DE PBOSPER CHAVIGNI AU FRÈRE IGNORANTIN CHRISTOPHE
Mon frère, mon ami, mon maître, ma providence, mon bon Christophe, on dit que je suis à Paris, je n'en sais rien ; mais ce que je sais, c'est que je suis bien loin de toi et de ma mère. Où es-tu, Christophe, et quel grand poète lis-tu donc à cette heure? mon ami, que je souffre, et que j'ai souffert ! — si tu savais! Non, je ne serais jamais parti si j'avais cru cela! — J'ai le cœur brisé. Christophe! je ne sais pas encore comment je t'ai quitté ; je sais seulement qu'à mon départ je ne voyais plus personne, ni toi, ni mon père, ni ma mère. Après vous avoir embrassés tous sans vous voir, j'ai senti un mouvement brusque et saccadé ; c'était le petit cheval blanc de la ferme qui m'emportait hors du village et loin de vous tous.
Loin de mon père; si loin de ma mère ! loin de toi, mon bon
frère, loin de mon beau Rhône qui gronde, loin de mes saules qui murmurent, de mes petits sentiers si souvent parcourus, et qui m'avaient reçu tout petit, et qui m'avaient enseigné à marcher, comme toi tu m'as enseigné à réciter les vers de Virgile, hélas I
Oh ! que j'étais heureux dans notre vieille maison ! quelle douce enfance! Te souviens-tu comme chacun me saluait? Quand j'allais par les chemins, chacun me disait : — Bonjour, Prosper ! — Bonjour, Prosper, disait la bonne femme sur son âne ; bonjour, mon joli enfant Prosper 1 — Bonjour, monsieur Prosper, me disait la jolie fille qui cheminait; et en même temps, elle me donnait la main avec un sourire. — Viens donc m'aider, Prosper ! s'écriait le fermier au labour. Tout le monde m'aimait, n'est-ce pas ? Le vieillard et le jeune homme, le pauvre et le riche, le chien et le mendiant ; jusqu'à la vache noire, qui nous a si souvent réchauffés toi et moi, quand nous rentrions bien fatigués et bien mouillés le soir.
Doux souvenirs ! amers regrets ! Mais il faut que je m'arrête, Christophe ; figure-toi que, depuis trois semaines que je vous ai tous quittés, je n'ai pas encore versé une larme i — Je sens les larmes qui viennent à la fin, grâce à toi 1
Dieu soit loué ! j'ai pleuré : je me suis senti quelque peu soulagé, et pourtant je suis aussi malheureux aujourd'hui que je l'étais hier. Je te disais donc, hier, comment j'étais parti et peut-être comment j'étais arrivé à Paris. Je crois que mon arrivée à Paris m'a fait autant de mal que mon départ. Figuretoi qu'après cinq grands jours de fatigues et d'insomnies, vous vous trouvez tout d'un coup, et sans savoir comment, entre quatre murailles : c'est Paris 1 La machine qui m'avait traîné s'arrêta brusquement; et, sans savoir où j'étais, et à peine qui j'étais, je restai tout seul au milieu de cette grande cour ; moi,
sans âme, sans volonté, sans résignation, sans espoir, sanstoj!
Alors je me mis à envier les malheureux chevaux qui avaient traîné cette machine ; ils avaient un asile et des hommes empressés qui en prenaient soin. Et moi?
L'instant d'après je regrettai même cette horrible voiture et ce mouvement, et ce bruit, et ce cahot qui du moins vous fait heurter des hommes.
Peu à peu, le jour qui était à sa fin s'en alla tout à coup, sans aucune de ces teintes doucement variées qui se marient aux teintes si chaudes de la campagne. A Paris, tout est brusque, la nuit et jour, le silence et le bruit. A Paris, vois-tu, il n'y a pas de transition entre l'enfance et la jeunesse, entre l'âge mûr et la vieillesse. On est tout de suite un jeune homme, tout de suite un vieillard. De même qu'il n'y a aucun milieu entre la richesse et la misère, entre le vice et la vertu ; on est laquais ou grand seigneur, grande dame ou servante, athée ou fanatique. Le jour s'éteint comme s'éteint une lampe sous le souffle d'une vieille femme qui se met au lit ; on allume les réverbères, et tout est dit jusqu'à demain. Le jour reviendra demain, on soufflera sur le réverbère, et tout sera dit jusqu'à ce soir; comme aussi le silence tombe tout à coup sur le bruit ; vous diriez que la ville est morte. Six heures après, c'est le bruit qui tombe tout à coup sur le silence ; on croirait que la ville est prise d'assaut. Tu ne saurais croire comment cela se fait, Christophe : tu as vu quelquefois dans la ferme un pauvre mendiant tomber du haut-mal : à certaines heures du jour, il s'arrête, il grince des dents, il écume, il se tord les bras et les mains ; après quoi, il se lève, il reprend son bâton noueux et son chapeau troué, il tend sa main à l'aumône ; quand il sera bien repu, il dormira d'un bon sommeil. Le vieillard épileptique, c'est le peuple de Paris. — Personne donc ne songeait à moi dans cette grande ville. J'étais moins que rien, un homme de plus dans la foule. — La nuit me tira de mon apathie et me fit songer à chercher un gîte. Chercher un gîte! moi qui, jusqu'à ce jour, le soir venu, grimpais si lestement l'escalier qui conduit à ma chambre. Ma mère disait souvent qu'elle croyait voir un jeune chat, tant j'étais vif et leste 1 En un clin d'œil, j'étais déshabillé; je me jetais à genoux au pied de mon lit, je faisais ma prière tout haut, pour que ma
mère, m'entendant prier, vînt me dire bonsoir! après quoi je m'endormais sons le bienveillant regard maternel, et jusqu'au lendemain je reposais; et ma mère s'en allait sans -fermer la porte de ma chambre qui donnait dans la sienne; et le lendemain j'avais peur, à mon tour, de réveiller ma mère. C'était là un sommeil ! C'était là une chambre digne d'un roi 1 Un lit plein de calme et de repos I Comme nos murs étaient blanchis à la chaux vive ! Comme nous avions pour nos ablutions du matin, ce grand bassin où nous barbotions avec les canards ! quelle joie ! et quelle oisiveté sans but et sans plan l et quelles chansons de tous côtés ! l'âne qui chante tout haut, la poule qui glousse, le 1 coq qui salue le soleil,, le porc familier qui dit : j'ai faiml en 1 . grognant; le chien qui aboie, le petit chat, l'œil à demi ouvert, , ' qui cherche sa proie; le moineau qui piaule, l'alouette qui pousse son petit cri en rasant le ruisseau, le pigeon qui se balance sur la girouette criarde, que sais-je ? la pie familière qui parle dans sa cage, accrochée à la-fenêtre ; le geai goguenard qui menace l'arbre fruitier : c'était un jovial murmure plein de vie et d'harmonie, et de grâces parfaites. Enfant, enfant que j'étais! je me laissais aller à ces rêves, tout éveillé, sans me douter que c'étaient là des rêves 1 Et toi, mon frère, que tu étais heureux de mon bonheur ! Pauvres jumeaux, on nous a séparés, hélas ! Ma vingtième année est venue brusquement les briser, ces liens de fleurs ! Plus de basse-cour, plus de sommeil, plus de joies matinales, plus d'air embaumé le soir, plus ton sourire, mon bon Christophe, plus rien que Paris, le triste Paris, qui n'a pas un salut amical pour le pauvre enfant étranger dans ses murs.
Le portefaix à qui je demandai ma route me conduisit dans une hôtellerie, rue Pierre-Lescot. Avant de me conduire, il interrogea mes habits avec soin ; me voyant vêtu de gris et un grossier chapeau, et mon paquet sous le bras, il fît choix pour moi de la maison où je suis. C'est une maison d'une apparence équivoque : vous entrez par une chambre, commune à tous les étrangers, où l'on dîne toujours. Comme je 1 n'avais rien mangé du tout de la journée, je priai qu'on me fît servir à dîner.
Une espèce de servante me dit : — Comment voulez -vous dîner, monsieur?
LE GH.EMIN DE TEAVERSB. 67
— Donnez-moi, lui dis-je, une soupe aux choux et un morceau de lard, et un verre de vin, s'il vous plaît.
— J'entends , dit-elle , monsieur veut dîner au plus bas prix. Et elle me servit du pain trempé dans de l'eau chaude, an morceau de boeuf bouilli et une bouteille de bière. Triste repas !
Après ce repas, je demandai une chambre. On jugea de la chambre que je voulais par le dîner que j'avais mangé ; on me conduisit tout au haut de la maison par un escalier étroit et malsain. C'était, à cette heure, dans toute cette maison, un mouvement empressé et plein de confusion. Au premier étage,
il y avait des femmes en falbalas et^en vieux souliers, qui sortaient à la hâte, oubliant de fermer leur porte, peut-être parce quelles portaient toute leur fortune avec elles ; au second étage, des jeunes gens sortaient en riant, laissant leurs chambres tout ouvertes, peut-être parce qu'ils n'y devaient plus rentrer ; personne ne fermait sa chambre dans cette maison, comme dans Vtye d'or d'Ovide. A travers les portes entr'ouvertes, on pouvait apercevoir l'intérieur de ces chambres en désordre et dans ce confus pêle-mêle du matin qui est triste à voir, même chez les pauvres gens, où les meubles et les vêtements sont si peu nombreux I A la fin, à force de monter et de monter toujours, j'arrivai au galetas qui m'était destiné.
L'homme qui l'occupait encore, et que je devais remplacer, n'était pas encore parti ; cet homme est un original dont je veux te raconter l'histoire. Aussi bien, j'ai le temps de causer avec toi, Christophe, et je suis si triste, que je ne demande qu'un prétexte pour rester là à t'écrire tout un jour, s'il le faut.
Depuis trente-six mois, tout autant, ce malheureux homme sollicitait un emploi qui le fît vivre, dût-il ne manger que du pan noir, et, justement comme j'arrivais, il venait enfin de l'obtenir, ce bienheureux emploi après lequel il avait tant couru ; il en était encore tout essoufflé; il ne contenait pas sa joie, il eût été jusqu'à l'insolence s'il avait pu ou s'il avait osé; mais, pendant trente-six mois, ce pauvre diable avait passé à travers tontes les humiliations de l'antichambre ; l'insolence était donc pour cet homme un fruit qui n'était pas encore mûr. En attendant, le pauvre diable était affable et bon, et il disait son heu-
reuse fortune à qui voulait l'entendre, à ses voisins, à ses vo| sines, au domestique de la maison, au chevet de son lit, enfin moi, le dernier venu, et qui venais, disait-il, tout exprès poi assister à son bonheur.
— Vous voilai s'est-il écrié, soyez le bioavenu; vous vent prendre ma chambre, enfin ; je vous ai attendu bien longtemps jeune homme ! Moi, je pars, je suis enfin à ma place. Le grad ministre me Ta enfin donnée, ma place ; j'ai ma place, enfin vive le ministre ! Vous venez sans doute chercher une place Paris, monsieur?
Puis, sans attendre ma réponse : — Faites comme moi, vous arriverez, rien d'est plus facile ; soyez intelligent et do-| cile, et attendez un an, deux ans, trois ans, vous aurez votre place, enfin. Il n'y a qu'à aller tous les jours, parla pluie, par le vent, par le froid, par l'orage, par la boue éternelle, au faubourg Saint-Germain, rue de Grenelle, la seconde porte vis-àvis la cour qui est coupée en deux ; vous saluerez poliment monsieur le concierge, et vous irez tout droit dans les bureaux, tout droit devant vous. Allez donc, et demandez ; on vous dira : Nonl c'est bon. Le lendemain, vous allez, on vous dit : Non ! c'est bon.
Et toujours non! toujours non I toujours non! Oh 1 s'écriait-il, non ! non! non ! C'est un mot qui n'est plus français pour moi: Non! — Et il gambadait comme un fou dans sa chambre, il se vautrait sur son grabat, il parlait à mots entre-coupés. — Dans quatre jours, disait-il, j'irai voir ma femme 1 Ma femme viendra me saluer, ma fille me saluera ; mes voisins diront : — Ce s t lui 1 le préfet me dira bonjour! car c'est moi, je suis moi, moi, luimême 1 Le moi d'aujourd'hui qui a jeté à la porte à coups de pied au derrière le moi d'hier. Vive moi ! En même temps il faisait le geste d'un homme qui tient un papier, et qui met sa qualité au-dessous de sa signature. Je suis sur qu'il est homme à s'être adressé à lui-même quatre lettres par la poste, avec son nouveau titre, depuis qu'il est nommé.
En même temps il faisait sa valise. Il y plaçait une à une chaque chose en son ordre, après en avoir fait la revue attentive. C'était plaisir de lui voir plier ses bas de soie ; la pluie, le ruisseau et le temps les avaient rendus jaunes, de noirs qu'ils étaient; plus d'une maille s'était échappée; il les considéra
seAngtemps : c'était la partie de sa toilette qui lui avait donné A plus de peine à tenir présentable ; c'était celle à laquelle il ésEtfnaitle plus.
Il passa dédaigneusement la main sur sa culotte ; elle était raffnn noir douteux, mais solide encore, et comme elle lui avait ^ifoQné peu d'inquiétude, il n'avait pas pour elle un seul remertement, l'ingrat 1
Ce qu'il regarda bien longtemps, ce fut son habit; un vieil ptàabit qui avait conservé sa forme en dépit de tous les orages ; collet en était propre encore, le poil en était bien lisse; à tout endre, c'était un habit présentable ; cependant, rien qu'à le voir, vois-tu, Christophe, on sentait qu'on avait froid dans cet kbit, et qu'on y devait être misérable. On me donnerait tout au monde pour endosser un pareil vêtement, seulement pendant une heure, que je dirais: non ! J'aimerais mieux embrasser un lépreux sur la joue ; cet habit me faisait horreur.
Et il faisait aussi horreur au pauvre homme ; car, pendant tout le temps qu'il mit aie plier, le sourire s'effaça de ses lèvres, il fut sérieux, il fut muet; cet habit 1 lui rappelait de si tristes souvenirs I
Il entassa aussi son vieux linge dans son sac de nuit. Moi, de mon côté, que toute cette revue fatiguait, je défis ma valise ; j'en tirai ma. veste bleue toute neuve, la veste de notre dernier jour de Pâques ; je tirai mon beau pantalon blanc de la dernière fête du village, mon gilet rouge à grandes fleurs,. mes bons souliers, mes bas de fil que ma mère a tricotés elle-même, mes bonnes chemises neuves un peu rousses, majs qui blanchiront à la lessive; tout cela est neuf et jeune, et plein de vigueur et de probité. Vraiment, j'aurais voulu voir nos deux valises, celle de mon homme et la mienne, s'animer et se battre l'une contre l'autre ; la mienne aurait battu celle du bonhomme comme le coq de notre basse-cour bat tous les coqs du village. Je ne croyais pas qu'on pût être si fier de ses hardes que j'ai été fier des miennes en cet instant.
On eut dit que mon homme comprenait ma pensée, car, sans plus languir, il entassa pêle-mêle dans son sàc toutes ces guenilles témoins de toutes ses misères, et, son sac fermé, il chercha de coté et d'autre, pour voir s'il n'avait rien oublié.
Alors, au coin de sa chambre, sur le marbre fendu delà commode, il découvrit son chapeau, tremblant et frileux comme son habit. A l'aspect de ce chapeau si humble et si froissé sur les bords, les douleurs de notre homme se réveillèrent de plus belle. — Toute sa vie d'antichambre, de laquais, d'huissiers. de bureaux et de ministres, se réveilla à l'aspect de ce feutre grelottant. Il se rappela que de fois ce vil chapeau avait été à sa main au lieu d'être sur sa tête, et alors sa colère déborda; il lui fallait une victime expiatoire de toutes ses souffrances ; il saisit son chapeau, et il le déchira en mille pièces, avec les doigts, avec les dents; il le foula aux pieds, il le couvrit de crachats et d'opprobres. Ainsi, il se vengea tant qu'il put de ses -humiliations passées ; il fut sublime ! Avoue-le, Christophe, c'était venir à temps dans ma chambre pour assister à ce grotesque et utile spectacle ; c'était comprendre de bien bonne heure ce que c'est en effet que la carrière des emplois publics, et les juger, par la colère de cet homme, à leur juste valeur ! Mon homme me quitta, un peu honteux des excès auxquels il venait de se livrer, mais sans mot dire. Quand il a été sorti, j'ai mis mes gants, et j'ai ramassé un morceau de son chapeau, que j'ai attaché contre la muraille avec une épingle. Ceci me servira beaucoup mieux que ne ferait un tableau de Raphaël ; je le regarderai souvent comme une leçon.
Au reste, cet homme, revenu de sa colère et de sa promenade, s'est occupé de moi en bon homme. D'abord, il m'a indiqué le fort et le faibïe de ma chambre, qu'il a étudiée avec plus de soin que tu n'étudies les explications des vieux commentateurs d'Homère. — Prenez garde, m'a-t-il dit, de tenir votre porte trop longtemps ouverte, vous seriez infecté par le plomb des voisins. Ayez grand soin que votre fenêtre reste fermée de quatre à sept heures du soir, vous seriez asphyxié par les émanations de la cuisine. Quant à votre cheminée, bouchez-la avec soin si vous ne voulez pas avoir toute la fumée de la maison. Puis, après avoir cherché quelles recommandations il pouvait ajouter à celles-là: — Je vous préviens, me disait-il, que la glace vous donnera la jaunisse à coup sûr, c'est à vous à ne pas vous en effrayer. En vain chercheriez-vous à monter la pendule.il y a soixante ans au moins que le grand ressort est cassé. Ayez
bien soin de faire remarquer à votre hôtesse que ce carreau de vitre est un papier. Quant à votre lit, il est nécessaire que le chevet du lit reste placé comme il est, du côté de la-porte, malgré le vent qui vient de là ; autrement vous seriez exposé à être réveillé toutes les nuits, à onze heures et demie, par le garçon, dont la mansarde donne justement au-dessus de vos pieds. Voilà, disait-il, mes principales recommandations ; il m'en a coûté six. grands mois de longues et douloureuses expériences pour connaître cette chambre comme je la connais ; profitez tout d.' un coup de cette science, qui m'est venue peu à peu, à force de souffrance et d'insomnies. Moyennant quoi, sauf l'espionnage d'en bas et les conversations d'en haut, sauf la chaleur en été, le froid en hiver, et l'humidité le reste du temps; sauf le manque d'eau, de feu, de luminaire et de linge blanc ; sauf l'absence d'un fauteuil et d'un tapis ; sauf les rats qui dansent dans la tapisserie décollée ; sauf ces horribles gravures des Quatre Saisons que vous aurez sans cesse sous les yeux comme une amère ironie des quatre saisons qui sont absentes ; sauf cet abominable paravent rouge et bleu, où le Temps fait passer l'Amour, même avant que l'amour n'ait fait passer le temps ; sauf toutes ces misères et bien d'autres encore, vous serez le jeune homme le plus heureux, le plus tranquille et le plus commodément logé de l'univers 1
Disant cela, il se frottait les mains de joie et de bonheur, comme un homme qui échappe à sa prison.
Comme un homme qui reverra bientôt le buffet de sa salle à manger, et la commode en noyer de sa chambre à coucher, et son Ut rouge paré avec deux traversins remplis de paille, moi, je 1 écoutais, et je me plaisais à l'écouter.
Ayant tout dit, il ajouta à ses recommandations utiles quelques présents non moins utiles ; il était si heureux, qu'il me 'tonna, sans me connaître, tout son ménage d'hôtel garni.
Car il y a un ménage d'hôtel garni dont nul ne saurait se pisser, pas même moi, qui me passe de tant de choses !
Mon homme me donna donc :
Sa souricière encore garnie d'un morceau de lard ;
Son dernier paquet d'allumettes ;
Son briquet phosphorique ;
Son tire-bottes, meuble de luxe dont il ne s'était pas servi depuis longtemps ;
Un porte-manteau en bois, avec lequel il ménageait les plis de son habit.
Il me donna aussi deux clous tout posés, auxquels on pouvait suspendre une mojitre, quand on avait une montre.
11 me donna un réchaud économique avec lequel on peut faire bouillir une tasse de lait, sans avoir besoin d'autre combustible qu'un morceau de papier.
Que ne me donnait-il pas, ce brave homme, et que de reconnaissance je dois au gouvernement, qui l'a placé si à propos pour lui et pour moi 1
Il me donna le reste d'un cent d'épingles qui dansaient en rond sur la pelote de l'établissement.
Il me donna aussi l'adresse de tous ses marchands fournisseurs, l'adresse de sa blanchisseuse hors Paris.
Enfin, il me donna une poignée de main en signe d'adieu, et je crois que, de tous ses dons, ce fut celui auquel j'ai été le plus sensible. On a bien tort de dire que tous les hommes sont ingrats.
Tu penses bien que ma première nuit dans ce hideux séjour a dû être horrible. Cette pauvreté. mal dissimulée m'a toujours causé autant de haine que de dégoût. Ces chambres meublées au hasard sont horribles, l'air en est vicié, le silence en est mortel, le bruit en est glaçant comme la déclaration d'amour d'une vieille femme. J'aimerais mieux la prison. Au moins la prison n'est pas de votre choix. C'est une nécessité; plus elle est horribleet plus elle vous honore ; elle montre qu'on a peur de vous, tin prison, on s'occupe de vous, on vous garde, on fait du bruit autour de vous, pour vous ; pour vous le tambour bat deux ou trois fois par jour, la garde veille l'arme au bras 1 vous êtes
quelque chose en prison ; vous êtes quelqu'un, vous êtes un prisonnier.
