LE DÉPART DU FRÈRE CHRISTOPHE
Le frère Christophe ne pouvait se consoler du départ de Prosper. Dans sa douleur, il appelait en vain à son aide les grands poètes et les beaux vers, naguère sa consolation et son orgueil; le souvenir du noble jeune homme, qui était parti ainsi tout d'un coup, et qu'il avait perdu, peut-êtrei pour ne plus le revoir, venait s'interposer à chaque instant entre le pauvre frère ignorantin et son Virgile, et son Homère. Pour lui, Virgile, n'avait plus de bergers, le vieil Homère n'avait plus de héros. Pour lui, la pauvre âme dédoublée, le village n'avait plus ni printemps, ni été, ni automne, ni fleurs, ni fruits, ni fêtes joyeuses, ni espérances ; il était seul à présent ; personne ne l'aimait plus, personne n'était plus là. pour se laisser aimer, mon Dieu !
Chaque jour il se promenait aux mêmes lieux où ils se promenaient jadis lui et Prosper; mais, hélas! maintenant il était seul à parcourir le rivage bruyant ; on ne voyait plu3 qu'un pas dans le sable ; le pas léger de l'aimable enfant Prosper avait
disparu. Chaque jour Christophe murmurait tout bas les vers qu'aimait Prosper; mais, hélas! il n'était plus là l'écho vivant, passionné, qui répétait chacun de ces beaux, vers avec une noble confiance, les jetant au ciel d'un regard assuré. Pauvre frère! que de fois il se prit à maudire (non pas à maudire, il n'a jamais maudit de sa vie), mais que, de fois il se prit à pleurer, en pensant qu'il ne lui était pas permis d'aller rejoindre là-bas, dans l'immense ville où il était perdu< son compagnon, qui peut-être l'attendait ! Mais, dans l'âme du frère Christophe, le sentiment du devoir était gravé si profondément, que l'idée ne lui vint pas une seule fois qu'il pouvait être libre, lui aussi, libre comme on est libre quand on n'a rien, quand on n'est rien, et qu'on n'a besoin pour vivre que d'un morceau de pain chaque jour.
Il se soumettait ainsi à la nécessité... Il allait parfois voir la mère de Prosper. Alors c'étaient de belles heures 1... Ils parlaient entre eux, elle et lui, de leur enfant, et ils se disaient, l'un l'autre, combien c'était un enfant d'esprit, de gaieté et de bonnes grâces. — Et comme il était savant, madame ! — Et comme il était bon, mon pauvre Christophe! Et c'était des deux parts une hnmense douleur.
Cependant les lettres de Prosper, écrites au jour le jour, n'arrivaient pas à leur, adresse. Ces lettres, vous le savez, restaient sur la table de l'exilé à mesure qu'elles étaient écrites. Un an se passa ainsi ; à peine Prosper envoya-t-il une lettre à sa mère pour lui dire qu'il était à Paris, heureux et plein d'espoir; mensonge filial qui ne put tromper Christophe. Vous jugez des ennuis du bon frère. Attendre si longtemps ! attendre toujours! Il en serait mort, sans un événement que nul ne pouvait prévoir, et qui le jeta malgré lui dans la liberté.
Un lundi matin, le frère Christophe se rendait à son œuvre de chaque jour, quand, à la porte de son école, il fut arrêté par un ordre venu de ses supérieurs de Lyon. Dans cette missive, il était enjoint au frère Christophe de partir sur-lechamp, pour venir rendre compte de sa conduite à monsieur le supérieur du petit séminaire.— Et on ajoutait : Le frère Christophe doit s'attendre à ne jamais reparaître dans la commune d'Ampuy.
Tel était Tordre ; il fallait partir. Aussitôt le pauvre frète dit adieu à sa petite école. Alors, parmi ces enfants confiés à ses soins, enfants objets de tant de soins, et qui croyaient aimer leur maître, ce fut à qui battrait des mains à ce dépari, car ils gagnaient au moins deux ou trois jours de congé. Le bon frère ne vit pas la gaieté de ces ingrats. Il prit à la hâte son manteau troué et quelques vieux livres tout usés, avec lesquels il remplit ses deux poches. Plusieurs de ces livres portaient le nom de Prosper.
