‹ Le chemin de traverseChapitre 11 sur 31 · LA MORT DE LA FILLE DB JOIE · texte numérisé non relu

LA MORT DE LA FILLE DB JOIE

Il dormait à peine depuis un quart d'heure, lé noble et chaste jeune homme, quand il fut réveillé eu sursaut par une étrange

vision : il lui sembla que dans sa chambre était entrée — une femme! Oui, par Satan! une impudique femme toute nue! toute nue, les cheveux épars sur tout son corps, excepté sur sa gorge ; elle tenait à la main un flambeau qui jetait sur son visage tout rouge l'épais nuage d'une fumée infecte. Cette créature de l'autre monde essayait en vain de sourire, le sommeil fermait ses yeux. Je ne sais quoi de blanc et d'huileux lui servait de robe entr'ouverte. C'était un démon, à coup sûr, c'était un fantôme, pour le moins. Jamais Christophe, le simple et naïf Christophe, n'avait vu, même dans les plus obscènes pages de l'antiquité, qu'il avait lues avec tant d'innocence, quelque chose de plus affreux et de plus immonde. Cette masse horrible n'était d'aucun sexe et d'aucun pays et d'aucun âge ; c'étaient des chaire mal taillées, mal nourries et pantelantes ; c'était, sur son visage, un fard crasseux et sans éclat ; c'était, sur toute cette créature anéantie, une misère si profonde et une saleté si abominable, qu'il eût fallu un œil beaucoup plus exercé pour découvrir d'un seul regard le vice primitif que recouvrait ce tuf de hideuse et crasseuse pauvreté. Oh ! l'horreur! oh ! l'épouvante ! Lui, cependant, il s'était dressé sur son grabat de velours, et il était là, ébahi, stupéfait, confondu; — il regardait, il attendait!

Quand il fut ou quand il parut être tout à fait réveillé, il entendit ce fantôme livide qui semblait lui parler ; mais c'étaient des paroles aussi étranges que la bouche qui les proférait. Évidemment, ces paroles et cette bouche étaient faites l'une pour l'autre , car toute autre bouche qui les eût prononcées se fût flétrie à l'instant même. Alors le pauvre frère, ne pouvant pas regarder et écouter à la fois ce fantôme crapuleux qui le regardait et qui lui parlait, ferma les yeux. — Quand il eut fermé les yeux, il s'aperçut qu'on lui tenait un langage inintelligible, et il cherchait en lui-même à quelle langue d'enfer pouvait appartenir ce dialecte. À tout ceci, il ne voyait plus que fange, ordure, blasphème, infection, malédiction, la lèpre étendue sur la prostitution de carrefour !

Déjà cependant, en dehors de cette caverne, une certaine rumeur se faisait entendre. Les jeunes gens delà ville qui avaient servi de guides au bon frère, très-heureux du succès présumé de leur bonne plaisanterie, avaient été en faire part à leurs ami*

de eafé et d'estaminet ; l'agréable nouvelle avait bientôt volé de bouche en bouche : un prêtre ! un prêtre ! un prêtre à surprendre en flagrant délit de débauche ! un prêtre à charger de boue l quelle fête ! Pour assister à cet heureux spectacle, on sortait de son lit en toute hâte, on s'habillait au hasard. — Ohé! ohé ! un prêtre ! un prêtre I mangeons du prêtre 1 Les lâches ! l'ennemi aurait été à leur porte, le tocsin aurait sonné pour l'invasion ou pour l'incendie, que chacun d'eux se fut renfermé dans son lit et dans son sommeil.

A la fin, Christophe, sans trop s'inquiéter de ces rumeurs, comprit confusément ce que voulait lui dire ce monstre nu t qui, de débauche lasse, avait fini par s'asseoir et par s'endormir sur le bord de ce pauvre, misérable et royal manteau de vertu et d'innocence. Il en était là, quand il entendit très- distinctement, et dans la chambre voisine, un cri terrible et des plaintes, des plaintes lamentables, des gémissements, des sanglots, qui lui firent oublier tout à fait la rumeur croissante de la rue et le monstre féminin qui était à ses côtés, endormi comme un serpent qui n'a plus de venin.