Hais, habiter un hôtel garni à Paris, entrer dans ces. froides murailles qui ont tendu leurs bras prostitués à tout le monde, an premier venu, jeune ou vieux, honnête homme ou voleur ! Se coucher dans un lit vénal, vénal sans passion et sans vice, tout simplement vénal ; marcher sur ces carreaux froids et secs où tant d'autres ont marché avant vous sans laisser d'empreinte ; ne se trouver ni chez soi, avec la liberté du chez soi, ni chez un étranger, avec les grâces et les bienfaits de l'hospitalité ; être seul dans cette foule ; ne pas savoir quelle main vous soulève la tête si vous êtes malade, et quelle main rejettera sur vous Je drap funèbre si vous mourez ; se fatiguer la mémoire pour retenir le nom de servantes et de valets qui ne sont pas à vous, et qu'il faut commander en suppliant ; chercher le numéro de sa loge comme le forçat retrouve son lit au bagne ; s'ouvrir sa chambre à soi-même, et, quand elle est ouverte, hésiter longtemps avant d'entrer, comme un voleur qui force une porte ; pais entrer au milieu des ténèbres et du silence, et sans entendre aboyer son caniche, sans entendre gazouiller son serin ; puis être seul, tout seul ! n'avoir aucune des joies de l'intérieur, rien, mon Dieu ! Et quand on frappe à la porte de la rue, savoir, à coup sûr, que ce n'est pas pour vous qu'on frappe \ se mettre à la fenêtre, étroite et basse, découvrir les hommes dans la rue tout petits ; les femmes qui courent, les carrosses qui volent, et se dire à chaque instant : — Rien pour moi ! — Cependant, au milieu de vous, monte et descend une foule d'étrangers qui vivent avec vous sous le même toit, sans se douter que vous êtes au monde, et qui vous coudoient sans vous voir I On arrive et l'on passe, on va et l'on vient, on naît et l'on meurt, au-dessus et au-dessous de vous, à droite et à gauche, de toutes parts, sans que vous en soyez jamais averti que par le hasard; horreur ! Et le vice est à votre porte, vous entendez frôler sa robe de soie; et la vertu est à votre porte, vous entendez siffler sa chaussure usée ; l'intrigue est à votre porte, qui veille; et rien pour vous, ni le vice, ni la vertu, ni l'intrigue, rien ! Puis il y a des jeunes gens qui descendent en courant l'escalier et qui vous réveillent en sursaut, entraînant avec eux
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leurs maîtresses à demi nues. Puis vous rencontres: des huissiers qui vous regardent à vous faire peur, et qui vous pressent contre la muraille à vous écraser. Le bruit, le bruit, toujours le bruit! le bruit aigu et grave, glapissant et sourd, le, bruit fou et le bruit sévère ; l'hôte de cette maison, c'est le bruit. Vous entendez à toute heure les bruits les plus discordants et les plus étranges; on compte de l'argent ici, là-haut on meurt de faim faute d'un écu ! Te figures- tu, Christophe, ton ami, ton élève, plongé dans cet abîme 1 et moi, je t'appelle, je te pleure; moi, je pleure mon joyeux matin d'autrefois, mon grand air du printemps, mes grands vents de l'automne, mon soleil poudroyant, ma grande route sillonnée de pas d'homme et de chevaux ; je regrette et je pleure notre maison à nous seuls, si vaste, si grande, si belle, si peuplée, si odorante, si pleine de fenaison, de poules, de canards, de grâces champêtres et de liberté ! Christophe ! Christophe 1 où est ma mère ? où est mon bonheur? où est ma fortune? où sont mes vingt ans? et toimême, Christophe, où es-tu?
le t'écris toujours ; c'est la seule trêve à mes douleurs. Ma lettre écrite, je la plie lentement, j'y mets ton nom avec soin ; le lendemain, j'en écris une autre, jusqu'à ce que je trouve une occasion de te les faire toutes parvenir. Ce sont là mes seules distractions. Une fois que ma lettre est écrite, il me semble que tu l'as reçue, je n'ai plus besoin de te l'envoyer; elles t'arriveront quand elles pourront t'arriver, comme elles sont écrites, au hasard et sans date, pêle-mêle ; car c'est pour moi, et non pas pour toi que je t'écris. Cependant, à tout hasard, je veux te raconter par ordre, non pas ce que je sens, mais ce qui m'est arrivé dans cette grande ville d'égoïstes, où je suis égaré depuis un mois.
Tu sais déjà comment je me suis installé dans mon hôtellerie . j'y ai pleuré beaucoup d'abord ; puis des pleurs j'ai passé à la
philosophie, et de la philosophie me voilà quelque peu dans la vie réelle. Mon cœur une fois dégonflé, je me suis trouvé assez fort pour être de sang-froid; j'ai donc essuyé mes yeux, et, tout seul avec moi, assis à ma fenêtre, à l'instant où le soir venait de tomber, je me suis demandé ce que j'étais venu faire à Paris?
C'est ici le moment, cher Christophe, de te faire un aveu que je ne t'aurais jamais fait au village. J'ai trop souffert pour te rien cacher. D'ailleurs, à présent, ma résolution d'aller en avant est si bien prise, que je puis te raconter, sans danger, par quel accident j'ai demandé à venir à Paris, et à quitter ainsi, de gaieté de cœur, tout le bonheur que j'ai perdu.
Ta sais, mon ami, que toi et moi nous sommes frères ; tu es le pauvre enfant trouvé de notre village, et moi je suis l'enfant ignorant que tu as trouvé et enveloppé dans le manteau de ta science. Si>je ne t'avais pas rencontré en mon chemin, que seraisje devenu, Christophe? un pauvre et chétif laboureur, ou un bel esprit de village ; un oisif de corps et d'esprit, par faiblesse d'esprit et de corps. Tes études ont été mes études, nous avons partagé le fruit défendu, que tu avais cueilli, d'une main tremblante, sur l'arbre de la science du bien et du mal. Toi, le frère ignorantin, tu te disais que ta vie était faite, que ton pain était gagné jusqu'à ta mort ; tu t'enveloppais dans ton manteau de bure, comme César dans son manteau de pourpre ; tu avais un état — un état ! Moi, cependant, je m'étais figuré que ce mot vivre I c'était rester couché mollement sous le hêtre de Virgile, à rêver d'Amaryllis ! La vie, en effet, n'était que cela pour moi, l'heureux enfant : s'éveiller, prier Dieu, se vêtir, manger, aller tout droit devant soi, se parer le dimanche, dormir, et le lendemain recommencer, comme faisait notre ami Claude, le jeune poulain que nous aimions tant. Hélas ! cette facile et douce vie,c'était un rêve pour Claude le poulain et pour moi aussi 1 Un matin, on est venu prendre le jeune cheval, on l'a ferré des quatre pieds, et, à présent, il gagne sa vie à porter les postillons de Ja poste. Pauvre Claude! si joyeux, si vif, si libre, si alerte, qui aimait tant l'herbe fraîche et large d'un an ! A moi aussi, on a fait comme on a fait à Claude ; on m'a dit ; Gagne ton orge I
C'est mon père qui me l'a dit lai-même, à moi-même, le dimanche de Quasimodo. Je m'en souviens ; il faisait froid, le vent sifflait, et la mare avait été mise à sec pour la pêche. Mon père me plaça sa grosse main sur la tête :
— Mon fils, me dit-il tout bas, j'ai à te parler.
Tu sais bien que mon père ne parie guère ; sa voix me fit moins peur que la solennité de son appel. Je le suivis.
Il marchait devant moi d'un grand pas, comme il marche toujours ; ses mains étaient croisées derrière le dos, et il sifflait entre ses dents cette joyeuse chanson à boire qui fait tant de peur aux dogues de la basse-cour.
Il me mena au fond du village, chez M. le curé, notre bon curé, d'une si belle figure. Quand je revis le calme presbytère, quand j'entrai dans cette salle parquetée, dont les murs sont décorés de ces belles cartes de géographie ; quand je retrouvai à sa place ce christ d'ivoire sur son velours noir ; quand je dis bonjour à la poule familière de la vieille Marguerite, je me sentis mieux et je repris haleine. Mon père salua M. le curé; il s'assit en me faisant signe d'approcher.
— Prosper, me dit-il, je t'ai fait venir chez M. le curé pour te dire que tu auras vingt ans dans six mois.
Je regardais M. le curé, qui tenait ses yeux baissés.
— Oui, vingt ans dans six mois, reprenait mon père, et il est temps que tu prennes un état, Prosper, et cela plutôt aujourd'hui que demain. — Et comme je gardais un silence obstiné, mon père ajoutait: — Autant le pain de l'enfant profite à l'enfant, autant le pain de l'enfant profite peu au jeune homme. N'as-tu pas honte que l'on vienne toujours t'offrir la mamelle? Quelque
* chose ne te dit-il pas que, si nous suons, nous autres, depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher, il est juste que tu aies ta part dans notre peine, toi aussi, à ton tour? Mais dites-lui donc cela, monsieur le curé, afin que Prosper comprenne ce que je veux lui dire ; il n'a pas seulement l'air de s'en douter.
Mon père se courba en deux, comme il fait toujours quand il se repose; puis, avec ses grandes mains, if se mit à remuer le pied de la table de chêne, comme s'il eût été tout seul ou chez lui.
Notre ami 1» curé, qui avait les yeux baissés, les releva enfin
sur moi, et son regard fut plein de bienveillance comme toujours.
— Ne comprends-tu pas ce quête dit ton père, Prosper?
— Mais, monsieur le curé, répondis-je, que faut-il faire? A quoi suis-je bon? Comment gagner ma vie? J'ai voulu apprendre à labourer, j'ai eu la fièvre pendant topis mois ; on m'a fait conduire une voiture de bois au village,^ri brisé la rolie dans l'ornière. Quant à moissonner, ou à récolter, ou à rentrer le foin dans la grange, chacun se moque de moi, et me dit : Va-?en, monsieur, tu vas te brûler au soleil! Mon père sait cela aussi bien que moi, et il est là pour le dire. Comment donc gagner ma vie, monsieur le curé, s'il vous plaît?
Disant ces mots, j'étais prêt à appeler à mon secours toi et manière; le curé se leva tout ému; la vieille Marguerite, entendant tout ce bruit, quitta sa poule, ouvrit la porte de la chambre, toute prête à me défendre ; il y eut un moment de silence.
Mon père reprit la parole :
— Écoute, Prosper, mon enfant, mon cher enfant; si tu étais seul à la maison, bien que je n'aime pas à voir un homme les bras croisés, jeté laisserais écrire et lire tes livres tout à l'aise, et encore ce serait un grand chagrin pour moi, mon enfant, car l'oisiveté est la mère de tout vice ; mais enfin, par amour pour ta mère, je n'aurais pas la force de te dire rudement : travaille ! et je ne voudrais pas qu'il fût dit, non, pour tout au monde ! que je te reproche ton pain. Mais enfin, Prosper, tu n'es pas seul à la maison ; il y a avec toi de grandes sœurs qui ne demandent qu'à grandir. Le travail, c'est le premier devoir de l'honnête homme. Chaque homme apporte avec lui sa tâche en ce monde. Si tu es faible et délicat et tout blanc, si la charrue te fait mal, si le foin nouveau t'incommode, si tu brises les voitures dans les ornières, si tu es délicat comme ta mère, au lieu d'être vigoureux comme ton père, crois-tu donc qu'il n'y ait de peine dans le monde qu'à travailler la terre ? Chacun a son lot ici-bas ; celui-ci a ses bras, celui-là sa tête ; l'un parle, l'autre écrit ; l'un pense, l'autre laboure. Je ne veux pas accuser ici ta mère et le frère Christophe, mais il me semble qu'ils pouvaient mieux t'élever, et plus utilement pour nous. Ainsi donc, c'est toi-même que j'en fais juge : ne veux-tu pas aller
chercher fortune rà-bas, puisque la terre ici ne peut pas te nourrir? Ne veux-tu pas être un monsieur là-bas, comme ton grand-père maternel, puisque tu n'as pas appris à être un paysan comme ton père? A présent, voilà qui est dit, mon garçon; j'ai fait mon devoir. A présent, reste ou pars, je n'ai plus rien à te dire ; seulem^it, ton père te demande cette faveur, c'est que, dans tous les cas, tu ne dises pas un mot de cette conversation à ta mère; tu me le promets, Prosper?
A ces mots, mon père s'en alla visiblement ému et ne voulant pas laisser paraître son émotion ; je restai seul avec Marguerite et le bon curé ; et, après avoir pris une pause assez longue, pour ne pas pleurer, nous tînmes conseil tous les trois.
Notre curé me parla ; son langage fut tout paternel ; il me dit que mon père avait raison ; que je ne pouvais* pas plus longtemps manger, sans travailler, le pain de mes jeunes sœurs» Il me fit sentir la nécessité de vivre par soi-même. Marguerite, qui suivait attentivement ce discours, approuvait en silence tout ce qu'il disait, et letligne homme, en conséquence, allait toujours.
Quand il m'eut bien prouvé qu'il n'y avait dans le monde que quelques privilégiés qui vivaient de leur oisiveté, M. le curé se mit à parler plus directement des espérances qu'il avait conçues pour moi. — Sans te flatter, me dit-il, tu es un bon jeune homme fait pour arriver, mon ami ; tu sais le latin aussi bien qu'on peut le savoir, tu sais autant d'histoire qu'un honnête homme peut en enseigner ; quant à la grammaire, tu Tas apprise dans Port- Royal, c'est tout dire. Tu as des mœurs douces et honnêtes ; ton enfance a été respectée et respectable ; on doit te protéger et t'aimer rien qu'à te voir. Sois donc tranquille, enfant, sur ton avenir. Courage, tu as ta mère qui t'aime comme une mère tendre et faible ; tu as ton père qui t'aime comme un homme courageux et fort ; tu as pour toi ta bonté, ta jeunesse, ta bonne conscience et la bénédiction de ton pasteur. — Disant ces mots, il m'embrassait en sanglotant, le saint vieillard 1
Que te dirai-je? nous nous entretînmes ainsi longtemps tous les trois ; nous gardâmes ainsi longtemps le silence. Je dînai au presbytère, bien tristement. La nuit venue, il fut convenu entre nous que je partirais aussitôt que mon trousseau serait prêt ; il
fut surtout convenu que je prendrais sur moi toutes les conséquences de mon départ. C'était le seul moyen que ma mère ne s'y opposât pas.
Voilà, mon ami, comment et pourquoi je suis parti. Crois-tu donc, mon frère, que si la nécessité cruelle ne m'y eût forcé, j'aurais été de mon propre mouvement dire à ma mère : Adieu, ma mère / et à la vieille Marguerite : Adieu, Marguerite! et à toi: Adieu, adieu, Christophe! le crois-tu donc ? — Et crois-tu donc que, pour Paris, j'aurais laissé tout le hameau là-bas, au milieu des eaux, des fleurs, des moissons, des vendanges, et des sons éclatants de Y Angélus ? Tu as cru pourtant cela, Christophe, quand je t'ai quitté — et sans tes larmes, j'aurais vu le reproche dans ton regard !
Mais aussi, autant je suis décidé à te dire toute mon infortune, autant je suis décidé, mon ami. à poursuivre la route commencée. Je le sens là, mon père et M. le curé avaient raison; il faut qu'un homme soit un homme ; il faut que celui qui n'est plus un enfant quitte les lisières et marche tout seul. En avant donc ! ayons donc du courage chacun de notre côté. Toi, prends soin des enfants du pauvre, apprends-leur à aimer Dieu, reste pauvre et modeste, cache avec soin ta science comme un autre cacherait son crime, et ne m'oublie pas dans tes prières de chaque soir. Moi, je vais me livrer en pâture à un monde qui ne voudra pas de moi, même comme sa dupe ; j'ai bien à travailler pour arriver à mon jour d'automne.
N'importe, je vais ensemencer le pauvre rocher qu'on me livrera dans ce monde ; je veux le cultiver avec la bêche et la charrue, et sous le soleil du midi ; je ne veux pas que mon père me reproche encore de n'avoir pas semé et de recueillir ; cependant, si tu m'en crois, recueille pour deux de la patience et du courage, mon frère ; le terrain dans lequel tu sèmeras est meilleur que le mien.
Je t'écris tout cela en attendant que la grande dame à laquelle tu m'as adressé soit de retour des bains de Dieppe, où elle accompagne S. A. R . madame la duchesse de Berry.
Quant à mon oncle Honoré, le frère de ma mère, je le trouverais peut-être si je savais seulement son nom, sa demeure et son eut à Paris. J
Je te disais dans ma précédente lettre que ma future protectrice n'était pas à Paris. On l'attendait de jour en jour ; sa maison était toute prête à la recevoir. Quand je dis une maison, j'ai tort; ces vastes demeures s'appellent un hôteJ-^Tousles grands seigneurs de Paris ont un hôtel à eux toutrseuls ; ils logent làdedans avec leurs domestiques et leurs chevaux, presque aussi à leur aise que mon père dans sa ferme. C'est justement ce qui fait que ma petite chambre est si petite à Paris. Admire le hasard 1 J'étais sorti le matin de bonne heure pour faire ma visite. Je m'étais habillé de mon mieux avec mon bel habit des dimanches, quand ma mère me donnait le bras pour aller à la messe. Je marchais sur la pointe du pied pour arriver tout éclatant dans cette maison. J'arrive, je parle au domestique qui est à la porte : « Madame la comtesse de Macla, s'il vous plaît? — Elle n'y est pas ! — Quand rentrera- t-elle, monsieur, s'il vous plaît? — Elle ne rentrera pas ! » Alors je remis mon chapeau sur ma tête, et je fis tous mes efforts, vains efforts ! pour avoir l'air aussi insolent que ce valet.
J'ignbre combien de temps j'aurais mis à me mettre tout à fait en colère, si un domestique de la maison, un cuisinier, ma foil en bonnet et en tablier blancs, ne m'eût reconnu à mon air naïf et ne fût venu à moi en me tendant la main.— Eh ! mon Dieu! s'écria-t-il , c'est M. Prosper lui-même! Bonjour, monsieur Prosper, mon camarade Prosper, quand nous allions à l'école. Et comment se porte le bon frère Christophe ? comment se porte M. le curé ? et la vieille Marguerite ? Mais comme vous voilà grandi et beau garçon, monsieur Prosper ! Mais entrez donc ! entrez, n'ayez pas peur, vous êtes chez moi. — Messieurs, disait-il à ses camarades, je vous présente Prosper, mon pays. Viens donc, Prosper, tu déjeuneras avec nous! — Ce fut ainsi qu'en un instant mon digne pays me faisait passer, en présence de ses associés, par tous les degrés de l'échelle de l'intimité.
Ce digne garçon, si parleur, si bavard et si officieux à présent, et de manières si distinguées (tu ne le croiras jamais !), ce n'était rien moins que Gaspard Touzon, le grand Gaspard, Gaspard la bête, comme on disait chez nous, le quatrième et dernier enfant, de Prosper Touzon, le garde-chasse à la Butteaux-Lapins ; t'en souviens-tu?
Tu te rappelles comme il était sournois, mélancolique, butor ! à présent, c'est un boute-en-train, il à de l'esprit, il est vif comme un poisson. Je lui ressemblerai peut-être un jour.
Quel qu'ait été son accueil, son accueil m'a touché. Au milieu de cette foule qui me regardait en dedans et en dehors, j'avais grand besoin d'être reconnu par quelqu'un; mieux valait encore être reconnu par Gaspard Touzon que par un autre. Je me laissai donc embrasser par Gaspard autant qu'il voulut m'embrasser, trop heureux de passer cette fois devant le concierge sans lever mon chapeau 1
Telle fut ma première visite chez la grande dame qui doit me protéger un jour et faire quelque chose de si peu.
Je n'ai pas accepté le déjeuner de Gaspard ; mais, en revanche, je l'ai invité à déjeuner. Un repas de trente sous, tout autant! ce qui n'a pas empêché le digne Touzon de me dire à deux reprises : Nous déjeunons mieux que cela à l'hôtel.
Toutefois, Gaspard, malgré son esprit et ses succès, est un digne homme encore, la prospérité ne l'a pas trop changé ; il est cependant cuisinier en second chez madame la comtesse. Je lui ai dit ce que je venais faire chez sa maîtresse ; je lui ai montré ta lettre de recommandation, et je lui ai expliqué en même temps comme quoi je savais le grec et le latin aussi bien que monsieur le curé, ce qui pouvait me conduire à tout.
Gaspard, qui n'était guère occupé par mon déjeuner, m'a écouté attentivement. De temps à autre, il fronçait le sourcil
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en signe de blâme. Il n'a pas trouvé qu'une lettre de recommandation du frère Christophe fût une lettre de première qualité, comme il dit. — Moi qui vous parle, disait-il, je ne suis entré, et subalterne encore, dans les cuisines de l'hôtel, que sur la recommandation de M. le général de Talont, officier de la Légion d'honneur, et chevalier de Saint-Louis.
Puis il buvait mon mauvais vin à petites gorgées, sans quitter sa grimace de mécontentement.
Alors je l'ai mis sur le compte de sa maîtresse ; il a peu parlé de sa maîtresse. Cependant il m'a dit que madame la comtesse était, autant qu'on peut l'être, dévote et grande dame, rien de plus, rien de moins.
Quand je le saurai, si je le sais jamais, je te dirai ce que c'est en effet qu'une grande dame et une dévote.
Cependant, malgré la discrétion ou l'ignorance de mon, invité, le déjeuner ne m'a pas ennuyé : je ne sais pas si mon ami Gaspard pourra en dire autant.
Il m'a quitté en me promettant do m'averlir aussitôt que sa maîtresse sera de retour,
Je ne suis pas fâché d'être à Paris tout seul et libre avant d'entrer sous le joug qu'on appelle la protection. J'attends donc patiemment le retour de madame la comtesse. Je viens et je vais. C'est une cohue dans laquelle il est impossible de rien distinguer ; cependant, je ne m'ennuie pas. Je suis comme le voyageur qui ferait le tour des murailles de la Chine : c'est toujours la même pierre, mais la masse impose et occupe. Paris, pour un pauvre jeune homme comme moi, est une muraille sans issue. Tout est fermé pour les gens de ma fortune ; les théâtres, les palais, les boutiques, les jardins publics même sont fermés. — L'autre jour, je veux entrer dans le jardin des Tuileries, la sentinelle me barre le passage : — On ne passe pas! j'étais en
veste. J'ai salué de loin les orangers du jardin, qui sont en fleurs.
Pour le pauvre, c'est un désert, cette immense ville ! Chacun passe comme l'éclair, sans se voir. La forêt est cent fois plus vivante. Dans nos forêts, il n'y a pas une place inhabitée ou inconnue ; on sait l'âge de tous les arbres ; on peut saluer de son nom le moindre insecte 1 Tout vous sourit, la nuit et le jour; le jour, c'est l'oiseau qui chante là-haut dans l'arbre, làhaut dans le ciel ; la nuit, c'est le ver qui jette son âme et son phosphore en sillons lumineux; c'est l'étoile qui file et qui tombe comme une de nos villageoises qui se foule le pied dans on bal. notre forêt déserte ! quelle ville habitée, quelle ville hospitalière, quelle bonne et douce, et populeuse, et bruyante, et hospitalière cité, comparée à Paris 1 La forêt vous donne pour rien son ombre séculaire, son tapis de mousse et son eau fraîche. Paris vous vend très -cher son ombre pelée, sa chaise de paille, son eau fétide ; la forêt étend sous vos pas ses moelleux petits sentiers qui courent au pied de l'arbre comme les poussins autour de la poule ; Paris vous enseigne de mauvaise grâce sa rue infecte et sombre que vous cherchez. La forêt, c'est la ville, c'est l'hospitalité, c'est le monde, c'est le bel art, c'est la vie ; la ville, c'est le meurtre, c'est le désert, c'est le mensonge, c'est la mort.
Te souviens-tu, Christophe, de la cabane verte que roule le berger çà et là dans les pâturages lointains ? C'est une maison sur deux roues qui se mène à bras où l'on veut. Quand le berger a bien placé sa maison sous un bel arbre, sur une pente heureuse, il s'entoure d'un grand parc sinueux aux formes variées. Il fait en petit ce que les autres riches font en grand; il a sa maison et son enclos tout autour de sa maison. Que de fois, par l'orage, par une pluie battante, nous sommes-nous réfugiés dans cet hôtel du berger !
Te souvient -il encore des, huttes de torchis et de bois que le charbonnier se construit dans la forêt? On les prendrait de loin pour les ruches de quelques abeilles malhabiles. Dans ces huttes vivent ensemble le père, l'enfant, la mère; ils y couchent l'hiver et l'été ; ils sont entourés de feux recouverts par la cendre, tout comme le berger est entouré de ses agneaux
bêlants. Ils vivent seuls, errants et pauvres. D'heure en heure, et quel que soit leur sommeil, ils sortent pour voir si leurs feux couvent toujours sous la cendre. C'est une pénible vie que celle des charbonniers! Ces pauvres sauvages sont tout noirs, ils sont maigres, ils ont faim. Que de fois, cependant, nous ont-ils dit avec un blanc sourire, et en se pressant autour de leur foyer : Jeunfs gens, prenez place et soupez avec nous!