Quand on sut dans le village que le frère Christophe allait partir, il y eut peu d'étonnement et pas de chagrin. Lé frère Christophe déplaisait au village sans que le village sut pourquoi. Qtie voulez-vous? cet hoitime était toujours à rêver où à lire ; il se promenait toujours seul sur le rivage ; il se cachait dans la foule le dimanche ; il ne chantait pas au lutrin ; il n'était le flatteur ni le parasite de personne ; il vivait comme une ombre ; il apprenait aux enfants tout ce qu'il devait leur apprendre, saris distinction d'enfant, et le plus riche n'était pas mieux traité que le plus pauvre. Les mieux disposés pour ce pauvre homme ne pouvaient s'empêcher de reconiiâîtrê qu'il était fier.
Race ingrate de paysans ! Cet homme qui s'en allait à moitié vêtu, sans un morceau de pain dans sa main, sans une pièce de monnaie dans sa poche, il était depuis dix ans l'humble esclave de ce village ; il en était le paria ! Il s'était chargé bénévolement de la partie la plus pénible de ces travaux rustiques. Pendant que les autres manœuvres attachés à la glèbe suivaient la charrue dans le sillon, au chant des oiseaux du ciel, le frère Christophe, enfermé dans les ténèbres de sa classe, usait sa vie à dégrossir, tant bien que mal, l'intelligence bâtarde de ces petits rustres de sept ans. Pendant qu'au dehors tous le* travaux se faisaient en commun, les semailles et la moisson, Christophe accomplissait au dedans et tout seul sa tâche aride, et toujours il en était réduit à ensemencer cette terre ingrate, et jamais le jour de la moisson ne venait pour lui. Appelé le premier à cette vigne rebelle, après avoir supporté toutes les ardeurs du jour, il n'était pas payé de son labeur, même le dernier; le père de famille n'avait pas pour lui un seul regard
ou une consolation. Les enfants qu'il élevait, et qu'il appelait ses enfants toute l'année, une fois sortis de sa tutelle, l'oubliaient, comme fait le moineau franc qui a pris sou vol. Donc, nul ne se rencontra à son départ pour lui tendre une main amie, et pour lui dire : — Adieu, frère !
Seulement, arrivé au bas du village, sur le bord du ruisseau qui va se jeter dans le Rhône en murmurant sa complainte inarticulée — à l'ombre des cinq noyers qui servent de confins à cette simple commune, Christophe trouva une femme qui était venue l'attendre en ce lieu, pour le voir une dernière fois. Cette femme, faut-il le dire? c'était la mère de Prosper. Pendant que chaque habitant du village s'enfermait ou courait aux champs, pour ne pas rencontrer le digne frère, la mère de Prosper était sortie de sa maison, et sur la route elle avait été attendre Christophe. Au moment où celui-ci allait franchir, en toute sûreté de conscience, ce Rubicon villageois qui le séparait encore du nouveau monde dans lequel il entrait, la mère de Prosper l'arrêta, et elle lui dit adieu d'un mot, d'un regard, d'un geste. Cela voulait dire : — Parlez de moi à mon fils, si jamais vous le retrouvez, Christophe ! — Et le regard de Christophe voulait dire aussi : — Madame, je reverrai votre enfant, à coup sûr. Après quoi, elle remit à Christophe les provisions du voyage : un pain blanc, du veau froid, une bouteille bien remplie, quelques vieux écus de six francs tout neufs qu'elle avait conservés pour son fils. Le bon Christophe n'avait jamais vu tant d'argent; aussi l'idée ne lui vint pas que cet argent était pour lui ; il pensa que tous ces gros écus étaient destinés à Prosper, et il les serra bien précieusement dans le recoin le plus caché de ses vieux habits.
— Adieu, mon fils ! disait la mère de Prosper à Christophe. — Mon fils ! jamais Christophe n'avait découvert dans ses plus beaux livres une plus enivrante parole. C'était tout un poëme d'espérance, de charité et d'amour qui tombait sur son cœur : Adieu, mon fils ! Alors Christophe devint hardi. — Adieu, ma mère! dit-il àlamèrede Prosper. Puis, se mettant à genoux, et courbant la tête avec un saint respect: — Vous qui êtes la mère de Prosper, ma mère ! bénissez-moi, lui dit-il.
Et il fut béni, en effet, sur la terre et dans le ciel.
LE GUET-APBNS
Ma mère! ma mère! disait Christophe. C'était la première fois de sa vie qu'il prononçait ce r mot-là : Ma mère ! Cependant, à mesure qu'il marchait, la bénédiction de cette noble femme marchait devant lui, le protégeant de son ombre, comme la nue de Dieu protégeait les Hébreux dans le désert. À chaque instant son pas devenait plus léger, comme son esprit. Ce noble esprit sortait enfin de sa prison ; il s'épanouissait au grand air, il prenait ses belles ailes de printemps. Christophe voyait enfin, non pas encore d'autres hommes, mais déjà d'autres troupeaux et d'autres arbres ; il côtoyait le Rhône, et il lui semblait que déjà le Rhône prenait un air plus imposant; il allait voir une grande ville, enfin, il allait voir son supérieur, enfin !