Car cette fois, par le ciel ! ce cri qui arrivait aux oreilles et au cœur du frère Christophe, c'était le cri redoutable et solennel d'une agonisante ; c'était le sanglot d'une femme qui va mourir, et qui meurt sans espoir. Horrible cri 1 ne dirait-on pas d'une menace? Horrible moment, quand une main avilie et jeune encore soulève à grand'feine le fatal rideau derrière lequel est caché à tout regard mortel le fatal Peut-jïtre d'Hamlet l Cette mourante, dans l'alcôve voisine, hurlait et se démenait dans la mort ; son dernier instant descendait sombre et menaçant de ces lambris de débauche sur ce grabat de débauche, qui allait devenir un linceul cette nuit, pour abriter demain les mêmes crimes. Dans cette maison, quand le dernier râle de cette femme perdue secouait les murailles lézardées, tout dormait ; le vice repu dormait, le vice à repaître dormait — le vice se reposait du travail déjà journée ; il avait étendu ses vieux membres dans ses draps troués, et, sans pitié comme est le vice, il laissait mourir tout à côté cette esclave qu'il avait exploitée corps et âme, sauf à faire jeter demain son cadavre à la voirie 1 Par quelle puissance du cœur, Christophe, cet innocent, com-

prit-il tout d'un coup toutes ces choses? Toujours est-il qu'il les comprit. Et alors, détachant son manteau pour ne pas déranger le repos et le sommeil de cette prostituée qu'on lui avait adressée, immonde complément d'une immonde hospitalité, il ouvrit violemment la porte de ce boudoir infect, et aussitôt, quel miracle! le boudoir devint hôpital. Une odeur nauséabonde de fièvrç et de mort, longtemps comprimée dans ces murailles, s'éleva de partout ; à la lueur d'une misérable chandelle qui se mourait aussi dans son infection, Christophe découvrit une malheureuse créature sur laquelle la mort jetait lentement son plus affreux linceul. Cette femme, que la mort et la souffrance avaient enfin arrachée au vice (la douleur, purification d'une heure), était redevenue, à son heure dernière, presque une créature faite par Dieu, à son image. La mort,, qui consacre tout ce qu'elle touche, avait ouvert ces yeux fermés par la débauche ; la mort liait cette langue déliée par la débauche; la mort faisait battre chastement, sous sa main de fer, ce cœur de pervertie ; elle avait touché de son doigt impitoyable, mais sacré, ces oreilles souillées, ces lèvres infâmes, ce sein prostitué, .ces mains vénales, ces pieds fangeux, cette tête couronnée de roses : — la mort avait lavé tout ce cadavre ; elle en avait ôté le pus et les cicatrices, les soufflets et les baisers, les guenilles et les dentelles, la boue et le musc; elle en avait fait tout simplement un cadavre, c'est-à-dire quelque chose que la main la plus pure peut toucher sans se souiller, quelque chose dont on peut fermer les yeux sans remords, dont on peut entendre la voix sans rougir, en un mot, quelque chose de sacré et de solennel. Car ce sont là des caprices de la mort ; elle fait de toutes choses la même poussière qui s'envole soudain au divin et terrible tribunal. La mort était donc la seule garde-malade qui veillait au chevet de cette malheureuse fille de joie, quand le frère Christophe s'avança près de son lit.

Hélas 1 depuis bientôt quarante-huit heures que le froid mortel avait saisi cette femme, pas une voix humaine, pas même la voix enrouée et vineuse de ses compagnes, ne s'était fait entendre à son chevet. C'était bien assez qu'on lui permît, à cette malheureuse, de mourir sur ce grabat qui lui avait été prêté pour un autre usage. On lui avait donné vingt-quatre-heures pour