Eh bien, cette hutte, cette cabane, Paris est bien grandi bien grand 1 tu chercherais en vain dans tout Paris vingt pouces de terre où reposer ta hutte ou ta cabane, ne fût-ce qu'une heure !
Souvent, quand je m'arrête dans, les places publiques, on me montre au doigt, et l'on se dit tout bas : — Voilà un paysan!
Paysan! c'est mieux que si on disait — Voilà un Cafrel
tl faut que je te rassure sur mes jessources pécuniaires. Dieu merci, elles sont encore fort grandes. Mon père a vendu deux vaches avant mon départ, souviens-t'en. Souviens-toi aussi que ma mère a filé tout cet hiver. Le curé et Marguerite voulaient acheter un cochon, ils ne l'ont pas acheté. — cœurs humains 1 et touchants sacrifices 1 tout cela, pour me donner le droit de passer quelques jours à Paris sans y mourir de misère et de froid !
P. S. Gaspard m'a prévenu par une lettre que ma future protectrice arrivait après-demain.
Cette lettre sera très-longue , si je puis te dire tout ce qui se passe dans mon cœur. Voici trois jours que je suis plongé dans la stupeur la plus profonde. Ce que j'ai vu et ce que j'ai entendu est en même temps si étrange et si simple, que je ne sais plus que penser. Où suis-je? où sommes-nous ? Pourquoi donc faire, le ciel m'a-t-il laissé tomber ici, pauvre âme
isolée, pour ne me donner ni appui, ni soutien, ni fortune, ni pouvoir, ni état, ni maison ; pour faire de moi un paysan trop savant et trop faible pour être un paysan ? Pardonne-moi cet emportement, cher Christophe ; mais, hélas ! contre qui veuxtu que je m'emporte, si je ne m'emporte pas contre toi, mon ami?
Je t'ai raconté que madame de Macla revenait des bains, de Dieppe. Gaspard m'avait averti de son retour. Elle arrivait le soir, le surlendemain elle serait visible. J'avais hâte de la voir, cette femme d'où dépendait ma destinée. De sa bonne ou de sa mauvaise volonté allait dépendre mon avenir. Mes faibles ressources s'en allaient chaque jour, je n'avais plus le lin filé par ma mère ; les deux vaches de mon père étaient parties ; le pourceau du bon curé me restait ; mais il était si petit quand on voulut l'acheter 1 Hélas! pensai-je en moi-même, il faudra toute une année à ma bonne mère pour filer autant de chanvre, mon père n'a plus de vache à vendre, et les pauvres de monsieur le curé ne s'apercevront que trop tôt, l'hiver prochain, qu'il n'a pas tué son porc de tous les ans.
11 fallait donc en finir et tenter cette grande dame. Je pris mon .courage à deux mains pour la seconde fois ; je me fis aussi élégant que je pus ; puis je cherchai mes lettres de recommandation. O malheur! je ne trouvais pas mes deux lettres. Je m'inquiète, je me tourmente ; où sont-elles? Je suis perdu si elles sont perdues ! Toute ma vie est dans ces lettres. Là est mon nom, grand Dieu! jusqu'à mon nom que j'ai perdu I H me faudra huit jours pour l'envoyer chercher par la poste. J'ai passé ainsi une heure horrible. Je prenais mille résolutions diverses tour à tour. Tout faire plutôt que d'attendre encore, plutôt que de fatiguer mon père de nouveau, plutôt que d'inquiéter mes amis de là-bas ! Je pensais déjà à me faire soldat, si on voulait me recevoir et me donner trente francs d'avance , quand tout à coup je retrouvai mes lettres de recommandation dans une des poches de mon habit.
Je sortis, mal remis de cette secousse, et, après des tours et des détours sur la pointe du pied, j'arrivai à l'hôtel de madame la comtesse de Macla. Une voiture m'avait éclaboussé en passant, je perdis beaucoup de temps à m'essuyer avec mon mou-
choir. Oh I qu'il en coûte pour être présentable, à celui qui est pauvre ! quel gré on devrait hd savoir de l'éclat de ses souliers et de la propreté de ses habits ! Un peu restauré, j'entrai à l'hôtel par les cuisines, en demandant mon ami et protecteur Gaspard Touzon.
Quand j'entrai, Gaspard était occupé à la cuisine; le chef était revenu avec sa maîtresse. Gaspard avait repris son rôle de subalterne ; c'était bien le même bonnet, le même tablier ; mais ce n'était plus le même visage radieux. Pauvre et humilié Gaspard 1
Cependant il me reconnut, mais en toute hâte, à la dérobée, en tournant la broche. Quant à sa protection, elle se bornait, ce jour-là, à ce simple signe de tête; puis il me désigna la porte de l'antichambre, — et il revint à son gibier qui tournait.
Voilà où était tombé mon protecteur, le protégé dégénérai baron de Talont, officier de la Légion d'honneur et chevalier de Saint-Louis!
Et moi, j'étais bien plus tombé que lui encore, moi, le protégé du curé de Saint-Nicolas d'Ampuy, de Gaspard Touzon et de frère Christophe l'ignorantinl
J'entre dans l'antichambre ; à moins d'entrer à genoux, il est impossible d'entrer plus respectueusement quelque part, même à la chapelle ardente, le vendredi saint.
Il me semble que je demandai quelqu'un, madame la comtesse, par exemple. — Personne ne me répondit. Cependant je tirai de ma poche mes deux lettres sur du gros papier à compter les journées des ouvriers. — Je tendis une de mes lettres. — Personne ne tendit la main pour la recevoir. — Alors ma pauvre lettre retomba dans mon chapeau ; mon chapeau la reçut d'un air si timide ! Je me pris à prendre en pitié ma lettre de recommandation.
Quelle minute j'ai passée là ! quel horrible moment ! Épuisé, haletant, honteux, muet, la bouche dévorée par la fièvre, le cœur palpitant, le sang soulevé, pâle, à demi mort, je m'assis sur le banc des domestiques ; l'antichambre trouva que j'étais bien hardi !
Cependant on entrait chez Madame, les deux portes s'ouvraient à deux battants, et les personnes qui étaient dans le
salon voisin se levaient ; on annonçait le nouveau venu; je penchais la tête, je voyais le coin d'un tableau, un fauteuil, une fleur du tapis; puis les deux battants se refermaient, tout était dit.
Combien cela eût-il duré? je ne sais. J'étais là sans pouls, sans regard, sans âme; — dans un rêve. Tout à coup un grand bruit de carrosse se fait entendre; deux chevaux fringants entrent dans la cour; un homme entre dans l'antichambre
— Madame la comtesse est-elle visible? dit-il.
Le valet, avec le plus profond respect : — Oui, monsieur le baron!
Us se lèvent tous. Moi je reste assis, et je regarde.
11 faut que ma figure, à ce moment, ait eu une singulière expression de misère et d'accablement ; il faut que mon œil ait révélé quelque peu les souffrances de mon âme, car tout à coup ce monsieur qui allait eirtrer en toute hâte, cet homme élégant et riche à qui les laquais eux-mêmes portaient tant de respect, il me regarde ! il s'arrête ! il s'approche de moi ! Jamais, non, jamais regard pareil n'a pesé sur ma tête ! Cet homme resta ainsi tout un siècle à me regarder. Pour moi, soumis à cette étrange fascination, j'attendais.
Oh ! c'est là un cruel supplice auquel je ne voudrais pas revenir, non, pas même pour le trône de France. Moi, courbé en deux sous le regard de cet inconnu ! moi, qui souvent avec toi ai regardé le soleil en face 1 Oh l la misère ! la misère ! comme elle flétrit un homme, et les plus jeunes et les mieux nés! comme elle ploie leur âme! Mais pourquoi aussi, malheureux que je suis, rester dans l'antichambre? pourquoi ne pas oser frapper à cette porte qui s'ouvre toute seule pour tant de gens ? pourquoi me surprendre à être vil pendant deux heures ! Voistu, Christophe, s'il fallait encore souffrir ce que j'ai souffert en cet instant, j'aimerais mieux mourir!
Je ne sais pas si l'étranger eut pitié de mon violent et muet désespoir, ou bien s'il attendit pour me parler qu'il m'eût assez vu, mais il s'approcha encore de moi, et avec une voix trèsdouce, le geste le plus poli et l'accent le plus affable : — Monsieur, me dit-il, vous attendez peut-être que votre tour soit venu pour entrer chez madame la comtesse?
Ce ton poli, cette voix, ce regard bienveillant, toute la grâce de sa personne, me calmèrent tout à coup. Mon cœur, qui bondissait dans ma poitrine, devint plus calme ; j'eus la force de me lever et de répondre, tremblant encore :
— Hélas ! monsieur, je n'ai pas de tour pour entrer; j'entrerai quand madame la comtesse le voudra. Cependant, monsieur, j'aurais grand besoin de lui parler.
Et je me remettais peu à peu en parlant. Pour lui, il me regardait toujours, mais déjà avec moins d'attention et d'un air plus amical :
— Eh bien ! me dit-il, puisque vous êtes ici avant moi, puisque c'est à vous à entrer, je vous demanderai la permission d'entrer avec vous, si vous le voulez bien.
En même temps il ouvrait la porte du premier salon. Le valet de chambre annonce : — M. le baron de la Bertenachel
M. le baron s'arrêta sur le seuil de la porte, et, se retournant vers moi : — Passez le premier, je vous prie, me dit-il.
Je passai.
Le premier salon n'était guère qu'une antichambre plus élégante que la première, et mon conducteur ne s'y arrêta pas.
Une porte s'ouvrit ; il me prit par la main en disant : — Suivez-moi !
Je le suivis.
Je ne te décrirai pas ce que je vis alors. Tu as lu assez de poètes pour avoir le droit de ne pas me croire. Mets donc la bride sur le cou de ton imagination,, et laisse-moi décrire ce que j'ai vu.
Figure-toi une grande chambre de soie et d'or, un grand lit qui ressemble à un autel recouvert du dais de la Fête-Dieu, cent mille choses inutiles et sans nom éparses çà et là dans le plus merveilleux désordre. Une femme, qui n'était ni vêtue, ni toute nue, était assise nonchalamment dans un grand fauteuil ; ses deux pieds se croisaient l'un.sur l'autre ; elle écoutait, elle parlait, elle regardait, elle voyait tout ; elle ne me vit pas.
A la vue de M. le baron, elle se leva à demi de son siège, elle tendit sa petite main en souriant :
— Eh ! bonjour l Eh ! comment allez-vous ? Eh ! pourquoi ne vous a-t-on pas vu de toute la saison ?
Moi, je me retirai dans le coin de la chambre, et je me fis tout petit. J'étais tout entier à la scène qui se passait.
Outre la comtesse, il y avait encore une dame d'un certain âge, en robe de satin noir ; un tout jeune homme en habit d'officier, qui était penché sur le siège de la vieille dame ; un peu plus loin, dans un vaste fauteuil à ramages, un monseigneur l'évêque, oui, un évêque véritable, portant sa large croix d'or sur sa poitrine, et qui lisait tranquillement son journal.
A proprement dire, madame la comtesse parlait seule, et M. le baron était seul à l'écouter. Les autres personnages étaient des personnages muets, ou du moins ils se regardaient, ils se parlaient, ils s'écoutaient tout bas.
Moi, retiré dans mon coin, je voyais tout ; je suivais le moindre mouvement de cette noble dame. Elle était blanche et vive, elle avait l'œil noir et net, les dents très-belles, le port très-haut, la voix d'un timbre éclatant.
Après elle, ce qui m'occupait] le plus, c'était monseigneur l'évêque. Un évêque, entends-tu, Christophe ! un évêque sans rochet, la tête nue, assis sur un fauteuil, dans une chambre, avec des femmes, et lisant un journal ! Quel spectacle pour nous qui n'avons vu un évêque que le jour de notre confirmation, à genoux devant lui et recevant le petit soufflet chrétien 1
Le reste de la société ne prenait pas garde à monseigneur ; on le traitait comme un autre homme. C'était étrange !
La conversation allait toujours. — Et ce qui t'étonnera, c'est que tout en ne perdant aucun geste des interlocuteurs, je ne perdis aucune de leurs paroles. J'étais double 1 Te rappelles-tu, un jour que j'étais malade, que le médecin, le savant docteur Colonjon, prétendait que nous avions six sens ? J'avais trouvé mon sixième sens t
Mais comment te donner une idée de ce jargon, de ce murmure, de ce badinage, de ces bruits, de ces silences? On croirait, au premier abord, que ces gens parlent le français de tout le monde, mais on trouve bientôt que c'est un langage au-dessus de la portée du vulgaire. L'idée, la pensée, le mouvement, la forme de cette parole, tout est inexplicable. Les mots n'ont plus le même sens ; c'est une parole coupée, entre-coupée, vagabonde, 3e repliant sur elle-même sans fin et sans cesse; et
revenant à chaque instant à son point de départ par un détour. Te rappelles-tu encore ce jour où tu voulus apprendre l'hébreu, mon ambitieux Christophe? Déjà tu lisais le livre saint dans son magnifique alphabet, .mais c'était tout. Tu n'avais pas l'intelligence de ces nobles sons que tu venais de découvrir ; ainsi étais-je, moi, entendant tout ce monde parler de politique, de royauté, de religion, de poésie, d'amour, de mille passions étranges et brûlantes dont le nom m'était à peine connu ; et cependant personne* n'avait encore daigné me jeter un regard, personne ne savait encore que j'étais là, quand tout à coup madame la comtesse, tournant par hasard ses yeux à demi fermés vers le coin où j'étais resté debout, laissa tomber ces mots avec une négligence et un mépris que nulle parole humaine ne saurait expliquer :
— Que nous- veut ce monsieur? En même temps elle était sur le point de faire un geste comme pour me montrer du doigt.
Elle avait, disant cela, les lèvres rapprochées, les yeux écartés, les dents serrées, l'œil à ses pieds; j'entends encore siffler à mes oreilles ce : Que nous veut ce monsieur ?
J'étais bien bas dans l'antichambre, j'étais encore plus bas dans le salon. Les autres gens me jetèrent un demi-regard ; le colonel m'aperçut à travers les cheveux rouges et bouffants de la vieille dame ; la vieille dame me regarda dans les yeux du colonel ; l'évoque lui-même ne me vit qu'à travers son journal ; j'étais muet, accablé, perdu !
Le baron de la Bertenache, tout seul, me regarda avec compassion, avec bonté, et, qui plus est, avec politesse ; car il est certaines positions dans la vie où la politesse soulage plus que la pitié ; je l'éprouvai pour la seconde fois, et, soit instinct, soit terreur, je laissai le baron répondre à ma place :
— J'ai trouvé monsieur dans l'antichambre, assis à côté de vos gens, madame ; certainement ce n'était pas là sa place, et j'ai cru servir vos intentions bienveillantes en l'introduisant. De grâce, madame, faites que je n'aie pas trop présumé de mon crédit auprès de vous ; regardez mon protégé d'un œil plus favorable. Regardez-le, de grâce; c'est un beau jeune homme de vingt ans à peine, un enfant encore, plein d'ingénuité et de tendresse ; timide, mais homme de cœur, j'en suis sûr... Regardez
IB CHBMIN BB TRÀVKRSB. 91
comme il tremble, madame; et que sa pâleur est belle! c'est absolument le teint que vous ayez vous-même après une pénible nuit d'insomnie et de bal.
En même temps il se levait, et, me prenant par la main, il me plaçait justement devant madame la comtesse : j'étais ébloui.
A la voix de mon introducteur, l'attention de la société me devint, sinon plus favorable, du moins plus honorable et plus directe; on me regarda en face, et, qui plus est, la cdmtesse, toujours hautaine cependant, m'adressa directement la parole :
— Que voulez-vous, monsieur ? — et qui êtes-vous, monsieur?
Je sentis qu'il fallait faire un effort pour répondre, ou bien qu'il fallait mourir ; je tendis mon âme de toutes mes forces, et, d'une voix ferme et qui me rassurait moi-même à mesure que je m'entendais «parler, je répondis :
— Madame, je suis le fils d'un fermier, dont le père était le fermier de votre père. Mon père, me trouvant trop faible pour travailler à la terre, m'a envoyé à Paris pour choisir un état. Le frère ignorantin Christophe, mon mentor et mon ami, m'a appris à lire et à écrire, et le grec et le latin ; il dit que je suis bon à quelque chose, et, comme vous avez été bonne pour lui, il a osé me donner une lettre pour vous, madame.
En même temps, je cherchais mes deux lettres dans ma poche; elles étaient restées dans mon chapeau; mon chapeau était par terre, au coin de la cheminée; j'allai prendre une de mes lettres, et je la présentai à la comtesse.
Elle hésitait. Le baron prit la lettre :
— Permettez-moi, madame, d'être votre lecteur; je m'intéresse à ce jeune homme, et je ne veux pas que vous laissiez sans la lire, la lettre de son ami Christophe.
Alors il ouvrit cette lettre, que j'avais lue à peine et dont je ne t'avais pas remercié, mon ami ; mais si tu savais comme elle est belle, et bonne et simple ! tu aurais pleuré toi-même si tu avais pu l'entendre lire ainsi 1 Pour ma part, j'aurais juré que ta cause était gagnée, et que l'on ne pouvait rien refuser à une prière ainsi faite ; toute la compagnie paraissait émue à eette lecture, et moi-même, moi, ton Prosper, j'en avais les larmes dans les yeux 1
Quand la lettre fut achevée, il y eut un moment de silence, pendant lequel je me grandis de dix coudées, la taille des héros d'Homère, me sentant aimé et protégé par un homme tel que toi !
Après quoi, madame la comtesse, me parlant avec une plus douce voix :
— Et que voulez-vous faire à Paris, mon enfant ?
— Madame, lui dis-je, tout encouragé, c'est à vous que je demande un conseil.
— Puisque vous êtes si savant, reprit-elle, puisque M. Christophe vous a si bien élevé, puisque vous savez le latin aussi bien que M. le curé d'Ampuy, ne voulez-vous pas entrer au séminaire? En ce cas, je vous recommanderai à notre saint oncle que voici.
En même temps elle regardait son oncle, à qui la proposition parut fort peu agréable.
— Madame ma nièce, dit monseigneur en se relevant à demi sur son fauteuil, croyez-vous donc que le séminaire soit ouvert ainsi au premier venu, sans nom, sans patrimoine, sans famille, parce qu'il a été élevé par frère Christophe ? Prenez-vous le séminaire pour une caserne, je vous prie? Et encore, quel moment choisit-on pour recommander ce nouveau venu ? Le moment où la religion se relève de toutes parts ! Croyez-vous donc qu'il en soit aujourd'hui du clergé de France comme sous l'Empire, ma nièce? Sous l'Empire, le dernier goujat qui avait peur d'aller à l'armée, ou dont l'armée ne voulait pas, était bon pour le sacerdoce ; aujourd'hui, le sacerdoce ressuscité se recrute dans ce que la France a de plus noble et de plus grand. Cherchez donc une autre place pour monsieur, s'il vous plaît. Au lieu de me l'adresser, pourquoi ne le recommandez-vous pas à madame votre cousine que Voici, ou à monsieur le colonel ? — Et monseigneur se promenait de long en large, tout ému, et sans me regarder. Moi, j'étais confondu de donner tant d'embarras à un évêque.
La vieille dame en robe noire répondit à monseigneur :
— Ce que vous nous demandez, monseigneur, est bien difficile, pour ne pas dire impossible. Nos bureaux sont remplis de solliciteurs recommandés de si haut 1 il n'y a pas de place
vacante si modeste, qui ne soit demandée pour leurs protégés, même par des princes du sang ! Songez donc, monseigneur, à toute la misère qui entoure la vieille noblesse 1 elle a tant souffert ! elle a tant d'enfants à pourvoir, tant de vieux serviteurs à nourrir, tant de besoins 1 Tout ce que je puis faire pour M. Prosper, c'est de le recommander de toutes mes forces à monsieur le colonel.
En même temps, la vieille dame faisait un horrible sourire à monsieur le colonel.
Le colonel, qui pensait à toute autre chose, improvisa tout à coup m brusque sourire, pour répondre à celui de la dame. L'effet de ces deux sourires, l'un jeté avec tant d'art, ridé jusqu'aux oreilles, l'autre brusque et subit, et qui se balance à peine au bout des lèvres, me fit horreur, surtout en pensant que ma destinée était placée entre ces deux sourires. A quoi le colonel répondit nonchalamment :
— Pour moi, je suis tout disposé à signer un engagement à M. Prosper ; mais je ne lui conseille guère d'entrer dans l'armée : c'était bon il y a dix ans; il y a dix ans, on pouvait fort bien avoir été soldat et devenir général, c'était la mode; en ce temps-là, quand un conscrit faisait son sac en partant, il y laissait toujours une place vide pour y placer, au besoin, le bâton de maréchal, c'était l'usage ; aujourd'hui tout est changé. Vous parlez de réformer le sanctuaire, [monseigneur ! et l'armée donc, à qui est-elle livrée encore ? quels hommes la commandent ? Si l'autel a besoin de grands noms, nous aussi nous en avons grand besoin ! L'armée et l'église, ce sont les domaines de la noblesse. Je ne conseille donc pas à monsieur de se faire soldat ; cependant, s'il le veut à toute force, je le recommanderai puissamment à mon sergent-major.
Je voyais bien que la conversation languissait. — Je n'eus pas le courage d'y mettre fin en me retirant. C'était une vengeance bien innocente de tant de mortifications.
Alors madame la comtesse revint à son oncle :
— Monseigneur mon oncle, ce jeune homme ne convient qu'à vous : il est trop faible pour faire un soldat; il est trop innocent pour faire un commis; il sait le latin, il explique Cicéron, mon oncle, Cicéron que vous aimez tant 1 Donnez-lui une petite place
dans un séminaire ; cela fera un diacre tout blond, comme vous les aimez. Aidez-nous un peu, mon oncle; cejeune homme va se perdre, si vous ne lui tendez pas la main, monseigneur ! donnezlui seulement une bourse, — nous nous chargeons du reste, nous autres ; — nous ferons une quête, nous ferons une loterie, nous jouerons son trousseau à l'écarté ce soir, nous ferons tout ce que nous pourrons pour ce jeune homme, n'est-il pas vrai, ma cousine et messieurs ?
A ce mot de quête, à l'idée* de cette aumône qu'on voulait me faire en jouant aux cartes, je ne me contins plus; je relevai la tête enfin ! je me rappelai enfin que j'étais venu à Paris pour être un homme ! J'étais si hors de moi, que je parlai avec le plus grand sang-froid; la sueur coule de mon front quand j'y songe à présent.
— Madame... mesdames... monseigneur... monsieur le colonel..., dis-je lentement, je n'accepte ni votre aumône, ni votre pitié 1 Je suis un homme de cœur, et j'aime mieux mourir de faim que de vous voir jouer entre vous à qui me donnera ma première soutane 1 La nécessité m'a jeté à Paris, mais c'est une nécessité honorable dont vous voulez faire une honte ; mes amis m'y ont envoyé, croyant avoir assez de crédit pour demander votre protection pour moi, et non pas votre aumône; donc, je vous remercie de votre pitié, monseigneur, mesdames et messieurs ; gardez-la pour d'autres ! Je sors 1
Je ne te dis pas tout mon discours ; j'ai mieux parlé que cela; et puis, il fallait voir tout ce monde d'égoïstes, dérangés dans leur oisiveté du matin, Moi, infime, déconcerter tout d'un coup leur vaniteuse charité ! moi déranger leur partie de cartes projetée pour le soir 1 J'ai eu là un moment de triomphe complet sur i'égoïsme de ces dames et de ces messieurs.
