de chevaux , le café Tortoni te sera fermé le matin ; la Bourse, ce grand temple de la fortune publique , te recevra avec mépris et dédain sur le milieu du jour; le bois de Boulogne s'indignera le soir de te voir sur un cheval de louage. Tu n'oseras pas te faire descendre au café de Paris pour y dîner ; sans équipage tu es un homme de la foule. Le cheval te donnera l'intelligence de cette société à part, et l'estime des laquais et des femmes, ce qui est beaucoup. Les écuries d'Abraham Aaron, le juif, servent d'antichambre au monde de la Chaussée-d'Antin, tout comme l'église de Saint-Sulpicc sert d'antichambre au faubourg St-Germain. Il te faudra donc passer par l'écurie et par l'église si tu \ciix être quelque chose dans ers (\<>u\ mondes.

Passons donc par récurie d'abord, nous passerons par 1 église ensuite, elles se tiennent; et il me mena du même pas chez le juif Abraham Aâron.

Rien n'est beau comme l'écurie du juif. Moi qui ai vu les écuries de Chantilly au dôme élevé, percées de toutes parts, arrosées par quatre fontaines, remplies de chevaux anglais étendus au milieu du fourrage , animés par le son du cor , le bruit des piqueurs , les chansons des palefreniers , les aboiements des dogues, je me suis pourtant étonné des écuries du marchand. Là un cheval est pansé bien mieux que chez le prince lui-même; là tous les chevaux sont vifs ; tous ils portent tout droit la tête et la queue ; c'est superbe ! On mettrait le petit cheval blanc de mon père dans ces habiles écuries qu'en moins de trois semaines il prendrait toutes les apparences d'un cheval anglais de pur sang.

Mon oncle se connaît en chevaux ( il prétend qu'il faut se connaître en chevaux quand on est un jeune homme.) — Voici, a-t-il dit au maquignon, un étranger de mes amis qui veut acheter deux beaux chevaux ; un cheval à deux fins , pour la selle et le tilbury, et un cheval de selle; traitez-le

bien , et si aous le volez , soyez honnête homme, volez-le sur le prix et non pas sur le cheval.

Nous avons fait essayer devant nous beaucoup de chevaux.

— Croisez-vous les bras , me dit mon oncle , tenez vous ferme sur vos jambes , votre cravache renversée,, l'œil tendu , et dans l'attitude du plus profond recueillement... surtout ne dites rien; Àâron et tous les jeunes gens qui sont là imagineront que vous êtes un très-habile connaisseur: or, cela sert toujours dans l'occasion , ne fût-ce qu'à revendre son cheval.

Après bien des essais devant tout ce monde qui nous regardait, rien n'étant amusant pour ceux qui ont des chevaux comme de voir un nouveau venu qui en achète , nous avons arrêté deux chevaux de très-belle apparence, vils, animés, élégants, l'œil superbe, au prix de cinq mille francs les deux.

Oui, cinq mille francs deux chevaux! j'en ai honte! mais aussi j'en ai grande joie ! je les entends qui entrent dans mon écurie, et je descends pour les embrasser, après toi!

Page 1