mourir, et on pensait lui avoir fait une très-grande charité. En effet, cette femme appartenait au vice, car le vice l'avait achetée à sa mère. Le vice avait payé un droit an gouvernement du roi très-chrétien, pour exploiter en toute liberté cette femme ; or, ce trépas dérangeait toutes les terribles habitudes du vice, habitant de ces demeures ; il embarrassait cette débauche réglée ; ce cadavre immobile gênait les autres cadavres mobiles dont il faisait partie. Aussi avait-on dit à cette fille: Meurs ici, puisque tu le veux, mais c'est à conditipn que tu mourras vite, et surtout que tu mourras en silence. Ainsi faisait-elle ; elle savait trop bien toutes les exigences de sa profession, pour n'y pas demeurer fidèle jusqu'à la fin. Aussi bien elle avait contenu ses cris d'angoisse, pour ne pas arrêter les cris de joie de cette demeure, où elle n'avait plus de rôle à jouer; elle avait contenu sa prière, pour ne pas troubler les soupirs de l'amour lascif; elle s'était faite morte avant le temps, par respect pour cette débauche de toutes les heures, dont elle savait la fragilité et le caprice; elle expirait ainsi, sans se plaindre, au milieu de ces joies vineuses et de ces fêtes brutales. Pendant qu'elle appelait en vain sur sa lèvre livide la goutte d'eau que demande le damné dans son enfer, elle entendait l'orgie qui hurlait au-dessus et au-dessous de sa tête, la malheureuse ! A sa voix brûlante répondait l'ivresse hurlante...; à ses plaintes étouffées répondaient des éclats de rire ! Et si elle venait à penser que pas une main amie ne lui serait tendue pour lui fermer les yeux ou pour recueillir son dernier soupir, elle entendait le bruit des baisers qui se donnaient presque à son chevet, baisers vendus et achetés à vil prix ; et elle, qui en avait tant vendu, voici qu'à son lit de mort elle ne pouvait pas en acheter un seul, un seul baiser d'adieu, un seul baiser humain, un seul baiser innocent au prix de sa vie éternelle! Quelle vie — et quelle mort digne d'une telle viel Même le grand cri qu'elle venait de jeter enfin, n'en pouvant plus de remords et de douleur, elle l'avait contenu tout le jour dans sa poitrine en feu; mais, à ce cri, il lui sembla qu'elle était morte, et que ses propriétaires irrités allaient venir prendre son cadavre pour le jeter, comme un tas d'immondices, au coin de la borne funeste où elle s'étalait le soir, dans ses jours de jeunesse et de beauté !

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Mais lorsqu'en ouvrant les yeux, la malheureuse put comprendre quel était le bienveillant regard tout plein de pitié qui se posait sur elle ; quand elle se sentit à l'abri de ce chaste jeune homme dont elle n'avait jamais vu le pareil , même dans ses rêves de quinze ans, la veille dç sa première communion ; quand elle sentit battre pour la première fois, à côté d'elle, un cœur qui ne battait que pour la vertu ; quand elle comprit confusément la sainte et bienveillante protection d'un regard chrétien, d'une pitié chrétienne, et aussi 4' un pardon chrétien, le calme, après vingt ans d'angoisses purulentes, revint à sa tête et à son cœur ; elle se montra, en un mot, telle que l'avait faite la mort, une femme qui voit face à face, et déjà avec espérance, l'éternité qui va s'ouvrir.

— Mon père, dit-elle en joignant ses deux mains amaigries, mon père, je crois en Dieu, bénissez-moi! Pardon! pardon! je n'ai pas besoin de confession ; vous savez qui je suis ! Regardezmoi, si vous osez, et voyez où je meurs! Heureuses celles qui ont quelque chose à apprendre au prêtre qui vient les voir à leur lit de mortl mon Dieul ô sainte Vierge! ô ma patronne! pitié 1 pitié! pitié!

Christophe, cependant, prenant les deux mains de cette misérable, lui parlait du Dieu de l'Évangile, de ce Dieu qui est le pardon ; et, en échange de toutes les souillures, de toutes les hontes, de tous les mépris, de toutes les douleurs de l'âme et du corps que cette pauvre, repentante et humiliée créature humaine tirait de sa fange immonde ppur les déposer aux pieds du Christ, le frère Christophe lui promettait le ciel.