Un instant ma colère les avait surpris, mais ils eurent bientôt repris leur facile et commode attitude de mépris.
— Vraiment, c'est un fou sublime, ce M. Prosper ! dit la comtesse.
Ta lettre, que lui avait rendue le baron, lui échappa de la main.
Je ne répondis pas ; je ramassai la lettre par terre et je la baisai. — En relevant la tête, je vis le regard du baron, qui ne m'avait pas quitté.
J'allais sortir; le baron se leva, et, se mettant devant la porte, il m'arrêta :
— Monseigneur, dit41, il est bien convenu que vous ne voulez pas de ce jeune homme ?
Madame la baronne, il est bien convenu que vous ne voulez pas de ce jeune homme? *
Monsieur le colonel, et vous, madame la comtesse, il est bien convenu que vous ne voulez-pas de ce jeune homme ?
Disant cela, il jeta sur moi un regard inexprimable de bienveillance et de pitié, un regard plein de regret et de douleur.
—Vous ne voulez pas, reprenait-il, vous ne voulez pas, madame h comtesse, de ce jeune homme, de cet enfant de vos domaines, de ce petit Prosper si bien élevé par le frère Christophe, et qui a mangé le blé de votre grange ?
Vous n'en voulez pas ? vous ne voulez pas donner une mère à l'orphelin, un appui au jeune homme isolé ; vous ne voulez pas ! Vous ne voulez pas faire droit à la prière du vieux curé, qui vous prie à genoux; à la prière de ce bon Christophe, qui vous prie à genoux ? Vous voulez à toute force le laisser à lui-même dans tous les vices de cette infâme ville, le pauvre enfant si blond, si innocent, si naïf? Cela est dit entre nous, vous abandonnez cet enfant, et vous me le laissez à moi, madame ?
— A vous 1 à vous ! s'écria la comtesse d'un air effrayé.
— Et pourquoi pas à monsieur le baron ? reprit l'évêque. Oui, monsieur, ajouta monseigneur, cet enfant si plein d'orgueil, nous vous le donnons en toute propriété. Vous êtes riche et puissant, nous vous confions son avenir. Nous avons bien assez de pauvres, nous autres, pour ne pas en refuser à ceux qui nous en demandent. Et maintenant, ma nièce, il me semble qu'il est bien temps d'aller déjeuner.
Et ils se sont tous levés pour aller déjeuner, sans me demander si j'avais faim !
Tout cela te semble étrange ! et à moi donc ! Quand je songe que tout cela m'est arrivé en un jour, en vingt minutes 1 quand je songe que moi j'ai heurté, à mon premier pas dans le monde, une comtesse, une baronne, un évêque et un colonel 1 les plus grands noms de la vieille France ; car la France se divise au-
jourd'hui en deux Frances, la France noble et la France roturière, la cour et la ville. La première France est tout, la cour est tout, le reste n'est rien. Gela est bien extraordinaire et bien incompréhensible pour toi, Christophe !
Où en étais-je donc? Ah ! m'y voici. J'en étais à l'instant où le baron de la Bertenache venait de s'emparer de ma personne. Il me semblait que je venais de jouer un rôle dans un de ces anciens contrats de vente par lesquels les Romains vendaient leurs esclaves ; on avait fait pis que me vendre, moi, on m'avait donné pour rien, et à qui donné ? Mais enfin j'étais donné ; mon nouveau maître m'entraînait hors de cette maison comme s'il avait eu peur que j'y voulusse rester; il me fit monter en voiture avec lui, et nous voilà partis au galop.
Oui, parti avec lui, parti avec lui dans sa voiture, sans lui avoir dit : oui ou non 1 Parti 1 et en chemin, mes pensées se pressaient à flots. Que devenir, grand Dieu ! dans cette grande ville ? Que faire ici ? C'est alors que je sentais combien elle est sublime cette parole du Pater : Donnez-nous notre pain de chaque jour l Plus d'espoir, plus d'avenir, plus rien pour moi ! Tout m'est fermé, Paris et mon village. Eh ! comment ne me serais-je pas abandonné à la première voix charitable qui me dit : Venez avec moi, Prosper !
Quelquefois je me repentais de n'avoir pas accepté l'aumône que voulaient me jeter ces gens-là ; je m'en voulais de mon orgueil, et je me disais que c'était par ma faute si j'étais tout à à fait perdu.
Mon nouvel ami, me voyant plongé dans ces tristes idées, se mit à regarder dans la rue par la portière de sa voiture; il n'eût pas fait autrement s'il eût été seul. Il comprenait si bien que j'avais besoin de me recueillir 1
Nous arrivâmes ainsi à son hôtel dans le faubourg Saint*
Honoré; c'est une maison élégante du siècle passé, cachée tout au fond d'une vaste cour, à l'abri de tous les bruits et de tous les regards de Paris.
Nous descendîmes de voiture au* bas du péristyle; entrés chez lui, il me pria de lui faire l'honneur de partager son déjeuner. On mit un second couvert, et l'on servit.
Si je te disais tout ce qu'il avait sur cette table pour ce premier repas de la journée, l'argenterie, le cristal, le linge blanc et fin, les apprêts de tout genre, et comment les mets les plus simples, les œufs frais, par exemple, ne ressemblaient pas aux œufs àe notre ferme, tu ne pourrais pas me comprendre. Il y
avait des fruits, des fleurs, des recherches en tout genre. L'eau touillait sur la table pour le thé ; nous étions servis par deux domestiques en bas de soie ; le vin rouge était clair, limpide, léger, et légèrement chauffé dans l'eau tiède ; le vin blanc était à la glace ; le pain ressemblait à notre pain bénit le dimanche, quand il est rendu par cette riche dame de la commune de Malleval; et note bien que c'est là l'apprêt de tous les jours. Moi, cependant, me sentant à mon aise, et déjà remis de ces secousses violentes, je fis honneur à ce bon repas, dont j'avais grand besoin. Mon hôte, me voyant boire et manger, jouissait de mon bon appétit, comme nous-mêmes, Christophe, quand nous donnions notre morceau de lard et notre grand morceau de pain bis au mendiant du grand chemin.
Mais voilà ce qui est plus incroyable, et quel signe de croix tu vas faire quand je t'aurai dit qui est cet homme! Toutefois, il faut encore que je te raconte notre conversation ; je te dirai ensuite qui il est.
— Ainsi donc, me dit-il, enfin vous voilà comme je vous veux, et voici déjà que vous reprenez courage ; et vous avez raison, mon enfant, l'avenir est si grand 1 Ce qui vous arrive aujourd'hui et ce que vous regardez comme un très-grand échec, est peut-être un grand bonheur en effet.
— Je ne vois guère, lui répondis-je, comment c'est un grand bonheur pour moi : être seul dans ce vaste Paris, être privé du seul appui que je pouvais espérer 1 Hélas 1 j'ai peut-être été bien imprudent tout à l'heure, et, sans mon mouvement d'orgueil atupide, je serais peut-être prêtre ou soldat à l'heure qu'il est.
— Et c'est justement par ce mouvement d'orgueil que vous valez quelque chose, mon enfant ! Moi, qui vous parle, j'ai tressailli de joie quand je vous ai vu, du haut de votre pauvreté et de votre abandon, rejeter dédaigneusement l'insolente aumône de ces messieurs et de ces dames. Bravo, jeune homme 1 me suis-je écrié tout bas; bravo, jeune homme ! crache à la face de ces hypocrites ! De ce mouvement d'orgueil date pour vous, dans mon âme, une amitié qui ne finira qu'avec ma vie. Disant cela, il avait l'air pénétré.
Puis il reprenait: — Pauvre enfant, qui voulait aller au séminaire ! Mais vous ne savez donc pas ce que c'est que le séminaire? Qu'iriez-vous faire dans ce taudis sacré, vous, jeune homme noble et loyal, qui ne savez même pas faire la différence d'un janséniste et d'un jésuite? vous, enfant, qui croyez que tous les prêtres ressemblent au curé d'Ampuy? vous, enfant, qui vous lavez le visage et les mains chaque matin, qu'irieivous faire dans cette crasse -abominable ? vous, qui avez expliqué Cicéron et qui lisez les beaux livres deSalluste, qu'iriezvous faire dans cette ignorance ?
Pauvre enfant, qui voulait se faire soldat ! Mais aujourd'hui, être soldat c'est le métier d'une brute. Ce fut le plus noble métier quand le soldat défendait quelqu'un ou quelque chose ; quand toute l'histoire de l'Europe était à la guerre, quand le soldat était toute la force, toute la défense, toute la gloire, toute l'espérance de la nation ; quand le petit Caporal de la grande armée disait au soldat : Mon frère ! Mais, hélas! depuis qu'il est mort, le grand soldat, l'armée est morte et tombée avec lui. Que veux-tu faire à présent, pauvre soldat qui viens trop tard dans tous les champs célèbres de l'Europe, et à qui toute l'Europe tremblante pourrait répondre : II n'est plus temps, l'Empereur a passé par là, il n'a rien laissé à glaner. Êtes- vous donc un portefaix pour marcher au pas, chargé d'un fusil désarmé, d'une giberne vide et d'un sac tout neuf? Vous, soldat 1 vous, prêtre I Mais cet évêque que vous venez d'entendre, mais cet homme de guerre fait pour le boudoir, tout cela est mensonge. Le peuple ne croit pas à l'Église, le peuple ne croit pas à l'armée ; le peuple sait trop bien que tout cela est mort, l'Église sous Voltaire, l'armée sous Bonaparte ; l'Église nouvelle et la nouvelle armée»
tout cela est affaire de parade, d'étiquette, tout cela est l'affaire d'un jour ! Cessez donc de penser au séminaire, jeune homme; cessez donc de vouloir porter les armes aux jeunes colonels. Si vous voulez être quelque chose, faites-vous quelque chose vousmême et par vous-même ; pour commencer, faites-vous gentilhomme, c'est la chose la plus facile, la plus utile en ce moment et qui vous compromettra le moins. N'y consentez-vous pas, monsieur le chevalier.
Et confine je l'écoutais en ouvrant de grands yeux et de Utges oreilles : — Nous avons un an pour parler de cela, reprit-il. Dèfs à présent, souvenez-vous d'une chose : à dater de ce jour, je vous adopte. Je fais de vous, non pas mon fils, mais plus que mon fils, mon élève et mon ami ; de ce jour ma table est la vôtre... Pas de refus et pas de remerciements. Acceptez comme je vous offre, simplement. Pour commencer , prenezmoi ma bourse, je vous prie ; nous vivons dans un temps et dans une ville où il faut absolument qu'un homme ait de l'argent pour être un homme ; à compter de ce jour, vous avez la moitié de cinquante mille livres de rente, si voiis voulez.
A ce dernier mot sérieusement prononcé, je reculai d'effroi. Je ne sais quelle terreur subite me saisit, mais je sentis mon cœur se serrer dans ma poitrine, et je devins horriblement pâle. Le baron me prit la main:
— Tenez, me dit-il, vous avez peur, et vous avez raison. Vous vous méfiez d'un bienfaiteur inconnu, c'est très-bien fait. Vous avez tous les nobles instincts, Prosper. Je vais vous ramener d'un mot: je suis votre oncle, je suis le frère de ta mère, mon enfant; ma bonne sœur ne t'a-t-elle donc jamais parlé de moi, Prosper?
Et moi, sans lui répondre, je lui remis la lettre de ma mère. H y jeta à peine un coup d'œil.
— Ainsi, dit-il, tu le vois, ta mère elle-même te confie à moi, ton oncle et ton ami.
Puis," comme j'hésitais encore : — Enfant que tu es, me dit-il, tu es de mon sang, et je faime. Je t'ai reconnu dans l'antichambre de cette insolente comtesse ; tu ressembles si fort à ta mère, quand ta mère avait vingt ans! Ainsi donc laisse-toi guider par moi, ton guide naturel. Tu allais chercher la protection d'une
grande dame inconnue, accepte la protection de ton oncle. Je t' élèverai aussi bien que le frère Christophe, pour le moins, tu verras. Donc, repose-toi sur moi de ta destinée; je la ferai belle et digne du fils de ma sœur. Si ton père est un paysan, ton grand-père était un gentilhomme, souviens-t'en. Du reste, fais à ton plaisir, va, cours, agis, pense comme tu voudras, je De te demande obéissance qu'en ceci : c'est de ne jamais me parler de ce que je fais pour toi. Cela est bien entendu. Ahl certes, je vais donner une sévère leçon à cet évêque, à ce colonel, à*fces deux grandes dames I Je vais apprendre à cette société pédante et impérieuse ce que valent ses mépris ! Allons, mon fils, marchons en avant, la tête haute et sans reculer d'un pas. Surtout point de remerciements, point de reconnaissance ; la reconnaissance est un lourd bagage pour celui qui veut marcher. Marche donc sans me dire :. Merci 1 — Quand je rencontre un beau cheval à dresser, je le dresse ; quand il. est bien dressé, ceux qui me voient passer se disent entre eux : — Voilà un cavalier excellent ! et le cheval ne m'en sait aucun gré.
C'est ainsi qu'il a employé tous les tons pour me convaincre ,tu n'as jamais vu, ni entendu, ni rêvé un homme plus éloquent et plus persuasif que mon oncle le baron.
Et comme je sortais sans emporter l'argent qu'il m'avait offert : — Prenez donc votre argent, me dit-il, monsieur mon neveu ! Voulez-vous, par une fausse honte, retomber dans la vie misérable que vous avez menée ? Si vous ne voulez pas accepter cette bourse, empruntez-la-moi, vous me la rendrez en temps et lieu; dans dix ans s'il le faut, quand vous aurez fait assez de progrès pour avoir beaucoup d'ennemis.
Surtout, ajouta-t-il, point d'avarice, point d'épargne, usez-en largement avec l'argent; tant que vous en aurez, jetez l'argent à la face de l'espèce humaine, elle se courbera devant vous. Pour réussir en quelque chose, il faut toujours avilir les hommes tant qu'on le peut. Après quoi il me tendit la main, et je pris congé de lui.
Bonsoir I je tombe de fatigue, de cette fatigue malheureuse qui n'est pas le sommeil. Bonsoir 1 je me suis levé un paysan presque mendiant, je me couche un riche chevalier. — Mon grand ami Christophe, bonsoir !
N'est-ce pas que tu commences à ne rien comprendre à ce qui m'arrive? Et moi donc? Mais un peu de patience, mon ami, ne dépense pas tout ton étonnement en un jour ; fais provision de sîupeur ; fais comme moi, rêve tout éveillé. Je ne sais pas ce qui m'arrive, mais je te le raconte comme cela m'arrive ; tune comprends rien à, ce que je te raconte, tu m' écoutes, tu me sais du cœur et du regard, c'est tout ce qu'il me faut ; marchons tous les deux en avant, les yeux fermés, nous les ouvrirons plus tard.
Quand je sortis de chez mon oncle, il était deux heures ; depuis huit heures du matin que j'étais levé, une révolution s'était déjà opérée dans ma personne. Déjà mon pas était plus léger, ma tête était plus haute, Paris était plus beau déjà; dans la rue je marchais fièrement. Sais-tu pourquoi j'étais fier, et faut-il donc te le dire? Oui, j'étais fier, parce que je me sentais pénétrer, moi aussi, dans ce monde impénétrable ; parce que j'étais sur que tous les vices, toutes les ambitions, toutes les folies au-dessus de ma portée, allaient se courber d'elles-mêmes jusqu'à moi, comme le rameau d'or dans Y Enéide; ou plutôt, je venais de le conquérir, mon rameau d'or ; je l'avais à la main, ma puissance enchantée. J'étais riche ! riche tout à coup, riche d'un trésor trouvé, comme on le rêve à chaque maison qu'on voit en ruine, riche par enchantement, comme on le devient le soir, au coin du feu, dans les contes de la veillée ; j'étais riche ! . . . j'avais de l'or 1 j'avais de l'or!... Je tenais enfin dans ma main, enrésumé, mais en entier, ce vaste Paris qui reculait toujours devant mes pas qtaand j'étais pauvre; j'étais roi à mon tour. A moi Paris 1 à moi le Paris des spectacles et des fêtes, des bals et des concerts ; à moi le Paris du vice, le seul Paris ! J'ai de l'or, j'ai beaucoup d'or ; un or intarissable... un or que je n'a pas gagné. J'ai de l'or 1 je puis le prendre à pleines mains et le répandre; et si je le jette devant moi, l'espèce humaine va se J
baisser jusqu'à terre pour le ramasser dans la boue ; et quand
elle sera baissée, je puis lui donner du pied au derrière, et c'est à peine si elle se retournera pour me dire, avec un niais sourire : — Grand merci, riche !
Comme cet argent m'a changé toute la ville !... La ville était si hargneuse et si revêche hier, quand je n'avais rien ! elle est si obéissante et si souple aujourd'hui que je suis riche ! Hier, je' passais timidement contre la muraille, et j'aurais volontiers essuyé, avec le pan de mon habit, le pavé que j'avais touché du pied... Aujourd'hui, depuis deux heures, c'est moi qui insulte la muraille. La ville prend son chapeau à deux mains pour me saluer la première ; la ville est mon esclave, soumise, patiente, obéissante, résignée. A genoux devant moi ! elle est à genoux; arrache de ta bouche ta première pêche, ton meilleur morceau de bœuf ! elle me donne son bœuf et sa pêche. Vive l'hospitalité de l'or ! Je demande à la ville tout ce qu'elle a, elle me le donne ; ce qu'elle a de plus cher, elle me le livre pour les usages les plus abjects. La ville me livre son fils aîné pour en faire un crocheteur ; son vieux père pour en faire un portier ; elle me vend son frère cadet pour qu'il aille se faire tuer à ma place ; elle me prostitue sa petite fille qui a seize ans I Que disais-je donc, que c'était un gouffre sans issue?... C'est un lieu de délices dont on ne peut sortir ! J'ai calomnié cet honnête Paris. Voyez comme il court sur mes pas, la main à ses lèvres et le sourire sur les lèvres ; voyez comme il se range pour me faire place ; voyez comme il enlumine chaque soir ses comédiens pour moi ! Il raccourcit la- robe de ses danseuses pour moi. Il charge ses tables de vins et de viandes pour moi. Il prodigue le rouge à ses courtisanes pour moi ; l'or à ses maisons de jeu pour moi. Le vice partout pour moi. Tout cela est à moi, heureux ! Tout cela est toi, Prosper, Edouard, Georges. Chavigni de Chavigny 1 A moi la ville ! Paris est bien plus facile ^ acheter que l'empire romain, et s'achète bien plus vite, à bien
meilleur prix. Viens donc dans ma capitale, mon Christophe 1 tant que j'en serai le roi, grâce à mon or, viens ! et, quand tu seras arrivé, nous irons bras dessus, bras dessous dans la ville* comme deux bons frères, et nous irons nous asseoir à quelque balcon doré qu'on nous louera comme on loue une fenêtre à la Grève, un jour d'exécution ; et de là nous verrons passer toute ma ville, tout mon harem, mes sultanes favorites, mes houris échevelées, mon paradis sur la terre ; et, du haut de mon balcon, si tu vois passer un cheval, tu me diras : — Je Deux ce cheval! tu l'auras. De même pour une femme, n'importe lalaquelle, et tu auras la femme comme tu auras le cheval. Viens donc dans mon royaume, que je te fasse le maître de tout ce monde; après nous, ce sera à d'autres à régner tout un jour.
Te rappelles-tu le saint Évangile où il est raconté que Notre Seigneur Jésus-Christ fut transporté par le diable au sommet d'une haute montagne? Le diable dit à Notre Seigneur : — Tu vois tous les royaumes de ce monde ! adore-moi, ils sont à toi. Il y a des philosophes qui ont prétendu qu'il n'y a pas de montagnes assez hautes pour qu'on puisse découvrir de leur sommet tous les royaumes de l'univers.
Les imbéciles 1 à l'heure qu'il est, je vois le plus grand royaume de ce monde renfermé dans m^ bourse: — il y a deux cents louis tout au plus.
Pardonne-moi tous mes excès. Je ne suis pas si perdu que tu le supposes. Ce qui m'a emporté si loin dans ma dernière lettre, c'est la vue de l'or. Il m'eût fallu une âme plus forte pour passer ainsi, sans violence, de la misère à la fortune, du mépris de tous à l'admiration de tous ; cependant, les premières heures de ces accès une fois écoulées, et quand je me suis bien assuré que j'avais en effet tout ce que je voulais avoir avec de l'or, je me suis mis à rendre à Paris tout le mépris qu'il m'avait donné. J'ai laissé là toutes les voluptés bâtardes qu'il voulait jeter à
ma face, et je suis heureusement rentré dans mon sang froid et dans mon bon sens.
Une fois mon orgueil apaisé, je suis allé revoir mon bon oncle. Dans mes trois jours de délire,* je n'avais pas songé à lui une seule fois. Ce serait ici le lieu d'appliquer la parole que répète si souvent notre digne curé : — Du porc qui mange le gland sans regarder le chêne d'où le gland est tombé.
J'ai trouvé mon oncle dans son cabinet ; il était assis dans un coin, sur un tabouret fort bas ; il était tout habillé comme un homme qui va sortir ; il lisait dans un livre élégamment relié ; il lisait avec beaucoup d'attention.
Ah 1 Christophe, si tu voyais tous ces volumes entassés dans un si bel ordre, tu te croirais dans le Paradis terrestre. Je ne me serais jamais figuré qu'un seul homme pût avoir à lui seul tant de livres. De grandes armoires de haut en bas occupent les quatre murailles ; les livres y sont rangés avec beaucoup d'ordre et sur trois rangs. Rien n'égale la variété des dorures ; chacun de ces volumes, pris séparément, est un chef-d'œuvre d'élégance, de richesse et de goût.
• A la vue de cet homme, qui aurait tous les droits possibles pour être un osif , plongé si profondément dans l'étude, je devins rouge de honte, moi qui, depuis quinze jours, n'avais pas ouvert un livre I Mon reste d'enthousiasme s'évanouit tout à fait, et je redevins ce que j'aurais dû être toujours, un jeune homme modeste et simple, qui se sait ignorant et qui sent qu'il a besoin de tout le- monde.
Quand mon oncle s'aperçut que j'étais près de lui, il ferma son livre avec soin, il vint à moi, et, avec le même sourire que s'il m'eût vu le matin même :
— Comment allez- vous aujourd'hui, mon cher neveu?
— C'est moi, lui dis-je, qui devrais être venu bien plus tôt pour vous saluer, monsieur ; mais, depuis que je vous ai quitté, j'ai eu trois jours de délire qui m!ont fait oublier tous mes devoirs; pardonnez-moi!