Il marcha ainsi tout le jour dans le plus beau pays qui verdoie sous le soleil : riches vallées, opulentes campagnes, sources limpides, grande route animée, frais sentiers ; dix belles lieues à parcourir quand on est jeune et tout chargé de poésie ! — Si bien qu'arrivé à Lyon il se dit à lui-même : Déjà!
Il était tard lorsqu'il entra dans la ville, et au premier coup d'oeil qu'il jeta dans ce vaste gouffre, il eut peur. Ce bruit, ce mouvement, cette poussière, ce nuage là-haut et là-bas, ces deux fleuves qu'il trouvait tout d'un coup sous ses pas, à la place du fleuve unique qu'il avait quitté, quelle épouvante 1 Il resta longtemps sur le pont, à voir ces deux eaux se heurter, s'attaquer, tourbillonner ensemble, prendre enfin leur parti, et se mêler au loin en grondant. Plus il avançait, et plus il était témoin d'incroyables merveilles : des voitures, des chevaux de luxe, des cris de joie, des femmes parées, des rumeurs sans fin et sans cause ; il prêtait l'oreille, il ouvrait son cœur, il relevait la tête pour tout voir. Bientôt, le bruit de cette ville qui
le surprenait ainsi tout d'un coup lui fit oublier toute la fatigue de la journée. Il avançait dans ces mystères d'un pas sûr et ferme. Il eut bientôt arpenté toute cette longue allée de Perrache qui mène de la campagne lyonnaise à la ville. C'était le soir; le ciel était calme et pur, la lune jetait un grand éclat. Le soleil avait été chaud tout le jour. C'était partout du repos, de la promenade; c'étaient dëâ éclata de jbie, des chansons dans les rues, mille concerts dans les airs. Christophe, tout ému, se demanda en lui-même quelle était la fête qu'on célébrait.
Il arriva ainsi, tout ëfl suivant la foule, au* milieu de cette petite place des Célestins, entourée et parée et fêtée chaque soir comme une courtisane à là mode Elle sent le vice et lès fleurs, elle marie le son de là guitare au son de l'or, elle est entourée de joie et d'arbres verts; la fontaine murmure l'ainour, le théâtre se remplit, les caféà étincellent, les femmes glissent en ée" lieu légèrement vêtues, et dans un lointain vaporeux «Jui les fait paraître charmantes ; ce sont des voix qui chantent, des ivrognes qui rient ; ce sont mille sévères et joyeux propos d'argent ou d'amour. A Venise, cet ëttdroil-là s'appelle la'plâcé Saint-Marc ; à Paris, cela s'appelle le Palais Royal.
Que devint Christophe par cette belle nuit et dans cette chandè atmosphère? Vous savez déjà que le vice glissait sur cette belle âme comme l'eau glisse sûr le marbre de Paros, sans jamais lé ternir. Christophe ignorait ce que c'est que le vice; il à védueii l'ignorant. Quand donc il se vit arrêté, sans le savoir et sans le vouloir, dans ce beau lieu d'harmonie et de parfums, quand il se sentit vivre au milieu de toute cette vie à la fois calme et bruyante, passionnée et joyeuse; quand il entendit tous ces hommes qui se tendaient leurs mains, leurs âmes, leurs femmes et leurs verres, il fut sur le point de s'écrier, comme dans l'Évangile : — Seigneur, nous sùmfnes bien ici, dressons-y, ê'il vous plaît, trois tentés ! En cet instant, il eut soif, il eut faim, et il voulut se reposer.