En même temps, ce jeune homme si simple, si bon, et qui ne songeait guère aux dangers qui l'attendaient au dehors, s'acquittait envers cette malheureuse femme de toutes les fonctions d'une véritable sœur de charité. Il humectait dune eau fraîche ces lèvres brûlantes ; il relevait ce lit défait ; il donnait de l'air à cette chambre infecte, et même ce fut en ouvrant la fenêtre étroite et basse de ce triste réduit, que le bon frère aperçut, dans l'ombre de la rue, cette foule bourdonnante autour de la maison.

— Monsieur l'abbé ! monsieur l'abbé ! disait la foule, dormezvous déjà, monsieur l'abbé?

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Et partout, dans la rue, dans les rues voisines, sur les quais, sur les toits, aux fenêtres entr'ouvertes, au seuil des portes, en sursaut réveillées, on n'entendait que ce cri de guerre : — L'abbé ! l'abbé ! l'abbé !

— Mon père, disait la mourante, croyez-vous que le Ciel me pardonne? et, mon Dieu ! mon bon Dieu! au sortir de cet enfer, mon âme passera-t-elle dans un autre enfer?

— Ma fille, disait Christophe, la miséricorde de Dieu est infinie! Notre Seigneur a bien pardonné à la Madeleine, qui n'a pas souffert autant que vous !

Et toujours la foule, dans la rue, répétait en chœur : — Monsieur l'abbé 1 monsieur l'abbé I dormez-vous, monsieur l'abbé?

Mais lui, tout entier à son œuvre, préparait à la mort cette pauvre âme, qui tremblait et qui le bénissait. Tout à coup, cependant, la porte de cette maison est enfoncée; la foule se précipite pour chercher le prêtre incestueux qu'on a dénoncé à «es colères, à ses" mépris, à ses vengeances. A ce bruit affreux, toute la maison sort de son sommeil de fange; on arrive, on accourt, on entre... et que voit-on? Christophe, agenouillé à ce chevet de douleur, répétant, les mains jointes, la prière des agonisants !

A ce spectacle inattendu, ce même peuple, qui venait pour maltraiter ce prêtre, s'arrête 1 II a trouvé un saint, il cherchait un infâme! Tous ces hommes accourus dans cette maison abominable, comme des chiens à la curée, toutes ces malheureuses femmes damnées réveillées en sursaut, à peine vêtues, et dans leur infâme désordre de la nuit, ils admirent, ils sont émus, ils font silence en présence de ce jeune homme qui prie et de cette femme qui va mourir. Alors cette femme mourante, qu'avaient ranimée la prière et l'air du soir, s'appuyant sur l'épaule de Christophe, se releva à demi sur son séant; son œil, creusé par le désespoir, jetait un sombre éclat; ses deux mains, déjà froides et convulsives, se croisaient sur son sein flétri ; ses cheveux, sans couleur et tout d'une pièce, tombaient sur son front. Ainsi inanimée, cette femme était belle encore.

— Respect, dit-elle à tous les assistants, mâles et femelles, respect à l'agonie de votre semblable 1 Respect à l'homme qui prie à genoux pour celle que vous avez perdue 1 respect à celui

qui ferme les yeux de celle que vous avez souillée, à celui qui a pris en pitié la mourante, dont vous avez dévoré la jeunesse et la vie 1 A ces mots, elle retomba sur sa couche.

— Un prêtre I un prêtre I s'écria Christophe; un prêtre, mes frères, par pitié, un prêtre !

La mourante regarda son sauveur pour la dernière fois :

— Vous êtes mon prêtre, dit-elle, vous êtes mon confesseur, vous êtes mon Dieu, après Dieu! Adieu donc, et que votre main bénie me ferme les yeux !

Elle expira. Ses compagnes, muettes d'effroi et de respect, se mirent à genoux, cherchant quelques prières effacées dans leur mémoire ; les jeunes gens de la ville se retirèrent en faisant le signe de la croix, honteux et confus de ce guet-apens dont la honte retombait sur eux. Christophe fermait les yeux de cette malheureuse créature de Dieu, qui n'était plus ; après quoi il acheva la prière des agonisants : Ame chrétienne, partez! Proficiscere, anima chrùtiana !

L'aurore le surprit encore à genoux.

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