— Vous n'avez pas de devoirs envers moi, me dit-il; je ne voudrais pas d'une amitié qui vous serait à charge ou à gêne. Vous venez me voir, tant mieux ! c'est que vous y trouvez plaisir; yous ne venez pas, tant mieux encore! c'est que vous
prenez plaisir ailleurs. Grande et pleine liberté à un enfant de votre âge ! Voilà tout mon plan d'éducation ; il n'est pas plus gênant que cela, et il n'en est pas de meilleur.
Moi, cependant, je me mis à regarder tous ses beauxlivres. — les beaux livres ! lui dis-je, et comme, au lieu de me prêter votre argent que je ne vous rendrai pas de sitôt, vous auriez bien mieux: fait de me prêter quelques volumes que je vous aurais rendus, et qui ne m'auraient pas tourné la tête comme votre argent !
— Il ne faut rien exagérer, répondit le baron ; cette bibliothèque est une affaire d'ostentation et de luxe plutôt qu'une chose d'utilité et d'agrément. Sur quatre mille volumes que j'ai entassés ici à grands frais et à grand'peine, il en est à peine cinquante dont la perte me causerait quelques regrets ; et
encore, dans ces cinquante, si l'on m'en donnait une demi-douzaine à choisir, n'était ma réputation de bibliophile et ma gloire de propriétaire, je verrais brûler tout le reste avec l'insensibilité d'Omar, quand il brûla la bibliothèque d'Alexandrie.
Il se mit à parler de littérature ; il en parla en homme d'esprit et de goût, qui est au courant de tout ce qui s'imprime de son temps et de tout ce qui est resté du vieux temps. — Voyezvous, me disait-il, littérairement parlant, c'est une époque misérable que la nôtre. Nous sommes tombés dans une littérature improvisée, élevée loin de l'antiquité, qui parle au hasard une langue de hasard. Jusqu'à notre siècle, les siècles littéraires se tenaient en France. Les arts et les lettres allaient d'un progrès à un autre, progrès attendu, désiré et prévu. Malgré les efforts de quelques esprits faux pour faire rétrograder la langue, la langue marchait toujours. Ronsard était bafoué dans son temps, comme Chapelain dans le sien. La poésie et l'histoire marchaient d'un pas égal, celle-ci marchait devant, comme c'est son droit ; l'autre venait ensuite, comme c'est son devoir. La poésie suivait toutes les nuances de l'histoire ; elles s'aidaient mutuellement à marcher. Le grand Corneille, tout humble qu'il était, s'appuyait sur les larges épaules de Richelieu; Racine était soutenu par Louis XIV ; à son tour, Voltaire donnait un coloris sans égal au règne de Louis XV, beau règne et belle époque, à tout prendre. En ce temps-là,, l'esprit français, nou-
Tellement émancipé, comptait sur un avenir, parce qu'il avait sous les yeux son beau passé. La révolution de 1789 a brisé le passé littéraire comme elle a brisé le passé politique : ce sont deux rives escarpées qui ont perdu le pont qui les unissait. A présent, qui osera ou qui pourra les joindre l'une à l'autre, ces deux îles escarpées et sans bord ? Je doute que ce, soit S. M. Louis XVIII, je doute que ce soit M. Casimir Delavigne. Les deux ponts sont brisés, j'imagine, sans retour. En attendant, l'humanité reste assise sur la rive nouvelle, occupée à voir couler l'eau comme le paysan d'Horace. Que ceux qui aiment ces plats rivages y demeurent; pour moi, je laisse la poésie moderne où elle est, je remonte le courant tout là-haut, jusqu'à ce que j'arrive à l'antiquité. A mon sens, l'antiquité seule est belle, seule elle a compris quelque chose aux grandes et chaleureuses passions. Savez-vous quelque chose de plus beau que l'Iliade, le savez-vous? Quels hommes! quels héros 1 quelles amitiés ! je donnerais tout le siècle de Louis XIV pour la colère d'Achille ou la mort de Patrocle. Entendez-vous quel grand cri pousse le bouillant fils des dieux? Ce noble cri retentit dans mon âme, après deux mille ans, comme il a retenti sur les bords du Scamandre. Et puis, comme le poète rejette au loin la passion vulgaire 1 La belle Hélène ne paraît qu'une fois dans ce grand poëme dont elle est le prétexte, et encore ne paraît-elle que dans le conseil des vieillards, qui se lève pour la saluer, comme on salue madame la duchesse de Berry quand elle passe. Oh! VIliadel V Iliade ï — Et qu'Alexandre avait raison de porter le chef-d'œuvre dans une cassette d'or ! — Mais ne m'avez- vous pas dit que vous savez le latin ? Je répondis qu'en effet je savais le latin. — Mais, a-t-il ajouté, vous le savez, j'espère, comme on sait une langue qu'on sait bien ; vous le lisez comme vous lisez le français ; vous en comprenez toutes les merveilleuses licences, de même que vous comprenez, par exemple, ce vers de Racine :
Et de David éteint rallumé le flambeau ?
Avez-vous jamais lu Juvénal ? aimez-vous la satire X ?
— J'ai lu Juvénal avec fureur, mais aussi et surtout, j'ai lu
tout Virgile, et tout Horace aussi et les Décades ; je puis dire que je sais bien le latin.
Il reprenait, sans me répondre directement :
— Virgile 1 que j'ai aimé ses Bucoliques I quelle fraîcheurl quelle admirable naïveté 1 quels bergers mollement étendus sous l'ombrage des bêtres 1 quel murmure de ruisseaux et d'abeilles errantes ! quelles luttes harmonieuses sur la flûte 1 Bergers, chantez Daphnis, portez Daphnis jusqu'aux cieux 1 Honneur à toi! — Puis toutes les joies des campagnes, toutes les anecdotes que cachent les saules, le repas du soir quand l'ombre descend de la montagne ; puis les injures des bergers rivaux I Quel chef-d'œuvre que les Bucoliques 1 N'est-ce pas, Prosper?
— Mais, lui dis-je, j'aime beaucoup aussi les Géorgiques et beaucoup aussi l'Enéide, le quatrième livre surtout !
A ces mots, il fit un geste convulsif.
— Oh ! s'écria-t-il, je le vois, vous avez été élevé comme tous les autres; vous sentez le collège, monsieur, et l'admiration de collège, la plus sotte des admirations. Les Géorgiques sur la ligne des Bucoliques, grand Dieu ! autant vaudrait dire que M. l'abbé Delille vaut Virgile. Rien n'est vrai comme les Bucoliques, rien n'est faux comme les Géorgiques. Les bergers de l'Àrcadie vivent encore dans les Bucoliques, les beaux et jeunes Bergers de l'Arcadie, vaniteux, taquins, flâneurs, chanteurs, poètes, paresseux, Italiens déjà, tout Romains qu'ils sont encore ; rien ne vit dans les Géorgiques. Le laboureur romain des Géorgiques ressemble à faire pitié au soldat laboureur du théâtre des Variétés; c'est un laboureur qui n'a jamais labouré, ce sont des campagnes qui n'ont jamais été cultivées ; rien n'est vrai dans ce livre, ni la fable, ni la leçon ; où avez-vous jamais vu qu'on fît sortir des abeilles du cadavre d'un taureau ?
Relisez donc les Géorgiques, mon beau neveu, avant de les tant louer, et^ce qui vaut mieux encore, apprenez les Bucoliques par cœur.
Bxtinctum nymphx crudeti funere Daphntm Flebant ! Vos coryli testes /...
Et il alla ainsi jusqu'à la fin, récitant ces beaux vers avec une indéfinissable expression de passion et de regret.
Quand il eut fini : — Je conçois bien, lui dis-je, jusqu'à un certain point votre antipathie pour les Gêorgiques ; ce n'est ni un livre pour l'agriculteur, ni un livre pour l'homme du monde ; il est trop savant ou trop peu savant ; c'est un grand défaut, j'en conviens ; mais n'est-ce pas un aimable délassement des guerres civiles? Quant à V Enéide, ce n'est pas un livre de la vieille république, il est vrai ; mais le quatrième livre, je vous le demande à mon tour, que trouvez- vous de plus beau ?
Il porta la main à ses yeux : — Je vous ai déjà dit, répondit-il vivement, que l'Enéide est un poëme manqué tout autant que la Henriade. L'Enéide, c'est un écho affaibli et médiocre du seul poëme épique de ce monde, l'Iliade. Virgile a mis en récit ce que Homère avait mis en action. Virgile a été, pendant ses douze chants, à côté de la poésie épique, sans y pouvoir entrer que rarement. Ajoutez que le sujet de l'Enéide est choisi moins par un poëte que par un citoyen romain qui veut flatter un empereur. Comment voulez-vous que je m'intéresse à un peuple qui va naître autant qu'à un vieux peuple qui tombe? Que me fait, à moi, le petit Latium tout en chaume, comparé à la vieille cité troyenne tout en pierre? Comparez vous Hector à Enée? comparez- vous le pieux Enée au divin Achille? Énée, qui calcule toutes les chances de son voyage ; Achille, qui va d'un seul bond d'une rive du Scamandre à l'autre rive, et que rien n'arrête, pas même la voix et les pleurs de ses chevaux ? Quant à votre quatrième livre, c'est là justement que je vous attendais, jeune homme, pour vous apprendre à ne pas admirer sur parole. Ce quatrième livre est un mensonge, d'abord parce qu'il est impossible que cette reine de Carthage, occupée à fonder un royaume, et très-malheureuse sous son premier mari Sichée, s'amuse tout de suite à faire de l'amour avec un homme comme Énée, froid, enuuyeux, bavard et admiratif! Il est impossible, d'autre part, qu'un homme comme Énée, si pieux, si soumis au Ciel, qui a perdu sa femme dans le sac de Troie, et qui la pleure, devienne amoureux à la première vue, et surtout qu'il tombe amoureux d'une femme comme Didon, emportée, maussade, volontaire, pauvre et ruinée, avec des mains qui sentent le cuir de taureau ; c'est tout au plus si Énée pouvait devenir amoureux de Y Anna soror. Voici donc cepen-
dant que le poète anime ces deux tristes héros d'une belle flamme, laquelle flamme jette son plus grand feu dans une caverne, pendant une nuit d'orage ; laquelle caverne, pour le dire en passant, ne vaut pas le nuage d or où Junon enferme Jupiter l Voici donc que Virgile les livre l'un à l'autre, Énée et Didon : puis, quand son orage est passé, il les sépare au moyen d'un songe ; Énée s'en va sur ses vaisseaux, Didon se brûle sur un bûcher, sans que ni l'un ni l'autre rencontrent le plus petit obstacle. Et vous appelez cela de la passion ? vous appelez cela de la poésie? vous comparez ce froid accouplement de deux amants sur le retour avec la colère d'Achille? Vous êtes bien jeune ou bien froid, en vérité !
Voulez-vous savoir mon sentiment? De tous les gens qui tiennent une place dans le quatrième livre, je n'aime que le jeune Ascagne, qui s'en va dans la campagne à cheval.
Ât puer Ascanius... Et il récita encore tout le morceau, car c'est une mémoire infatigable, et il sait par cœur même les poëmes qu'il aime le moins.
Gomme il me vit plongé dans le plus profond étonnement : — Vous devez me trouver bien pédant, me dit-il, mon enfant; mais c'est un défaut de mon âge qui s'avance; et puis, de quoi parlerait-on si on n'avait pas à s'entretenir de ces belles productions du génie humain? Pour moi, dans mes instants de découragement et de tristesse, je vais aux anciens poètes comme je vais à un ami dont les bras me sont toujours ouverts et dont le sourire est toujours tout prêt. Je vis avec eux, je les aime, je me bats avec eux dans la phalange macédonienne ; je sais leurs noms à tous, je sais leur gloire et je m'en pare ; je parcours TAttique à pied, je vais de Sparte à Lacédémone, je me lève devant les vieillards', j'assiste à la lutte des jeunes gens frottés d'huile ; seulement je ne coupe pas la corde de la lyre, je trouve qu'il n'y a jamais trop de cordes à la lyre quand on la touche bien.
Il se leva. — Je vous prie de croire, mon neveu, me dit-il, que je ne suis pas tous les jours aussi déclamateur. Cependant en voilà bien assez pour aujourd'hui ; Sat prata biberunt. Adieu donc, mon ami Prosper; allez vous distraire quelque part ; employez à la joie ces belles heures de votre jeunesse ; i! faudra bien, quand aurez jeté votre feu au dehors, que vous
fassiez vos premiers pas dans le monde. Là aussi, tous aurez bien des opinions à refaire, bien des préjugés à revoir. 11 me dit encore une fois : Adieu, mon neveu I et je le quittai, tout étourdi du choc de cet esprit qui marche comme l'ouragan.
Cet homme est devenu mon maître en toutes choses ; il m'a laissé si libre de faire tout ce que je veux faire et d'aller partout où je veux aller, que je suis toujours près de lui, toujours chez lui, à l'étudier, à l'interroger, à l'écouter. 11 m'écoute et il me répond avec la plus grande complaisance. Tu ne saurais croire tout ce que renferment cette tête et ce cœur.
Souvent ses réponses sont d'une solennité cruelle ; en général, il voit la nature humaine sous un bien triste aspect; il en a compté toutes les taches et toutes les rides. C'est un grand anatomiste qui a touché l'âme avec un scalpel et qui l'a disséquée; cela fait peur !
Et cependant il y a si peu d'objections à lui faire ! il est si difficile de lui répondre ! Mon épouvante redouble, à force de comprendre de plus en plus qu'il a raison. Cet homme depuis longtemps ne croit plus à rien, ni à la loyauté des hommes, ni à la vertu des femmes, ni au ciel, ni à l'enfer. Il verra un enfant sourire à sa mère en lui tendant les bras, il dira que cet enfant a faim ou soif ou envie de quelques jouets ; la femme au chevet de son mari malade, le mari agenouillé au tombeau de sa femme, le prêtre qui prie, le soldat qui se bat, le laboureur qui est aux champs, vains efforts! Il ne respecte rien, ni la prière, ni la maladie, ni le deuil, ni le courage, ni le travail du laboureur. Il a fait de l'égoïsme le seul Dieu invisible de f 5 monde. — Vous même, me dit-il, vous, Prosper, vous, mon neveu, je ne vous aime que parce que cela m'amuse de vous aimer!
Je ne vous aime que parce que je suis heureux de donner un démenti à la philanthropie de madame de Macla et à la charité
de Monseigneur. Je ne vous aime que parce que vous serez pour moi quelque jour un beau joyau de plus dans ma philosophie, une éclatante preuve de mes principes, un signe certain de mon mérite personnel, peut-être. Avec le temps et votre bonne nature, de vous, pauvre enfant abandonné, et tremblant dans une antichambre sous le mépris des laquais, je ferai un homme fort, brave, qui ne craindra rien de lui-même, ni des autres, ni de la terre, ni du ciel. Mais pour cela, il faut du temps et du courage, mon enfant.
C'est ainsi qu'il me parle franchement et tout d'une pièce. Avec moi il va droit au fait; il ne se gêne plus à présent pour me dire toute sa pensée. C'est un homme très-considéré à la cour et à la ville, parce que c'est un homme qui dit très-haut tout ce qu'il pense, et parce qu'on sait généralement que la bienveillance n'est pas le fond de son caractère.
Nous passons ainsi notre vie lui et moi, moi et lui, tant que je peux. Lui se laissant vivre sans ambition, sans chagrin et sans remords, au jour le jour; moi livré au monde extérieur, courant la ville, vivant en dehors, attendant impatiemment quil plaise enfin à mon tranquille et tout-puissant ami de m'ouvrir les hautes régions du monde où il m'a promis de me faire entrer.
Il m'a dit aujourd'hui : — Pourquoi ne pas mieux vous habiller, Prosper ? Qui donc vous a coupé cet habit ou plutôt ce sac si mal fait? Pourrez-vous me dire quelle est la forme ou quelle est la figure de ce chapeau, je vous prie, et quelle néces* site de porter des bottes de cette épaisseur? — Moi, qui me trouvais fort élégant, je ne savais que répondre.
— Voyez-vous, mon neveu, a-t-il repris, il y a deux manières de s'habiller aujourd'hui : c'est de suivre la mode pas à pas, ou bien encore de ne pas la suivre. Vous ne pouvez, pour être décemment vêtu, être trop près ou trop loin de la mode. Labruyère
a dit un contre-sens quand il a dit que l'homme d'esprit se laissait habiller par son tailleur. L'homme d'esprit commande à son tailleur comme à tout le reste. Si vous étiez un homme célèbre ou un homme considérable, c'est-à-dire que vous eussiez le droit d'échapper au joug de la mode, vous feriez appeler votre tailleur, vous lui commanderiez, une fois pour toutes, un habillement complet et tout à votre convenance ; mais une fois cette mode-là adoptée par vous, vous auriez toute votre vie le même costume, toujours le même. Gela vous vieillirait de dix ans d'abord, cela vous rajeunirait de vingt ans plus tard. Mais, je vous le répète, le monde pardonne ce laisser-aller seulement à quelques hommes privilégiés, à la grande naissance, à la très-grande fortune, au mérite bien reconnu, à tous ceux qui ont le droit de ne pas perdre leur vie en minuties, aux heureux de ce monde, en un mot. Mais à tous ceux qui, comme vous, ont leur chemin à faire, un costume sévèrement à la mode est de rigueur, le monde ne pardonnant rien à ceux qui ne se gênent pas pour lui. Le monde a la vanité et la jalousie d'un parvenu ; il veut qu'on lui sacrifie toutes ses aises ; vous ne serez jamais assez respectueux pour le monde, vous ne lui ferez jamais assez de sacrifices : commencez donc par vous habiller comme il veut qu'on s'habille ; prenez son tailleur, son bottier, tous les ouvriers dont il se sert : qu'il voie à votre linge, qu'il sente à vos odeurs, qu'il devine à vos vêtements, que vous avez passé par la même route que lui ; sauf à vous à porter vos habits avec toute l'aisance que vous pourrez. Ainsi donc, dès demain, je vous enverrai les fournisseurs dont je me servais autrefois quand j'étais jeune et beau comme vous, quand j'avais besoin comme vous de parvenir.
Tune saurais croire jusqu'où s'étend sa sollicitude. Il a voulu assister lui-même à la prise de mes nouveaux habits, et alors, pour la première fois, il est monté à la chambre de mon hôtellerie, qui à présent est au premier étage, cependant. — Mon Dieul Proper, m'a-t-il dit, quel horrible et abominable appartement! quel escalier infect! dans quel bouge honteux êtes-rous allé vous nicher ? Je ne voudrais pas pour tout au monde que mon valet de chambre passât seulement une nuit dans ce mé* chant lit.
Il était en train de me démontrer la nécessité d'habiter une belle maison, lorsque le tailleur arriva. Il a critiqué beaucoup tout ce qui avait été fait. — Cet habit est trop étroit par devant ; il fait un mauvais pli par derrière. — Ce gilet est deux fois trop long; il vous coupe en deux comme un magister de village. — Et ceci ! et cela I — Monsieur, a-t-il dit au tailleur, tout ceci est d'un goût détestable ! Vous avez bien vieilli depuis moi.
Gomme le tailleur s'en allait, mon linge est arrivé. Les dentelles de ma mère ne sont pas plus transparentes et plus blanches. Mon oncle a paru satisfait de' la lin gère.
— Ceci, a-t-il dit, est une des premières nécessités de l'homme bien mis. C'est à son linge que se reconnaît l'homme comme il faut. L'habit peut être négligé quelquefois, le linge jamais. Il a parlé ainsi pendant une heure, et aussi bien parlé tout au moins qu'à propos de Virgile ou d'Homère l'autre jour.
Ceci fait, il est descendu avec moi ; j'ai payé la dernière quinzaine de mon hôtel, et nous avons été du même pas chercher un autre appartement pour moi.
En chemin, il me faisait encore une leçon : — A un homme d'un certain monde, ce qui importe avant tout pour son logeraient, c'est que la maison qu'il habite soit vaste, honorable et belle. Il faut qu'on voie son habitation du dehors ; il faut qu'il y ait dans sa maison un beau portier, un vaste escalier éclairé le soir, beaucoup d'écuries et de remises au-dessous de lui, des chevaux et des domestiques dans sa cour, une fontaine, un jardin, s'il est possible ; car pour l'homme qui passe, pour le visiteur distrait, pour le facteur de la poste aux lettres, tout cela, portier; vaste escalier, vestibules, écuries et remises, domestiques et fontaine, cour et jardin, tout cela t'appartiendra un instant; l'opinion te le donne ou te le prête, en tout ou en partie ; or, l'homme sage accepte toujours, bon gré mal gré, ce que lui donne l'opinion ; quels que soient ses dons, il en reste toujours quelque chose.
Ainsi parlant, nous arrivâmes dans une grande et belle rue qui donne sur les Tuileries. Tout vis-à-vis le noble jardin, et dans une vaste "maison, nous trouvâmes un petit logement, composé d'une antichambre et d'une vaste chambre à coucher.
— Il faut prendre cela, me dit-il, la maison convient. Quant aux meubles de ton appartement, il n'y a, à vrai dire, que deux meubles dont on ne peut pas se passer, à savoir, un coffre-fort bien fermé et une toilette bien garnie. Avec ces deuxmeubles-là, coffre-fort et toilette, or et propreté, très-beaux, très-complets, très-parfaits, vous vous passez de tous les autres sans que personne ait rien à redire. En effet, à la rigueur, vous pouyez avoir un méchant lit ; on supposera que vous aimez à coucher sur la dure. — On vous pardonne une mauvaise table et de vieux fauteuils ; on répondra que vous n'avez pas le luxe. Mais un coffre-fort 1 c'est mieux que le sommeil" ou le repos, c'est la fortune. Je le veux bien garni de clous, de fer, de serrures, de secrets de toutes sortes. Oh! dira-t-on, quelle défiance! et par ce qu'on verra du coffre, on jugera l'argent qu'il contient. Ceci est pour les autres. Mais la toilette et l'eau à grands flots, à chaque heure de la journée, ceci est pour vous, c'est votre affaire personnelle, songez-y. L'homme de la nature ne se lave jamais; l'homme policé se lave tous les jours une fois pendant cinq minutes ; l'homme comme il faut se lave tout le jour. Vous autres, jeunes gens, quand vous vous êtes plongés le matin dans l'eau froide comme de jeunes canards, vous croyez avoir fait beaucoup. Vous ne connaissez pas d'autres ablutions que celles des Turcs. Vous êtes des barbares. Ceci est une longue et difficile science, mais aussi une grande supériorité, un grand bonheur, surtout avec votre figure, mon neveu Prosper, surtout avec vos mains, avec ces longs cheveux si souples ! Vous êtes né pour être un cavalier accompli; la nature vous a tout donné, le regard, la voix, la taille, l'esprit, le cœur; il vous manque l'éducation, et je ne vous cache pas qu'en ceci vous êtes bien en retard !