Il alla donc s'asseoir sur la dernière marche de la fohtàitife et dans l'angle le plus obscur. Là, tout en bénissant le ciel, il tira de son panier la bouteille de vin d'Ampu'y, qu'il n'avait pas encore débouchée; il plongea sa bouteille dans le bassin delà fontaine, en souriant lui-même dé sa sensualité ; puis il étendit
le cUbmîn de traverse. 189
sur la dalle, fraîche plutôt qu'humide, tous les trésors de sa corbeille : son pain blanc, son veau froid, son grain de sel, et il soupa avec l'appétit d'un jeune voyageur qui a marché tout le jour. En même temps, ta fontaine chantait doucement à ses côtés ; des voix de femmes chantaient au loin ; — murmuré et poésie, fraîcheur et repos, doux ombrages et beau soir! De temps à autre des femmes passaient, et leurs robes neuves frôlaient le pauvre dîneur ; mais ces femmes rte le voyaient pas, tant elles devinaient qu'il était pauvre ! be temps en temps aussi il prenait sa bouteille et il aspirait lentement cette douce chaleur, en se disant à lui-même : BaceKum ift rernotis càrrniha fontibm, et de temps à autre il se prenait à soupirer èti pensant à Prosper.
feu à peu cependant la nuit tombait; les oisifs s'èti âllaiëht, les chants s'arrêtaient, les lumières disparaissaient l'Une après l'autre, la ville entière faisait silence. Christophe, quand il eût dîné, se demandait en quel lieu il passerait cette nuit, dans Une ville où il n'avait pas même un élève. Dormir à la belle étoile, il n'eût pas mieux demandé; mais son manteau était si clair et si fragile ! Cependant, il renfermait dans son panier les débris de son repas, et il murmurait, avec la reconnaissance des bons cœurs : Grattas agimus tibi, Domine ! douce prière, faite tout exprès pour le pauvre, qui, dans sa reconnaissance, demande chaque jour son pain de chaque jour, et qui ne l'a pas tous les jours.
A la fin, le bon Christophe se souvint qu'il était un frère de la doctrine chrétienne, qu'il voyageait par ordre de ses supérieurs, et qu'ainsi il avait le droit de demander à ses frères de Lyon une place en leur lit, ou tout au moins une botte de leur paille, testait seulement à savoir en quel lieu et dans Quelle maison demeuraient ses frères de Lyon.
Justement, plusieurs jeunes gens, échauffés parle vin, sortaient à l'instant même d'une maison voisine. Mais, poUr l'intelligerice de la cruauté qui va suivre, il faut se rappeler que ceci se passait en pleine Restauration. En ce temps-là, la réaction anti-royaliste et catholique était partout. La France n'en était plus à défendre la liberté de 1789 ou la gloire de 1815 ; elle se défendait contre la maison de Bourbon tout entière. Dans cette lutte entre le roi et
le peuple, entre l'autel et la nation, chacun apportait les armes qu'il jugeait les meilleures, ou plutôt chaque parti apportait toutes ses armes, car des deux côtés on voulait en finir. Ainsi le roi apportait son obstination, sa noblesse, son clergé, sa force au dehors, ses alliés tout prêts à repasser le Rhin... et qui ne l'ont pas repassé ; le peuple apportait son esprit, son courage, sa faiblesse, son sarcasme, ses orateurs, son vieux Voltaire ; mieux que cela, il apportait sa patience, cette arme de Dieu et des peuples, et grâce à laquelle il n'y a que Dieu et les peuples qui soient éternels.
Quand donc ces jeunes gens de Lyon, espèces de méridionaux goguenards et mal élevés, qui savaient toutes les chansons de Béranger par cœur, et qui avaient fait leurs études catholiques dans les livres de Benjamin Constant, découvrirent au milieu de cette place de joies et de fêtes, en ce lieu, à cette heure, un panier sous le bras (de ce panier sortait la bienveillante bouteille qui n'eût pas mieux demandé que d'aller se reposer aux lèvres d'un pauvre homme); quand donc ces jeunes gens aperçurent notre frère Christophe en longue soutane noire, en long rabat, la tête couverte du chapeau déshonoré de Basile, ils ne surent d'abord quepenser. D'ailleurs, ce qui les rend quelque peu excusables, c'est que le pauvre Christophe s'offrit à eux dans la nuit sombre ; ils ne virent ni sa figure ni son regard, ils ne virent que son habit et son ombre. Aussitôt ils pensèrent entre eux qu'ils allaient être les témoins acharnés, impitoyables et bienheureux de quelques-unes de ces énormités du clergé catholique, dont le journal d'opposition faisait ses délices chaque matin. Ils s'apprêtaient donc à aborder if. l'abbé, ne sachant pas encore quelle vengeance ils allaient en tirer, quand le frère Christophe, dans toute sa naïveté et dans toute l'innocence de son cœur, alla le premier au devant de ce piège cruel.
— Pardonnez-moi mon indiscrétion, leur dit-il ; je suis un pauvre frère ignorantinj messieurs, j'arrive à pied du village d'Ampùy ; la nuit m'a surpris sous ces ombrages. De grâce, indiquez-moi la maison des frères de l'école chrétienne, que j'aille leur demander un asile pour cette nuit.