Trois jours après, j'allai le voir dans tout l'attirail de mon nouveau costume. Qu'aurais-tu dit, mon bon Christophe, si tu avais pu me voir dans mon triomphe? J'étais vraiment un beau cavalier ; c'était une seconde métamorphose plus complète encore que la première : tout était nouveau pour moi dans ces nouvelles élégances. Ma poitrine était maintenue sans effort, mes épaules sentaient mon habit sans être gênées, tout le reste était à l'avenant; quand j'entrai chez mon oncle, il ne put retenir un sourire de satisfaction :
— Mon élève se forme, me dit-il, et il sera bientôt aussi avancé que son maître. C'est bien, cela I Voyez, donc, Prosper, comme votre taille est plus élancée, comme votre poitrine paraît plus large et votre pied plus petit 1 Vous n'êtes déjà plus le même homme; et cependant mettez-moi plus d'aisance dans votre démarche, moins de raideur dans votre maintien. 11 ne faut pas avoir l'air de savoir que vous portez un habit h la mode; n'y tenez pas le moins du monde, non plus qu'à votre chapeau, qui est encore tout bêtement neuf; brisez tout cela, que tout cela obéisse au lieu de commander. Par exemple, ces gants sont ternes et ne sont pas encore déchirés, c'est une faute; votre cravate est trop empesée; il faut qu'elle se roule nonchalamment autour de votre cou, sans se terminer par ce nœud ridicule qui rappelle l'Empire. J'insiste sur ce point, parce qu'en effet la cravate est l'article important chez un homme; selon sa manière de la mettre, elle lui donne l'air d'un niais ou l'air d'un fat, ou, qui pis est, l'air d'un sot, trois airs à redouter également, le dernier plus que le second, le second plus que le premier.
Or, il me dit toutes ces puérilités d'un si grand sang-froid, que moi, je l'écoute avec la plus grande attention ; car, à tout prendre, toutes ces leçons de luxe et de bien-être, qui doivent te paraître, à toi, si futiles, mon Christophe, me paraissent, à cette heure, très-bien calculées. — Si, en effet, me disait-il en-
core, l'homme ne s'habillait que pour se vêtir, une blouse lui suffirait ; l'hiver, il porterait une blouse en laine, et tout serait dit. Une fois donc que vous admettez que le costume est une distinction sociale, vous en faites par cela même une science très-importante et très-avancée, qui a ses secrets, ses mystères, ses triomphes, ses défaites. Mon oncle possède à fond cette science du costume, et ce n'est guère qu'après l'avoir entendu sur ce sujet, que l'on devine combien sa simplicité est savante, combien son désordre est calculé, combien de recherches et d'études dans ce hasard.
Je ne saurais me rappeler tout ce qu'il m'a dit encore. Il a parlé des odeurs : — Il faut, dit-il, qu'un homme aime les odeurs pour lui seul ; il faut que les autres devinent qu'il les aime, mais ne les sentent pas. A l'homme sensé qui n'aide ni le vin, cet abominable feu à l'usage des brutes, ni le café, ce stupide poison des bonnes femmes et des cuisinières, ni le thé, cette fade décoction chinoise qui vous rend les dents noires, les parfums sont une ressource puissante. Ils .pénètrent le corps d'un feu léger et doux ; ils raniment les esprits sa'iîs avoir besoin de passer par l'estomac ; ils réjouissent la vue, l'odorat et le toucher, les trois vrais sens, les trois sens dignes d'un homme, sans avoir besoin d'appeler à leur secours le goût, ce sens de la brute, le seul sens de l'animal. J'aime les parfums avec passion ; mais, dans les parfums, il y a un choix sévère et très-important. Je les divise en deux classes, le parfum chaud et le parfum acide. Le parfum chaud est une peste. Le camphre, le musc, la vanille, sont autant d'essences huileuses qui vous portent à la tête et au cœur ; ce sont des odeurs lourdes et terrestres qui ne vont pas au delà de l'odorat. Parlez-moi du parfum qui s'envole comme le gaz 1 parlez-moi des odeurs qui s'échappent de leur prison de cristal ! Vous ouvrez le flacon, plus d'odeur. — Où est-elle? Elle est là-haut, dans le ciel. Mais ces ineffables bonheurs du sixième sens ont été refusés à l'Europe. L'Orient est le vrai pays des essences ; on ne les comprend, on ne les aime que dans l'Orient. Nous autres Visigoths, nous prenons le premier flacon venu, et nous posons notre nez sur cette essence de hasard, et puis advienne que pourra. Quand je passe , devant la boutique de ces parfumeurs à la mode, quand je vois
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ces petites fioles étiquetées, ces crèmes, ces écumes, ces pommades, ces essences pour les cheveux, ces amas infects de compositions horribles, le dégoût me prend comme le dégoût prend le gourmet arrêté devant le comptoir en plomb d'un marchand de vins. Nous sommes un peuple bien mal loti. Dans leurs temples chrétiens, ces Français si dévots, dans sa chapelle royale, ce roi catholique et si riche, au nez de leur Dieu restauré sur son autel, les malheureux I dans des encensoirs d'argent, ils brûlent une ignoble térébenthine, une espèce de colophane volée au saule pleureur, et ils appellent cela encens 1 Oui, mon Dieu I ils te disent à toi qui as fait l'Arabie, à toi qui as fait le désert : — Cette épaisse et crasse fumée qui brûle sous la main vacillante de l'enfant de chœur : c'est de l'encens ! C'est de l'encens, mon Dieu ! Le roi lui-même te dit : c'est de l'encens ! Et puis l'archevêque se plaindra qu'on n'aille pas dans le temple ! et puis M . de Lamennais écrira un livre sur l'Indifférence en matière de religion ! Monseigneur le premier aumônier dira que la chapelle est déserte ; les courtisans trouveront, même le front tourné vers l'auguste famille et le dos tourné à l'autel, que la messe est trop longue ; je le crois bien, par Dieu I que le temple est désert, que la chapelle est abandonnée, et que la messe est longue, sous l'abominable fumée d'un pareil encens !
Par exemple, croiriez-vous qu'à son sacre, où, Dieu merci! il avait fait venir des choses bien étonnantes, le pape d'abord, — Bonaparte lui-même, Bonaparte empereur, dans la France qu'il avait faite, n'a pas pu trouver quatre prises de pur encens ? Et il appelait cela un sacre 1
Quand Michel-Ange le Terrible élevait vers le ciel le dôme de Saint-Pierre de Rome, il ne savait pas que ce dôme tomberait faute d'un grain d'encens. Ils ont élevé Saint-Pierre de Rome sans songer à faire planter de l'encens pour Saint-Pierre de Rome ! les profanes ! Voilà pourquoi maître Luther eut si beau jeu.
Retenez bien ceci, mon neveu, un parfum ne peut pas être trop doux, trop léger, trop vaporeux. Le bon parfum est aussi rare que le beau diamant, et bien plus digne d'un homme ; c'est une jouissance qui doit être isolée pour être complète.
Surtout t en fait de parfums, méfiez-vous d'une odeur abominable qui est devenue en France, je ne sais comment, une chose de première nécessité : je veux parler de l'admirable eau de Cologne de Farina. On mettrait un vaisseau à flot avec l'eau de Cologne qui se dépense chez nous tous les ans ; c'est un fluide qui brûle comme l'acide sulfurique et qui est un peu plus infect. La femme de l'épicier, la femme de l'huissier, la femme de chambre, le commis de boutique et le sous-lieutenant de génie en font une effroyable consommation ; ils en font une eau virginale pour se rafraîchir le teint, une eau seconde pour se blanchir les dents; ils s'en arrosent les cheveux pour les faire friser; ils s'en appliquent des compresses sous les yeux pour s'empêcher de pleurer; ils en mettent partout; ils en mettent dans leur mouchoir de poche, et, quand ils viennent à lever leur mouchoir, il s'exhale une odeur pourrie à vous faire tomber à la renverse. L'eau de Cologne et la térébenthine ont perverti l'odorat national criez nous, comme l'orgue de Barbarie et le tambour de basque ont gâté notre peu d'instinct musical. C'est une infection abominable I Et puis il y a des gens qui vous disent : — Vous êtes de grands poètes I Si nous avions çté poètes quelque peu, nous aurions commencé par mettre au gibet M. Jean- Marie Farina et ses imitateurs, et tous ceux qui vendent de Feau admirable à six francs les dix pintes. Vingt sous la pinte de parfums 1 II me semble entendre dire à un faussaire : Achetez-moi mon collier de perles cinquante francs 1
Disant cela, il tira de sa poche un petit flacon, puis il eut l'air de s'endormir, mollement enfoncé dans un grand fauteuil !
Telle fut à peu près sa dissertation sur les parfums.
Je ne sais pas ce que tu en penses ; pour ma part, je l'ai trouvée aussi intéressante que la dissertation de Pline le Naturaliste : De unguentis.
C'est vraiment un homme plein de science et d'originalité. Il a, sur tout ce qui existe, des aperçus si neufs et si fins, neufs du moins pour moi, que je ne puis assez te dire tout mon étonnement, non plus que tout mon plaisir à l'entendre parler. Il m'a déjà appris plus de choses en quelques mois que je n'aurais pu en deviner en toute ma vie. Quand il me voit, il fait tous ses efforts pour être aimable et gai, et pour, laisser de côté ce qu'il appelle son enseignement ; mais son zèle l'emporte le plus souvent ; tout d'un coup il monte en chaire, et il me parle des heures entières sur toute cette science de la vie élégante qu'il sait si bien. •
Aujourd'hui, par exemple, nous avons parlé des détails de la toilette ; il en a parlé sans façon, sans enthousiasme et sans colère, et il a été très-amusant ; car son défaut, s'il en a un, c'est de s'emporter sans raison, et d'entrer dans de grandes fureurs à propos de la moindre chose qui lui déplaît.
— La toilette d'un homme, m'a-t-il dit, comme celle d une femme, au reste, vit surtout par ses détails. Je ne vous parle pas de la toilette des femmes, que je n'ai jamais comprise ; ce que les femmes appellent leur toilette est une chose si bizarre qu'il n'y a rien à en dire : ce sont des couleurs tranchées, des morceaux, de ruban et des morceaux de gaze; ce sont des souliers bien faits pour un pied souvent mal fait, ce sont des gants collants sur une main très-maigre, ce sont de longs bras dont on voit le coude rouge, c'est une taille entassée dans un corset écourté, une foule de colifichets sans goût, sans grâce et' sans valeur ; ou bien ce sont de lourds diamants, plus habitués à être chez l'usurier que sur le cou raboteux de leur maîtresse ; ce sont des robes très-longues pour dissimuler des jambes très-mal faites ; ce sont des oreilles percées où pend de l'or mat, ce sont des cheveux entassées en chignon, pêle-mêle avec de faux cheveux ; c'est du rouge qu'elles mettent sur leurs joues, du noir
dont elles teignent leurs sourcils, une large boucle, et une large ceinture qui coupe leur taille en deux ; tout cela est mesquin, d'ailleurs, et de valeur aucune. Prenez dans un bal la femme la plus élégante, déshabillez-la, ou plutôt faites-la déshabiller par votre valet de chambre, et faites vendre sa robe, son fichu, ses souliers, toute sa gaze et tous ses rubans, vous ne trouverez pas de tout cela de quoi lui acheter un pot de fard. Frivolité est le nom de la femme, comme Shakspeare Ta trèsbien dit.
Au contraire, un homme comme il faut peut faire de chaque objet de sa toilette un très-grand objet de luxe, j'entends un luxe excellent et très-respectable, celui qui échappe à la foule, que la foule ne comprend pas, dont elle n'est aucunement jalouse, et dont même elle ne voudrait pas. L'homme de bon goût n'est occupé qu'à faire oublier sa présence, tout au rebours de la femme, qui cherche toujours, et par tous les moyens, à faire savoir qu'elle est là. Un Homme comme il faut sort de son hôtel, il a des chevaux noirs, un harnais noir, une voiture anglaise et d'une couleur terne, des gens en habit, en bas de soie et sans livrée. Dans la ville, il va doucement et sans bruit; cela ménage ses chevaux et lui concilie la bienveillance des passants. On sait gré de tout à un homme riche, surtout on lui sait gré de faire le moins de bruit possible. Ainsi, quand il s'arrête à la porte d'une maison, il descend en toute hâte, et son laquais referme doucement la portière de la voiture, au lieu de la jeter avec fracas. Un pareil homme a toujours l'air d'arriver à pied; c'est une prévenance pour ceux qui ont des chevaux de louage. 11 entre dans un salon, on l'annonce sans son titre, s'il a un titre ; chacun, dans son âme, pour l'en récompenser, le fait comte s'il est baron ; il salue tout le monde sans relever ses cheveux sur le front ; il va se placer à une bonne $>lace peu apparente; et là, si vous le regardez, vous verrez tout de suite quelle supériorité il a sur ses rivaux. Au premier abord, il n'a rien qui se fasse trop remarquer ; mais, si vous l'approchez de plus près, vous allez de découvertes en découvertes ; sa montre est en argent, il est vrai, mais c'est une montre de Bréguet, qui n'en fait plus ; sa chaîne est très-petite, c'est une chaîne vénitienne du bon temps ; remarquez son cachet, je vous prie : c'est
un camée du temps d'Auguste, un Alcibiade, s'il vous plaît, et il a été monté par quelque grand orfèvre florentin. Il porte à ses doigts des bagues d'un vieux siècle et d'un grand stylé ; sa tabatière n'est pas. en or, mais elle est surmontée d'un camée qu'il a porté, d'abord malgré la mode, et qu'il porte encore à présent que la mode en est venue, parce qu'il en a le droit. Il en est de même de tous les détails de cette personne; au jeu, il a de l'or tout neuf, frappé d'hier; et s'il laisse tomber une pièce d'or, il ne la ramasse pas. 11 ne dispute jamais au jeu, il ne donne jamais de conseil, et il n'en demande jamais. 11 rit peu, il écoute peu; il est plutôt. froid qu'affable; il ne cherche nullement à être plaisant ni à amuser, il laisse ce soin-là aux plus pressés. Du reste, poli avec tout le monde, très-empressé auprès des femmes sur le retour, auprès des hommes puissants ; indifférent aux célébrités sans fond ; estimant la science autant que le pouvoir ; tâchant de faire son profit de l'une et de l'autre, et les flattant tous les deux tant qu'il jtèut, parce qu'il y a toujours, dans cette flatterie, quelque chose à gagner pour lui. Voilà notre homme 1 '
Un pareil homme ne sait jamais une seule anecdote.; il ne connaît ni monsieur un tel, pair de France, ni monsieur le duc un tel, dont on parle devant lui avec éloges ; il n'avoue jamais avoir vu la pièce nouvelle, et surtout il ne se permet pas de dissertation littéraire, la plus insipide des vanités.
Il ne parle jamais ni des nouvelles du soir, ni du cours de la rente, ni de la maladie régnante, quand il y a une maladie régnante ; il parle quelquefois du roi, du dauphin, de la dauphine, de l'archevêque, et toujours avec le plus grand respect et la plus grande réserve, il dit : — Le roi, madame la dauphine, monsieur le dauphin, monseigneur l'archevêque de Paris.
Les autres parleront de leurs terres, de leurs chevaux, de leurs alliances, de leur fortune, de leur vieux père ou de leur jeune sœur ; lui, il ne dit jamais un seul mot de ses terres, de sa fortune, de ses chevaux, des cheveux blancs de son père, de sa jeune sœur à marier. Il sait trop bien qu'on ne doit jamais importuner personne ni de sa fortune, ni de son esprit, ni de ses belles actions, ni de ses nobles sentiments.
123 LB CHEMIN DB TRAVBftSB.
Qu'on le prenne pour un homme de mœurs sévères ou relâchées, peu lui importe ; il lui importe beaucoup de ne pas faire lui-même la prospectus de sa vertu ou de son vice. Ainsi, s'il a passé la nuit à table, ce n'est pas lui qui ira se dénoncer; s'il a entendu la messe de Saint-Germain-rAuxerrois*, il se gardera bien de s'en vanter. Lui parle-t-on d'une femme suspecte, il répond : — Je n'ai pas l'honneur de la connaître 1 Gela fait plaisir à toutes les femmes, et cela ne coûte rien.
Quand une femme laisse tomber son mouchoir, il ne se précipite pas pour le ramasser; mais il écoute parfois ce qu'elle dit, ou il fait semblant d'écouter avec un geste imperceptible d'approbation ; cela suffît.
Il ne porte jamais une seule croix h sa boutonnière, excepté quand il a un habit noir ; dans ce cas seulement, il laisse passer un bout imperceptible de ruban rouge, ce qui fait que tout le monde se souvient qu'il est officier de la Légion d'honneur et chevalier de cinq ou six çrdres étrangers, avec l'approbation de Sa Majesté.
Il s'en va comme il est venu, sans éclat et sans bruit ; il a peu parlé, il a peu souri, il a été très-peu galant, il n'a déployé aucun faste, et, quand il est parti, les hommes et les femmes s'accordent à penser qu'il est l'homme le plus aimable, le plus galant, le mieux élevé et le plus riche de la société.
Ce matin, il est entré chez moi de bonne heure :
— Déjà levé l m'a-t-il dit; on voit bien que vous ne savez pas encore la valeur d'un instant perdu. Celui qui a inventé cette belle expression : tuer le temps, était un grand philosophe. Il n'y a pas d'ennemi plus difficile à tuer que celui-là. Donc je suis venu tuer le temps avec vous.
— A votre aise, mon oncle, luiai-je dit. Cependant, je vous avouerai que le temps ne me paraît pas si long que vous dites.
H est vrai qu'en ma qualité de nouveau-né dans le bonheur da ce monde, je suis encore, Dieu merci t à l'abri de l'ennui .
— Soyez tranquille, mon neveu, l'ennui vous viendra, et de reste, quand vous n'aurez plus rien à voir de nouveau. Jusqu'à présent, l'avidité de tout voir, de tout comprendre et de tout sentir, vous a tenu les yeux ouverts comme l'esprit ; votre bonheur a voulu que vous vinssiez ici pauvre et nu, puis que vous fussiez riche, puis élégant, ce qui est plus difficile que d'être riche; à présent, avant d'arriver à l'ennui, vous avez encore plusieurs degrés à parcourir : — l'ambition, — le plaisir, — l'amour. Une fois à ce dernier degré de l'échelle sociale, l'ennui vous prendra à la gorge, comptez-y.
— Mon oncle, lui dis-je, vous m'avez promis de me faire entrer dans le monde aussitôt que je ferais tout ce que font les gens du monde ; je m'y suis appliqué de mon mieux ; vous-même vous êtes content de votre élève : qu'attendez-vous pour me lancer ?
— Je n'attends plus que deux choses, a-t-il répondu sérieusement, que vous sachiez tuer lestement votre homme et dompter un cheval !
Et encore cette autre chose, que vous sachiez ce que c'est que le vice, ce que c'est que l'amour, ce que c'est que le jeu, ce que c'est que le mensonge et la trahision, et l'hypocrisie et la politique ; car il faut savoir tout cela pour entrer dans le monde avec un peu d'honneur.
— Il faut savoir tuer un homme ? répondis-je.
— Oui, dit-il ; car ce commandement de Dieu : tu ne tueras pas, a été effacé par ce qu'on appelle l'honneur. Le duel, c'est l'égalité des hommes élevés dans le monde; le duel, c'est le despotisme des petits et des faibles. Celui-là est perdu dans ce monde de lâches, qui n'a pas le cœur de se battre, car alors les lâches, qui sont sans nombre, font du courage à ses dépens. Celui-là est perdu dans ce monde où l'opinion est tout, qui ne saura pas acheter l'opinion d'un coup de feu ou d'un coup d'épée; celui-là est perdu dans ce monde d'hypocrites et de calomniateurs, qui ne saura pas se faire raison, l'épée au poing, de la calomnie et du mensonge. La calomnie assassine mieux qu'une épée nue ; elle vous brise, à coup sûr, bien mieux que
la balle d'un pistolet. Je ne voudrais pas vivre vingt-quatre heures dans la société, telle qu'elle est établie et gouvernée, sans le duel.
Le duel est la seule égalité possible dans ce temps d'égalité ; il égalise toutes les conditions ; il comble toutes les distances ; il réunit les membres épars du corps social : il fait de chacun de nous un pouvoir indépendant et fort ; il fait de chaque vie à part la vie de tous ; il fait de mon sang ton sang, et de mon cœur ton cœur : il rend la justice à l'instant où la loi ne peut plus la rendre ; seul il punit ce que les lois ne peuvent pas punir, le mépris et l'insulte ; ceux qui ont parlé contre le duel étaient des poltrons ou des imbéciles ; celui qui a parlé pour et contre n'était qu'un sophiste. Les peuples de l'Europe ne sont encore des peuples civilisés aujourd'hui, que parce qu'ils ont conservé le duel.
Il faut donc qu'un homme sache se battre : l'escrime est aussi nécessaire dans une éducation bien faite que la grammaire ; j'aimerais autant faire une faute d'orthographe que de manquer à parer tierce. Ainsi donc, je serai votre maître d'escrime, s'il vous plaît, et nous nous battrons tous les deux, chaque matin jusqu'à ce que vous m'ayez touché.
En même temps, il envoyait chercher deux fleurets dans sa voiture. — En garde 1 disait-il. — Et le voilà qui me met en garde. — Le pied plus avancé, — le poignet plus en avant I — Couvrez-vous ! couvrez-vous ! — Faites-moi bien plus courts ces contre de tierce et ces contre de quarte ; — marchez à l'épée à petits pas, mais d'un pas sûr. — La tête immobile, — le regard fixe, — la poitrine effacée ; — soyez prompt à la parade,
— et qu'une fois l'épée au vent, rien ne vous étonne. — Une I deux ! — Que votre pied tienne à la terre ! tenez-vous à la terre !
— Figurez-vous que vous parez les traits de feu de l'éclair.— 11 m'a ainsi donné de très-longues leçons chaque matin pendant plus de trois grands mois.
Si tu savais quel est cet homme quand il tient une arme ! la vue du fer lui donne la fièvre; j'ai senti trembler sa main quand il me plaçait en garde, quand il a découvert ma poitrine, quand il m'a mis droit vis-à-vis de lui ! On n'a pas l'œil plus rapide i on n'a pas la main plus ferme! Il loue, il blâme,
il s'écrie. — lime dit quelquefois : — Vous présentez le flanc... — Rompez I — Avancez ! — c'est bien ! — c'est mal ! — Puis il se bat comme s'il était en face d'un ennemi ; il s'agite, il se démène, il est furieux, il est immobile ! Tout ce que je puis faire, à force de sang-froid, c'est d'éviter, dans mes assauts avec lui, de terribles coups de bouton qui me meurtrissent la poitrine et les bras.
Pois, quand nous nous sommes bien battus, il jette son fleuret.... il s'approche de moi.... il découvre mes bras et ma poitrine... il compte les .coups... — Ohl pauvre petit! quels horribles coups ! En voici un qui t'aurait percé d'outre en part. —En voici un qui te perçait le cœur, grand Dieul A ces mots, j'ai cru qu'il allait se trouver mal. Il m'aime tant !
Nos leçons d'escrime continuent. J'ai voulu aller dans une salle d'armes faire assaut chez un professeur célèbre ; mon» oncle est venu avec moi.
Entré dans la salle, j'ai demandé au maître d'escrime de faire deux ou trois passes avec moi; il m'a trouvé déjà très-habile et très-délié ; il a dit que je me battais peu dans les règles, mais que j'avais le jeu subtil et embarrassant. — Mon oncle a voulu nous voir plus animés, alors nous nous sommes porté des bottes plus sérieuses : c'était vif et hardi, c'était nouveau; je touchais pour le moins aussi souvent que j'étais touché ; on faisait cercle autour de nous. La vue de tant de regards m'anima comme fait une chanson de guerre au départ. Je rompis, je revins; j'allais vivement; cela fatiguait mon prévôt; une fois sorti de ses coups et de ses démonstrations, il perdait la tête ; à mesure que je m'escrimais, il se décourageait ; bref, je l'ai désarmé ; son fleuret a été tomber au bout de la salle. — On m'a applaudi beaucoup ; le prévôt a été sifflé.
Ce maître d'armes est un ancien militaire de la vieille garde
Ce qu'il y a de singulier en ceci, et ce qui donne un horrible démenti à cette loi de Dieu : Homicide point ne seras ! c'est que la justice des hommes ne s'est pas plus inquiétée de cet homme tué que si j'eusse écrasé un chien enragé au coin de la rue; au contraire, depuis mon duel, tous ceux qui en ont su quelque chose, loin de me regarder comme un monstre taché du sang de son semblable, me saluent avec beaucoup de politesse et de courtoisie; si le mort n'était pas de mon rang, il était passé maître en fait d'armes, ce qui égalise bien des conditions. Que te dirai-je? rien ne se peut comparer à la considération dont je jouis depuis ce malheureux jour.
Mon oncle n'est pas le dernier à me complimenter de ce grand triomphe que je viens de remporter sur la mort. C'est un homme très-compétent en ces sortes d'affaires, et dans le monde ses jugements sont sans appel. A le voir si doux, si calme, si poli, si réservé, qui le dirait? c'est pourtant une des épées les plus redoutées de Paris. — Prosper, me disait-il, ne va pas raconter à ta mère que j'ai joué ta vie si vite et avec si peu de façons ; j'avais décidé en moi-même que tu ne te battrais qu'un mois plus tard; la brutalité de cet homme a tout fait; heureusement que tu l'as tué. Vois-tu, mon enfant, on ne meurt que lorsqu'on n'a plus rien à faire sur cette terre. Si tu avais été frappé par ce spadassin, je me serais dit : — Cet enfant ne devait pas aller bien loin, puisque la mort l'arrête si vite; je t'aurais donné une belle tombe en marbre, pour me parer de ta mort comme je me pare de ta vie ; j'aurais inscrit mon nom dans le cimetière du
Père-Lachaise sans avoir besoin de m'y faire porter moi-même; et qui sait? je me serais fait quelques admirateurs de plus, avec un beau morceau de marbre noir orné de lettres d'or. Toutefois, je ne suis pas encore un assez grand égoïste pour ne pas être fort heureux de te voir debout, et tout prêt à me faire honneur, toi vivant 1 Maintenant te voilà en bon chemin dans le monde; rien ne vous annonce un homme comme un duel bien fini. Marche donc en avant ! ton premier duel t'en épargnera d'autres ; marche ! tu as parfaitement compris que le duel doit être un combat à mort, et qu'après l'opinion, rien n'est cher autant que la vie. C'était, il est vrai, commencer bien vite à mettre mes enseignements en pratique, mais tu t'en es tiré comme un brave et digne jeune homme. La société te doit maintenant tous ses respects, puisqu'elle a mis tous ses respects au bout d'un fleuret déboutonné. Tu t'es montré homme de cœur, la société n'a plus qu'une chose à te demander à présent, c'est de te montrer homme d'esprit.
Mon Dieu 1 que j'aurais été désolé, quand j'y pense, situ avais été tué par cet homme ! J'aurais perdu à la fois mon neveu, l'enfant de ma sœur, et, qui plus est, j'aurais perdu mon paradoxe. Or, tu sauras plus tard, mon fils, qu'on s'attache autant aux paradoxes qu'on a faits soi-même, qu'aux vérités qu'on a trouvées. Le paradoxe appartient en propre à celui qui l'invente ; la vérité est le domaine de tout le monde. Mon cher paradoxe Prosper, je vous répète que vous vous êtes bien battu 1
Bonjour. Hélas I je donnerais dix ans de ma vie pour pouvoir embrasser ma mère — et t'embrasser I
tl a toujours à me faire quelque surprise nouvelle, des surprises incroyables et qui tiennent du prodige pour moi, pauvre et abandonné enfant 1 Toutes les fois qu'il me donne quelque chose, ce don nouveau me fait mal, et cependant je l'accepte,
130 LE CHBMItf DE TRAVERSE.
parce qu'en acceptant ses premiers présents je me suis tacitement engagé à recevoir tous les autres.
Donc il m'a dit aujourd'hui, au moment où je le quittais, après déjeuner : — Savez-vous monter à cheval ?
— Mais, mon oncle, j'ai souvent monté les chevaux les plus fougueux, je suis tombé de cheval bien des fois 1
— En ce cas, m'a-t-il dit, si vous êtes souvent tombé de cheval, vous devez être quelque peu un cavalier ; il faut donc que vous ayez des chevaux.
— Des chevaux à moi, mon oncle ! Mais si vous me donnez des chevaux, il me faut une autre maison, un second domestique, que sais-je? Vous allez donc vous ruiner pour moi?
— Oh 1 dit-il, sois tranquille, j'ai beaucoup d'argent. — Il te faut un cheval ; — ceci est une des conditions d'un certain monde; on n'y entre pas à pied, on y entre encore moins dans ces dégoûtants véhicules remplis de paille et d'ordures qu'on appelle des cabriolets, encore moins dans ce boudoir ambulant des bourgeoises de qualité ou des phrynées de carrefour, qu'on appelle un fiacre. Aujourd'hui, bien que l'honneur soit en grande considération, il vaut mieux être porté en simple tilbury que de porter la croix d'honneur. Tant que tu n'auras pas de chevaux à toi, le café Tortoni te sera fermé le matin; la Bourse, ce grand temple de la fortune publique, te recevra avec mépris et dédain sur le milieu du jour; le bois de Boulogne s'indignera le soir de te voir allant au petit galop sur une rosse de louage. Grâce à ton cheval, tu auras bientôt gagné l'estime des laquais et des femmes, ce qui est beaucoup. Les écuries d'Abraham Aaron, le maquignon, servent d'antichambre au monde de la Chausséed'Antin, tout comme l'église de Saint-Sulpice sert d'antichambre au faubourg Saint-Germain. Il te faudra donc passer par l'écurie et par l'église, si tu veux être quelque chose dans ces deux univers du vice et du catholicisme élégants. Passons donc par l'écurie d'abord, nous passerons par l'église ensuite, elles se tiennent. Et il me mena du même pas chez Abraham Aaron.
Mon oncle est tant soit peu maquignon (il prétend qu'il faut se connaître en chevaux quand on est un jeune homme). — Voici, a-t-il dit au digne Abraham, un jeune étranger de mes amis qui veut acheter deux beaux chevaux; un cheval à deux
fins, pour la selle et le tilbury, et un cheval de selle. Traitez-le bien, et, si vous le volez, soyez honnête homme, volez-le sur le prix et non pas sur le cheval.
Pendant qu'on sortait l'un après l'autre tous les chevaux de Técurie : — Croisez-vous les bras, me dit mon oncle tout bas ; tenez-vous ferme sur vos jambes, votre cravache renversée, l'œil tendu, et dans l'attitude du plus profond recueillement... surtout ne dites mot ; Aaron, et tous les jeunes gens qui sont ici, imagineront que vous êtes un très-habile connaisseur ; or, cela sert toujours dans l'occasion, ne fût-ce qu'à revendre son cheval.
Après bien des essais devant tout ce monde qui nous regardait, rien n'étant amusant pour ceux qui ont des chevaux comme de Voir un nouveau venu qui en achète, nous avons retenu deux chevaux de très-belle apparence, vifs, animés, élégants, l'œil superbe, au prix de cinq mille francs les deux.
Oui, cinq mille francs deux chevaux 1 dix arpents de belles vignes, deux chevaux 1 la fortune d'un paysan ; la dot de ma sœur Cécile ; plus d'argent que tu n'en gagneras dans toute ta vie, mon Christophe! J'en ai honte! mais aussi j'en ai grande joie : 'je les entends qui entrent dans mon écurie, et je descends pour les embrasser... après toil
Nous sommes dans le fourrage, dans les harnais, dans les voitures jusqu'aux oreilles ; l'équitation a remplacé l'escrime. Mon maître ne m'a pas envoyé au manège, plus qu'il ne m'avait envoyé à l'académie. — La meilleure manière de tomber d'un cheval, dit-il, c'est d'apprendre à le monter. L'équitation, c'est comme l'escrime; seulement, au lieu de se battre avec un homme, on se bat avec un cheval. Il faut à peu près le même sang-froid, le même courage et la même habileté ; il faut avoir
la main aussi légère pour dompter celui-ci que pour tuer celuilà. Je t'ai appris deux ou trois coups d'épée qui sont sûrs ; je n'ai pas autre chose à Rapprendre pour ton cheval : tiens-le des genoux, avec vigueur, lâche-lui la main ; que sa tête soit libre et son flanc captif ; surtout, pas plus de ménagement pour le cheval que pour l'homme; une fois en garde, frappe de l'épée, et en avant i une fois à cheval, frappe de l'éperon, et en avant I
Notre première sortie à cheval n'a pas été malheureuse ; il m'a laissé le plus beau des deux ; il a monté le cheval à deux fins ; il a trouvé que j'étais bien en selle pour un provincial. Après les premières ruades, j'ai été le maître de mon cheval ; je l'ai mis au pas tant que j'ai voulu; puis je lui ai rendu la main, et nous avons été au petit galop. C'était un samedi.... au
bois de Boulogne la promenade était arrosée l'air était
frais le beau monde était au dehors. Avant d'être à cheval
et sur mon cheval, je n'avais jamais vu le monde de niveau ; je l'avais toujours vu de bas en haut, m'arrêtant aux armoiries de la calèche et n'allant pas au delà; maintenant que je suis en selle, je vois tout ce qui se passe dans cet univers roulant sur quatre roues. Dans ces frais sentiers sans bruit et sans poussière passent) toutes les beautés, toutes les jeunesses, toutes les gloires consacrées, c'est-à-dire toutes les gloires qui vont en voiture. C'est un beau monde, vu ainsi i On n'a pas le temps de l'analyser, il paraît et il s'en va ; il montre sa grâce, et il fait comme la Galathée, qui s'enfuit dans les saules aussitôt qu'elle a laissé entrevoir son petit museau rose ; il passe et il repasse, ce monde de pouvoir et de luxe, et il n'a que le temps de sourire en silence, le muet qu'il est ; il est charmaut, il est séduisant: il est si innocent, vu de loin! Vu de loin, l'imagination y est pour beaucoup dans cet enchantement d'une heure ! C'est le monde tout au rebours de ce qu'il est d'habitude. On craint de se heurter, au bois de Boulogne, on se fait place l'un à l'autre ; on s'avertit du moindre cahot ; on dirait un peuple de frères. Voyez comme ces jeunes gens se saluent et s'admirent! voyez comme les femmes ont le sourire gracieux et facile 1 La foule à pied qui passe dans leur poussière et qui se traîne lentement dans leur sillon, n'aperçoit ni ces grâces, ni ces sou-*
rires ! Moi, à cheval, je vois tout cela, je domine tout cela, j'ai des ailes comme les autres :
..... Et album Muior in alitem,
Mon cher précepteur a fait de l'écurie une science; voici tantôt dix jours qu'il n'est occupé qu'à me démontrer la sellerie et la manière de se connaître en harnais, en voitures, en équipages de toutes sortes :
— Une fois qu'on est dans le luxe, m'a-t-il dit, il faut bien prendre garde de tomber dans le bourgeois, c'est-à-dire dans le commun. En général, l'homme élégant ne saurait avoir trop d'horreur et d'éloignement pour tout ce qui est bourgeois. Le bourgeois n'entend rien à la vie élégante, heureusement pour nous, grands seigneurs, qui ne pouvons nous défendre contre la grande fortune que par notre sincère mépris pour tout ce qui est riche. Le bourgeois achète un cheval ; on lui dit que le cheval a eu le feu aux quatre jambes, il répond : — Qu'est-ce que cela me fait, pourvu que le cheval me porte ? et il croit avoir fait une excellente affaire en payant son cheval mille francs de moins. Le lendemain, le bourgeois achète une voiture; on l'avertit que la forme de cette voiture date de l'année passée, et que, par conséquent, elle est plus vieille que si elle avait dix ans. Le bourgeois répond : — Que m'importe, pourvu qu'elle me traîne ? et il achète la voiture. Le bourgeois est l'égout complaisant où s'en vont nos vieilles voitures, nos vieux chevaux, nos vieux harnais, nos vieilles maîtresses, tout notre luxe de la semaine passée, acheté à crédit ; il achète tout cela avidement et au comptant, et à moitié prix... L'idiot 1... comme si le cheval que nous lui vendons ne nous avait pas servi tant qu'il pouvait nous servir 1 comme si nous avions encore à faire quel*
134 LS CHEMIN DÉ TftAVSRSfi.
que chose avec la voiture ou la maîtresse que nous lui cédons ! Il faut donc, à propos de toutes nos folies, dont il paye la bonne moitié, compter beaucoup sur le bourgeois; mais, pour cela, il ne faut pas être un bourgeois soi-même, il ne faut pas dire comme lui: — Qu'importe? Choisis donc avec le plus grand soin tes maîtresses, tes chevaux, et tes voitures ; que tes maîtresses soient belles avant tout; peu importe qu'elles soient sans âme et sans cœur, ce serait de l'âme et du cœur pour le bourgeois. Que tes chevaux soient fringants et vifs ; peu importe qu'ils aient du fond, ce serait du fond pour le bourgeois. Que tes voitures soient élégantes;» peu importe qu'elles soient solides, ce serait de la solidité pour le bourgeois. Jouis de tout, flétris tout, gâte tout, fais tout ce qui te plaît, mon enfant; livre-toi à toutes tes fantaisies ; fais des enfants et prends des maîtresses, sauf ensuite à faire adopter tes bâtards et à faire épouser ta maîtresse par le bourgeois*
Il me donna ainsi toutes les leçons imaginables de prudence et de plaisir. Quel bon maître j'ai trouvé làl
Tu sais déjà que c'est un homme souvent très-dur et d'un sarcasme impitoyable ; son mépris pour l'espèce humaine vous rendrait tous les hommes haïssables. Il a tant d'esprit et de finesse quand il parle, la raillerie lui vient si naturellement, qu'il faut céder malgré soi. Maintenant, après avoir combattu quelque temps dans mon âme, j'écoute sans frémir toutes ses cruautés; bien plus, je les répète, et souvent j'y applaudis; car, en résumé, toutes ses cruautés sont pour moi, elles sont pour l'homme que renverse ma voiture ou que je tue en duel ; il me couvre comme d'un manteau de son profond égoïsme, et ce n'est pas sa faute si je tremble de terreur et de froid sous cet abominable manteau.
Aussi, malgré son rire forcené, il y a des jours où je l'aime,
je crois, presque autant que je t'aime. Je me vois riche, heureux, considéré, grâce à lui. D'abord il m'a donné tout ce qui fait l'aisance ; puis, de l'aisance il m'a jeté dans le luxe", ou plutôt il m'y a porté avec toutes les transitions conyenahles. Il m'a trouvé un enfant pleureur et craintif, il a fait de moi un .homme hardi et brave; sans lui, grand Dieu ! que serais-je devenu dans cette odieuse et insensible cité?
En effet, plus j'avance, et plus je comprends à quel dernier et misérable échelon de l'échelle sociale le destin m'avait placé. Plus j'avance, et plus je comprends, aux battements de mon coeur, au bouillonnement de mes sens, au son de ma poitrine, qui est rude et fort, à quels malheurs les passions m'auraient poussé, si les passions qui me viennent m'avaient trouvé dans la misère, pauvre et nu, sans pain, sans asile, sans soutien, tourmenté par mes jeunes et poétiques études, tourmenté par mes beaux rêves de vingt ans! Que serais-je devenu, grand Dieu 1 si la passion avait saisi mon cœur humilié par la misère? car alors il aurait fallu ajuster ma passion à la taille de ma fortune! — Ou bien encore, que serais-je devenu si les passions m'avaient saisi au corps et à l'âme dans le crasseux séminaire où j'allais être admis par charité? Que serais-je devenu, grand Dieu! et quel abominable hypocrite j'aurais été, et quel emporté vicaire 1 et quel jésuite dissolu! je frémis, rien que d'y songer.
Mais aujourd'hui, quelle différence ! quel beau soleil ! quelle oisiveté élégante et jeune 1 quel avenir chatoyant 1 Je vais, je viens, je grandis, je me pare et je rêve à l'aise. Je sais par cœur le fort et le faible de cette société dans laquelle je vais entrer; je prête l'oreille, et j'écoute la voix du monde qui est là-bas et qui m'appelle. J'entends le* flot qui bourdonne, j'entends la grande mer qui s'agite; moi aussi je vais me lancer dans cette mer, moi aussi j'ai mon pilote, j'ai mon guide, j'ai mon protecteur tout-puissant qui me défendra de l'orage et des autans !
Pardonne-lui donc, Christophe, un peu de dureté pour les autres, en faveur de la bienveillance qu'il porte à ton ami.
Je t'annonce avec joie — et avec crainte, qu'enfin je vais bientôt le voir de près, cet univers que je n'ai vu encore que de loin. Je l'ai dit à mon maître hier : — A présent que j'ai passé par la salle d'armes et par l'écurie, maître, qu'attendezvous?
Il m'a répondu en souriant :
— Nous entrerons dans le monde bientôt, mon cavalier ; mais, patience encore. Vous avez déjà tué votre homme, c'est bien! vous montez un cheval de deux cents louis, c'est au mieux. Occupons-nous maintenant de trouver les quatre choses que voici : un nom, un vice, une opinion, un état.
— Mon oncle, lui dis-je, vous avez dit là une grande vérité, comme le disait mon père. Oui, vous avez raison, donnez -moi un état pour que je gagne ma vie, pour que je puisse dire à moi-même et aux autres qui je suis. C'est vraiment triste à mener cette vie de mendicité et de hasard.
Disant ces mots, j'étais heureux et fier de savoir que j'allais sortir de cette élégante et misérable oisiveté.
Mais, je le répète, c'est un homirie, tout bon qu'il est, qui est ennemi des illusions les plus innocentes. Il m'a laissé dire, et quand j'ai été fatigué, il a pris la parole :
— Enfant que tu es 1 n'as-tu pas honte? te voilà devenu un bourgeois tout d'un coup. Le bourgeois se sert de son cheval pour ses affaires, tu veux un état* pour vivre : c'est un métier que tu yeux dire. Enfant ! quand je te parle d'un état, moi, ton ami, je ne te parle pas de la quittance de ton boucher ou de ton propriétaire ; je te parle d'un titre à prendre, qui explique tout d'un coup ta position sociale. Autrefois, quand c'était le règne des nobles, un titre honorifique suffisait, on était duc ou marquis, la société n'en demandait pas davantage ; elle savait que la noblesse donnait le privilège de vivre grandement et sans jien faire. Aujourd'hui, tous les efforts de la vieille cour pour
réhabiliter la noblesse ne Font pas tellement réhabilitée qu'un gentilhomme puisse se contenter de dire : — Je suis marquis! La société, qui est toute composée d'éléments plébéiens, répondrait à ce marquis : Vous êtes marquis, et quoi encore? C'est ce quoi encore que je veux te donner. Qui se soustrait aujourd'hui à cette loi générale de la société, risque de passer pour un chevalier d'industrie, et c'est ce qu'il ne faut pas ; il faut marcher tout droit devant soi au soleil, la tête levée ; il faut que tout le monde sache de quoi vous vivez : on peut avoir une maison murée aujourd'hui, mais il faut que le coffre-fort soit ouvert. Voilà donc, mon ami, ce que j'entends par ce mot, un état : c'est la plus grande indépendance possible avec le moins de travail possible. Plus l'indépendance est grande, moins le travail est pénible et plus la profession est belle. Il ne faut donc pas à ce mot, un état, sauter de joie, et faire de l'enthousiasme comme s'il s'agissait d'une action héroïque. Ce n'est rien moins qu'un sacrifice que je te demande, rien moins que de la résignation et du travail ; en te donnant un état comme je l'entends, je t'applique une loi de la société oisive, une loi comme celle qui t'impose d'avoir un habit propre et un beau cheval, et de bien tuer ton homme dans l'occasion. En même temps, il me développa la grande théorie de l'état, du nom, du vice, et de l'opinion politique. Sa théorie est curieuse et pleine d'intérêt ; j'en ai perdu bien des aperçus trop déliés pour moi ; je t'en ai gardé le moins que j'ai pu, par pitié et par ménagement pour toi, Christophe.
Le malheur des temps, m'a-t-il dit, a multiplié le nombre des états honorables. Autrefois, quand le mot gentilhomme voulait dire propriétaire, il n'y avait qu'un état honorable, c'était d'être un gentilhomme. Le véritable gentilhomme c'est le propriétaire. On ne compte plus par quartiers, mais par arpents de
fermes ou de bois; on ne dit plus : il est duc, on dit: c'est un propriétaire de la rue de Rivoli 1 Toutefois, comme de nos j ours on s'amuse à refaire une noblesse, il faut compter la noblesse pour quelque chose ; ainsi, le métier par excellence, ce serait de réunir un vieux titre à l'industrie moderne, de tenir au temps passé parles aïeux, à l'heure présente par les affaires. Mais la difficulté est grande jusqu'à ce jour. Les plus habiles combinaisons ont fait de vains efforts pour y parvenir, à cet état bienheureux entre le passé et l'avenir.
Celui-ci s'est fait magistrat pour faire partie de la justice de ce pays; mais à peine assis sur les fleurs de lis, il n'a plus rien trouvé des terreurs, du crédit, des honneurs de la magistrature antique. Son poste lui donne à peine de quoi payer un valet de chambre ; les mères de famille défendent à leurs filles de danser avec lui : — il est trop pauvre T L'autre s'est fait maréchal- de-camp; il a pensé que son nom lui compterait pour vingt campagnes ; mais le vieux soldat de l'Empereur montre du doigt cet officier de fraîche date, dont le noblesse s'arrête justement à Marengo. — Ceux-ci, riches et vilains, ont imaginé d'épouser des filles bien nées; mais ils ont trouvé qu'ils avaient fait un faux calcul. C'était bon autrefois, quand la noblesse valait l'argent ; mais aujourd'hui que la noblesse vaut moins que l'argent, il n'y a plus d'égalité dans ce genre de transactions ; une des deux parties est la dupe de l'autre ; le plus souvent, dans ces sortes de transactions, il y a deux dupes et deux fripons.
Autre tentative. Il y en a qui ont sollicité des places à la cour, et qui les ont obtenues; bien plus, on les a refaites tout exprès pour eux ; même désignation, même privilège, même broderie, rien n'y manque; mais si ces places étaient encore à la cour, le bon public n'y croyait plus. Il y croyait autrefois, parce qu'elles s'achetaient et se vendaient comme une charge d'avoué et de notaire, et qu'elles représentaient un capital. Aujourd'hui, une charge à la cour, c'est beaucoup moins qu'un capital : c'est une stérile faveur ; on n'en veut plus.
Tu vois, mon ami, que cette multitude d'états raisonnables est très-embarrassante et très-nombreuse. Et encore ne t'ai-je parlé que des états connus de tout temps; de nos jours, on a
inventé quelques états nouveaux qui méritent aussi beaucoup de défiance et d'attention.