Ainsi il parla, et, sans nul doute, ce simple langage aurait apaisé de jeunes et innocents libéraux de sang-froid; mais
ceux-ci n'étaient pas de sang-froid, et, d'ailleurs, il se trouvait dans le nombre une de ces fortes têtes pour lesquelles on dirait que le Dictionnaire philosophique a été imprimé tout exprès à l'envers. Ces gens-là, après avoir été, dans leur ville natale, l'orgueil de leur famille et la terreur de leur commissaire de police, finissent toujours, d'ordinaire, par être d'excellents commis-voyageurs quelque part.
Ce fut donc l'homme d'esprit de la bande qui répondit au frère Christophe.
— Mon frère, lui dit-il très-poliment, vous ne pouviez pas mieux vous adresser et plus à propos : la maison que vous demandez est voisine ; elle est pleine de frères et de sœurs qui seront trop heureux et trop heureuses de donner l'hospitalité à vous, à votre bouteille et à votre panier. Je serai donc trèsflatté, mon frère, de vous servir de guide, s'il vous plaît.
En même temps il marchait devant Christophe et, celui-ci, simple et bon, qui plus d'une fois avait fait à pied des lieues entières pour remettre dans sa route un voyageur égaré, suivait ce jeune homme. Après quelques détours, ils arrivèrent à la porte d'une maison qui eût paru d'assez triste apparence pour tout autre que pour le frère Christophe. Au premier coup de marteau, une vieille femme vint ouvrir.
— Ma sœur, dit le loustic de la bande, je vous amène un pauvre frère ignorantin qui demande à passer la nuit dans votre maison.
Christophe, arrivé au bout de ses peines, prit congé de ses nouveaux amis, et ceux-ci, en se retirant, lui disaient tout haut :
— Bonne nuit, monsieur i'abbe ! bonne nuit, monsieur l'abbé ! La vieille femme, qui avait ouvert la porte de cette maison
au frère Christophe, le fit entrer sans mot dire dans une fort petite chambre, assez mal meublée en velours d'Utrecht tout passé ; ce velours recouvrait tant bien que mal deux ou trois fauteuils et un vieux canapé vermoulu qui à coup sûr avait servi, dans un jour d'orgie et de sang, à Dubois de Crancé, l'infâme terroriste, et sur lequel s'étendit dans toute son innocence le frère Christophe, non sans avoir fait sa prière, à genoux devant je ne sais quelle horrible nudité rouge et violette, que le bon
frère avait prise pour quelque madone de l'Italie. Sa prière fut calme et longue : il remercia le ciel, qui l'avait protégé dans tout ce voyage En effet,* n'avait-il pas trouvé sur le bord du ruisseau la mère de Prosper qui lui avait donné son pain et sa bénédiction ? N'avait-il pas rencontré, tout le long de son chemin, des oiseaux qui chantaient, et des hommes qui labouraient, et des fontaines jaillissantes, et de l'ombre sous les vieux: arbres? — de si beaux tapis de verdure à sa gauche et à sa droite ; et au-dessus de sa tête un beau soleil tout joyeux qui le regardait? Et une fois arrivé dans cette grande ville dont il n'avait aucune idée et qui de loin lui rappelait Babylone et Ninive, lés deux cités anéanties sous le souffle de Dieu, n'avait-il pas trouvé que tout était calme et bienveillant autour de lui? n'avait-il pas retrouvé le Rhône, son beau fleuve? Et qui donc, sinon la Providence, l'avait conduit, comme par la main, dans cet Elysée* d'harmonie et de joies, et de chansons avec accompagnement de lyres célestes, sous ces Ombrages frais où il s'était assis, où il avait pris son repas du soir? Et qui donc lui avait amené tout exprès ces bons jeunes gens pour lui indiquer cette maison hospitalière, la maison de ses frères? Et maintenant ils dorment, ajoutait-il, mais leur maison est restée ouverte pour moi, et ils m'ont reçu dans leur plus riche intérieur, lés bons frères ! Demain nous dirons en commun la prière du matin.
Ainsi priant, ainsi rêvant, frère Christophe S'arrangea dé stin mieux sur le canapé souillé, qu'il recouvrit de son manteau. Bientôt il s'èndôrmit comme s'enddrt toute conscience honnête, tout noble cœur, toute perisée pure et bienveillante à vingt-cinq ans.