Les uns, gens d'esprit et encore plus gens d'audace, se font marchands d'esprit et d'audace. Ils vivent de leurs saillies comme l'oiseau vit de son chanl ; ils font rire ou ils font pleurer là multitude ; ils sont poètes, dramaturges ou vaudevillistes; ils sont riches, le poète trois mois sur douze, le faiseur de drames neuf mois dans l'année, le vaudevilliste, toujours. Avec ton esprit, je te conseillerais ce métier ; mais avec tes belles études, avec ta bonne mine, et ta jeunesse encore naïve, je ne te le conseille pas.
Les autres sont les rois de l'opinion, cette reine du monde : la presse périodique les dévore bouche béante. Us gaspillent à chaque heure du jour ce que le ciel leur a donné d'âme, d'esprit, de cœur, de pensées, d'amour, de présent et d'avenir. C'est l'histoire des enfants jetés dans les bras dévorants de Saturne. C'est un beau métier, sans doute : imposer son opinion à la masse, diriger les royaumes, contenir la haine de la foule, exciter son amour et lui désigner ses héros ; mener à son gré cette vile populace, qui sait lire tout juste assez pour être trompée ; faire sauter de dépit le roi sur son trône et le ministre dans son lit ; renaître chaque matin plus puissant et plus fort; — être éternel, — être puissant comme la vieille maîtresse d'un jeune prince ; — bien plus, être le chef de la seule croyance de son temps; savoir qu'on ne croit plus qu'en vous seul ; savoir que le peuple a brisé ses dieux pour faire de vous son dieu ! — qu'il a chassé ses oracles pour faire de vous son oracle 1 — qu'il a déserté le temple et la- chaire chrétienne, pour s'attrouper dans votre temple et se presser autour de votre chaire! savoir tout cela, et chaque jour, à son réveil, imposer à la foule ses tristesses et ses joies, sa louange ou son blâme, sa pitié, sa colère, ses caprices, ses vanités I — n'être ni roi, ni prince, ni pontife, ni femme perdue, et cependant vivre aussi puissant qu'un roi, aussi estimé qu'un pontife, aussi riche qu'un prinee, aussi heureux qu'une femme perdue de mœurs: c'est cela qui est un bel état ! — une grande trouvaille qui fait honneur à ce siècle politique ! Voilà où j'aurais voulu te voir arriver. Mais, si c'est là une profession décevante, c'est aussi
là une profession de tous les jours, une passion de toutes les heures, une colère de tous les instants de la vie ; — une suite prolongée de haines, de discordes, de batailles, de calomnies, de grincements de dents. A ce métier, les plus braves pâlissent, les plus infatigables se fatiguent, les plus abondants s'épuisent. La presse est une furie qui se dévore le sein après avoir tout dévoré autour d'elle I Elle a tué le génie en France, elle a épuisé, à son profit, l'esprit, la gaieté, la satire, la chanson, la comédie, le roman, le poëme, le petit et le grand vers, l'ode, tout ce qui était l'orgueil et la préoccupation de la France poétique et littéraire ; la presse périodique a tué »les livres ; elle a remplacé l'ouvrage pensé et fait à loisir, par une facile improvisation d'une heure ; le volume consciencieux et durable, par une feuille en l'air qui va et qui vient 4 ramassant les insectes, comme la chauve-souris le soir, ou comme l'hirondelle le matin. Avec la presse périodique, rien de grand n'est possible, rien de durable n'est possible ; c'est l'enfant prodigue qui mange son bien en herbe ; c'est la dernière et triste poésie d'une nation qui a tout dit, tout fait, qui a tout pensé, qui a tout rêvé, qui a tout épuisé, même le néant.
Garde donc ta belle vie et ta belle jeunesse pour un travail moins horrible. Enfant, ne livre pas à la foule, qui ne t'en saura aucun gré, tant de précieuses qualités ; ne te jette pas à corps perdu dans ce gouffre impitoyable qui te dévorerait tout entier. Oui, certes, j'aimerais mieux encorote savoir colonel, médecin, notaire ou procureur du roi quelque part, mon neveu, que de te voir chaque matin jeter à cette ignorante populace ce qu'un homme a de plus précieux et de plus cher dans l'esprit et dans le coeur.
J'ai repris haleine. — Revenons à la dissertation de mon oncle :
Je ne veux pas, m'a-t-il dit, oublier dans le nombre des
beaux états, l'état politique, la députation. C'est un bel état, et je comprends que s'il était permis aux jeunes gens de l'aborder, ce serait une noble carrière pour un jeune homme; mais attendre que Ton ait quarante ans, c'est trop attendre; à quarante ans l'homme sage a fait sa fortune, l'homme d'esprit en jouit, l'homme inutile est jugé, et l'imbécile est à sa place quelque part, à l'Institut ou au conseil d'État.
Si je t'avais rencontré plus jeune, j'aurais fait de toi un savant. La profession de savant est encore une de ces terres inconnues, voisines de l'Eldorado, où les moutons sont habillés de pourpre, où les enfants jouent avec des pavés d'or. Si tu veux arriver à coup sûr à sept à huit mille livres de rente, rien n'est plus simple : il suffit d'apprendre à épeler quelques-unes de ces langues que personne ne sait et ne parle, l'hébreu, le syriaque, le chinois. Vous êtes' seul dans votre partie: pas de jalousie, pas d'intrigue ; vous avez dans l'état la valeur d'une de ces médailles d'or ou de billon de la Bibliothèque royale, auxquelles personne ne touche. Malheureusement, la science que je dis là est devenue un monopole. Les messieurs qui ont obtenu ces sortes de positions les laissent à leurs enfants, comme s'il s'agissait d'un herbage en Normandie.
Il ne faut donc pas aller sur les domaines de ces braves gens, ce sont des domaines substitués.
— Tout bien calculé, me dit-il enfin, quand il eut récapitulé toutes les professions libérales, il n'y a plus qu'un état dans le monde, c'est la finance. Être un financier, ce n'est pas être un marchand, ou plutôt c'est vendre de l'or ; et la marchandise est si belle qu'elle ennobitla profession. L'argent !... l'argent !... c'est la force, c'est la puissance, c'est tout... L'argent a tout fait en Europe; il a été plus loin que la création, il a refait la maison de Bourbon, il a ranimé les morts... 'L'argent fait la paix et la guerre ; il apaise ou bouleverse les villes ; il détrône les rois ; c'est toujours l'argent du roi de Macédoine chanté par Horace :
Aurum per medios ire satellites,
Et perrumpere amat saxa, potentius
Ictu fUtmineo.
ifo
L'or brise les citadelles aussi bien que la foudre! il est plus puissant que la fçudre. Songe à cela 1... C'est la seule aristocratie qui soit restée debout. Tout passe, tout pâlit... pouvoir, beauté, grandeur, noblesse...; l'argent reste l Ouvrard a pu acheter à l'encan, pour faire un tapis à ses chiens, les quatre bâtons de bois doré et le morceau de velours rouge qui composaient le trône de Bonaparte. L argent! c'est la vraie poésie de notre siècle. Regarde passer les frères Rothschild, banquiers des rois et rois des banquiers, ils portent dans leurs sacs de toile la paix ou la guerre, comme les portait le consul romain dans le pli de sa toge ; fais attention, et tu verras la terre trembler sous leurs pas!... Fais mourir l'empereur d'Autriche, le lendemain de sa mort, on criera encore comme on criait la veille: Vive. l'Empereur! Mais fais mourir Viilèle, le grand agitateur des écus de la France, la mort de Viilèle sera suivie par une oraison funèbre plus solennelle et plus vivace à la fois que toutes les oraisons funèbres de Bossuet ; il aura l'oraison funèbre de l'argent, cinq francs de baisse ! Le cardinal Dubois, que tous les beaux esprits appellent encore un infâme par habitude, n'a pas eu d'autre oraison funèbre que celle-là ; mais cette oraison funèbre a sauvé le cardinal. L'argent l'a canonisé beaucoup mieux que n'aurait fait la cour de Rome. L'argent a applaudi à l'entrée des alliés à Paris ; on l'a consulté, il a dit: Entrez, et soyez les bienvenus ! Ainsi donc, sois à l'argent, Prosper. Il vaut mieux être le valet de l'argent que le courtisan du plus grand monarque. D'ailleurs, gagner de l'argent, c'est le plus simple, le plus facile et le plus commode des métiers. Il ne faut pour cela ni diplômes, ni brevets ni longues années passées au collège ; tous les hommes savent gagner de l'argent en naissant, comme ils savent nager en naissant; le tout est d'oser se jeter à l'eau. Ose donc! sois financier... Le temps est bon, les fortunes se remuent, l'indemnité va circuler de mains en mains, comme circulent toujours toutes les fortunes de hasard; il faut considérer l'indemnité comme un parvenu, comme un officier de fortune, comme un forban qui a fait une prise et qui ne la garde pas, ou qui la gardera mal. Quand l'argent court, il fait bon à être à l'affût de ce gibier-là: gagne de l'argent! Remplissez bien votre bourse, seigneur Roderigo! —Nous
sommes pour cela sous un bon ministre et sous une bonne cour. Le ministre fait de nouvelles lois d'argent chaque jour ; chaque loi nouvelle est une battue générale dans les forêts où l'argent pousse : c'est un bon ministre. L'argent lui obéit comme le cerf obéit au chasseur. Quant à la cour, la cour est toute à l'argent. Le roi a gagné gros sur les rentes, et en sa qualité de roi qui commence, il achète toutes les fidélités qui sont à vendre. En résumé, puisque le temps n'est ni à la noblesse, ni à la magistrature, ni à l'épée, ni à la poésie, ni à la science, ni à l'amour, ni à ht guerre, ni aux testaments des vieux oncles, il est l'argent!... Et tu seras un homme d'argent, si tu m'en crois, Prosper 1
Quand il eut repris haleine, il se mit à me définir l'homme de
finance :
— Le financier joue avec l'État l'argent des particuliers, avec les particuliers il joue l'argent de l'État : voilà toute l'affaire...; c'est encore un duel... mais un duel à double tranchant. Sur ce terrain de l'argent, comme sur le pré du duel, tu auras besoin de ton coup d'oeil et de la légèreté de ta main ; à ce duel, il faut tuer ton homme tout d'un coup et dans les règles, si tu peux; c'est ton jeu 1
Ton jeu, c'est de jouer toujours du côté qui gagne : l'État gagne, tu es de son côté; la chance tourne, tu suis la chance; autant tu lâches ton or à l'écarté, le soir, à quelques femmes qui croient le gagner, quand tu joues pour ton plaisir, autant tu joues serré et délié le matin, quand tu joues pour tes affaires. Jouer pour sa bourse ou pour sa vie, c'est même chose. Bien plus, dans ce duel de bourse dont je le parle, il y a bien des choses qui sont permises, qu'on ne permettrait pas dans le duel, où la vie seule est en jeu : tant le duel de la bourse a été jugé plus important et plus solennel 1
Ainsi, au duel de la bourse, par préférence à tout autre duel, vous avez des feintes illimitées : vous mentez, vous supposez des nouvelles, vous bouleversez l'Europe, vous égorgez les rois, et mille autres ruses pareilles qui sont l'a b c du métier. Ce qui a fait un instant le chef-d'œuvre de cette profession, c'était de donner pour vraies des nouvelles vraies, et pour fausses des nouvelles fausses. On a gagné des sommes énormes à être vrai deux ou trois fois de suite. Ouvrard n'y a jamais manqué. Pour ma part, si je jouais, je jouerais gravement, sans bruit, sans nouvelles autres que les nouvelles certaines, sans passion : sans hâte, sans colère et sans amour. Il est donc décidé que tu seras un financier !... C'est l'affaire d'un diplôme à acheter.
Bien plus, tu seras en même temps un gentilhomme ; j'ai trouvé un biais singulier pour t'éviter l'odeur de la boutique et ne te laisser que le parfum du salon. Je ne veux pas que dans le haut monde on puisse dire de toi : — Il pue V argent ! Et voici comme : j'achète ta charge sous x le nom d'un autre; cet autre jouera à ta place, et les bénéfices t'appartiendront. De cette manière, tu hanteras avec les plus grands, car tu seras oisif comme eux; tu seras en estime avec les plus riches, car tu feras de l'argent comme eux ; riches et grands, tu seras en même temps, et à chacun d'eux, leur supérieur et leur égal.
Et quand enfin tu seras riche, car tu le seras, tu seras le maître du monde ; tu seras juif si tu veux, et tu seras baron, et tu porteras la croix sut ta poitrine, toi juif ! et tu donneras la main au roi très- chrétien, toi juif! Ou bien le roi des Espagnes t'appellera son ami et son sauveur, tu iras dîner chez le grand inquisiteur à Madrid, et le grand inquisiteur te demandera ta bénédiction; et à Paris, si tu veux, tu achèteras, pour les habiter, les maisons des princes, que tu feras démolir comme indignes de toi. — Tu seras toujours le maître, quand tu voudras, de gagner trente millions, en restant en prison cinq ans. — Tu pourras aller en vieux chapeau dans la rue et en souliers percés, et faire une rente de trois cents francs à ta sœur infirme ; tu pourras chasser ta femme légitime de ta maison, pour y faire entrer vingt prostituées; on dira partout que tu es plus heureux qu'Alcibiade. — Tu laisseras tomber la maison de ton père*, pourrir lés arbres de tes forêts ; iu feras arrêter par tes
Lfc CHEMIN DE TRAVERSE. 145
gardes-chasse le paysan qui t'aura volé un lapin, comme si tu t'appelais M. le duc de Montmorency. — Tu auras des chevaux superbes qui mourront de faim dans tes galeries de tableaux; en revanche, tu feras mettre à l'écurie Raphaël et Rubens. — Tu feras tout ce que tu voudras, si tu es riche. — Tu donneras un soufflet à celui qui passe, et il tendra l'autre joue, si tu es riche. Tes voisins te salueront et tu ne leur rendras pas leur salut, et ils diront, en souriant amèrement : — Comme il est original ! — si tu es riche.
Si tu es riche, tu pourras très-bien oublier d'essuyer tes yeux rouges, tu pourras très-bien ne plus te laveries mains ni le visage, ne plus faire ta barbe ni tes oncles, ne plus te rincer la bouche, ou te la rincer en pleine table et cracher au nez de ton voisin qui te donne à dîner.
Si tues riche, la foule sera à plat ventre chez toi, les femmes surtout. 11 n'y aura pas une honte dans la boue, ou une misère dans la poussière, ou une poésie en haillons, ou une virginité en guenilles, ou un grand nom déchu, ou un meurtrier allant à Téchafaud, qui ne te tende humblement la main, si tu es riche. A toi, riche, les délicieuses primeurs de toutes les mendicités, de toutes les hontes, de toutes les infamies, de toutes les misères ! à toi les prémices de toutes les prostitutions ; à toi la première place à la cour d'assises, à la Grève; à toiles meilleurs chevaux de poste et les plus fidèles valets de chambre ; à toi toutes les génuflexions et tous les soupirs ! Pour commencer, tu auras le plus grand des privilèges, celui de ne payer tes dettes que lorsqu'il te plaît de les payer et comme il te plaît. Tu feras à tes créanciers des billets à long terme et tu les escompteras toimême; tu joueras avec les assignations des misérables; tu allumeras ta pipe avec les protêts ; tu feras des papillotes avec les jugements sans appel. On lira sur la porte de ta maison une grosse affiche : — A vendre par autorité de justice ; et tu diras à l'huissier de l'attacher bien ferme, et à l'huissier qui s'attendait à être payé pour ne pas la coller à ta porte, cette affiche, tu ne lui donneras même pas les quatre pains à cacheter dont il aura besoin, et tu riras tout haut en lisant l'inscription — A vendre par autorité de justice : car cela t'amuse, la justice, toi qui es riche. Tu luji échapperas à la justice; elle traque les autres ,
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c'est toi qui la traques. Surtout ce qui t'amusera beaucoup, ce sera de voir toutes les consciences à vendre autour de toi et de ne pas en acheter une seule.
, Être riche 1 c'est-à-dire fouler à ses pieds tout le monde, cracher à la face de l'espèce humaine, qui n'osera pas essuyer son visage ; insulter la misère, insulter la gloire, cette grande misère ; acheter les titres des morts et la virginité des vierges— à très-bon compte ; — dormir tout seul et vivre tout seul ; pouvoir aborder impunément même le haillon, le seul crime qui ne soit pas impuni dans cette société telle que nous l'avons faite : — c'est superbe ! On est au-dessus de la morale par ses passions, c'est superbe 1 On est au-dessus des lois, c'est superbe I On est au-dessus de la probité, c'est superbe 1 On est au-dessus de la vertu, c'est superbe ! On est au-dessus des préjugés, c'est superbe ! On est l'égal de cet abominable Séguin, c'est superbe!... Je dirais même, si j'osais, que c'est trop beau 1 — Et il parla ainsi tant qu'il put aller.
Sa dissertation sur le choix d'une opinion, sur l'établissement d'un nom propre et sur la nécessité d'un vice, n'est pas moins étrange. Mais toutes ces choses incroyables, comment te les raconter, mon frère? car j'oublie, moi, que toutes ces lettres que je t'écris depuis si longtemps, et qui sont là amoncelées les unes et les autres, comme des feuilles jaunies par un temps d'orage, tu ne les as pas reçues encore : j'oublie que tu restes dans ton étroit sentier d'innocence et de vertu, pendant que moi javance rapidement dans le facile grand chemin de la corruption humaine. Oh ! que tu vas être épouvanté, mon frère, quand tu liras tout d'un coup les tristes chimères de ma vie ! A peine en croiras-tu tes yeux et ton âme! — Pardonne-moi, pardonne-moi d'affliger ta tendresse, de déchirer le voile qui te cachait ce monde hideux, de t' affliger de ces violents et honteux paradoxes! — Pardonne-moi! j'ai tant besoin de jeter dans une âme amie des
pensées qui me brûlent ; j'ai tant besoin d'un bienveillant regard qui me rassure et d'un honnête sourire qui me console ! Christophe ! ô Christophe ! je n'ai que toi au moiide à qui je puisse dire que je suis malheureux.
Car, vois-tu, cet homme me fait peur ; il ne sait respecter ni estimer personne. Non, certes, la tâche que je t'impose, je ne voudrais pas l'infliger à mon plus mortel ennemi, quand bien même il aurait tué ma mère, ou qu'il l'aurait frappée au visage ! Écoute donc :
— Mon neveu, m'a-t-il dit, te voilà un état, te voilà un homme d'argent ; à présent il te faut un nom. Figure-toi qu'il n'y a guère en France que cinq ou six noms présentables en fait de grands noms. Les autres noms sont des poms de hasard, que le hasard a illustrés, ennoblis, enrichis, ce que tu voudras. Donc, puisque tu ne peux pas être un Montmorency, ni un Rohan, ni un Coigny, ni un Bourbon, ni unCondé; donc, puisque tu n'as pas même à ton service quelque duchç impérial, arrange-toi pour avoir au moins un nom sonore et bien fait, dont la roture soit si cachée qu'elle ressemble à la noblesse. En France, ce pays de la charte et de l'égalité, on tient à cela avant tout. As-tu remarqué que dans les comédies les plus vulgaires, les premiers venus ont toujours un titre quelconque, comte, baron, vicomte, chevalier, ou que tout au moins il s'agit de M. de ***, de madame de***, de mademoiselle de ***? Au premier abord, ce sont là des détails de peu d'intérêt, et pourtant on ne peut nier que la comédie ne gagne quelque chose n ces qualifications honorifiques. C'est une transformation élégante qui ne fait pas du bourgeois un gentilhomme, il est vrai, mais qui du moins lui en donne toutes les apparences ; le bourgeois et le gentilhomme en savent également gré à l'auteur de la comédie. Cette ^précaution oratoire que je t'indique a été prise même par Berquindans ses contesd'enfants, et les enfants eux-mêmes y ont été sensibles; ainsi donc, cherche-toi un nom bien fait. Et, ma foi ! j'y pense.; le hasard ta bien servi : tu peux garder le nom de ton père, mon Prosper; Chavigni ! ce nom sonne bien, il est doux à prononcer, il a une certaine désinence italienne qui lui donne je ne sais quel vernis étranger; va donc pour Chavigni; seulement, ajoute à ce nom la particule de, c'est un second vernis indispensable ; il faut enfin
qui l'iota final de ton nom devienne un bel et bon y. Va donc pour Prosper de Chavigny ! Prends-moi ensuite un petit titre qui n'engage à rien, qui ne coûte rien, et qu'on peut réaliser d'un jour à l'autre, fût-ce à Rome avec le ruban rouge du Saint- Père, ou au Brésil avec la rose de don Pedro; fais-toi chevalier. — Salut donc à vous, monsieur le chevalier Prosper de Chavigny !
Voici donc que vous avez déjà un état et un nom dans le monde; reste à vous de trouver un vice et un amour. Ne riez pas, mon neveu : un vice de bon goût met un homme au grand jour, bien plus que dix vertus obscures. C'est un secret qui était bien connu de nos pères, les grands maîtres dans l'art de parvenir. Avez-vous lu La Bruyère ? et dans les Caractères de ce siècle, vous rappelez-vous ces admirables vicieux représentés avec tant de naturel? Vous êtes-vous jamais promené avec le moraliste au jardin du Luxembourg ou des Tuileries, pour voir passer tous ces gens qui se regardent au visage et qui se désapprouvent les uns les autres? Avez-vous vu les Crispin qui se cotisent et qui rassemblent dans leur famille jusqu'à six chevaux pour composer un équipage ? les Sannion de la branche aînée et de la branche cadette, qui ont, avec les Bourbons, sur une même couleur un même métal ? La race des Sannion et des Crispin n'est pas morte, et, au contraire, depuis un siècle ils ont pullulé, que c'est une bénédiction! Je vous prie, cachez-vous sous le manteau de La Bruyère, vous, allez voir passer la cour et la ville. Voici André qui se rend dans sa petite maison où il dissipe incognito son patrimoine; voici Ergaste qui a ses heures de toilette pomme une femme, seulement il ne va pas à la messe aussi assidûment ; voici l'homme sans nom que vous avez vu partout, et qu'on voit toujours partout en même temps, aux boulevards sur un strapontin, aux Tuileries dans la grande allée, sur le théâtre, à la comédie; vous savez bien, c'est le même homme qui assiste depuis un siècle et demi à toutes les chasses publiques, à tous les carrousels, à toutes les revues, à pied, à cheval, en voiture, partout! Mais qui part là-bas dans cette riche voiture? C'est Théramène. Il était riche et il avait du mérite ; il Vient d'hériter : il est donc très-riche et il a un trèsgrand mérite. Salut à Théramène 1 Toutes les mères le voudraient
donner pour époux à leurs filles. Il est non-seulement la teneur des maris, il est encore l'épouvantai! de ceux qui ont envie de l'être. — C'est ce Théramène, à qui les femmes tiennent compte des doubles soupentes et des ressorts de son carrosse.
Oui, certes, La Bruyère avait grand tort de se moquer de ces braves gens ; c'étaient des gens d'esprit qui se sont poussés dans le monde par leurs vices mêmes et par leurs ridicules. Çà, venez là et choisissez. Voulez-vous être discret comme Ménalque, recherché comme Phidippe, qui raffine sur la propreté et sur la mollesse;, égoïste comme Gnaton, qui ne vit que pour lui, ou gourmet comme Cliton, qui n'a que deux affaires, qui sf nt de dîner le matin et de souper le soir ? Voulez-vous arriver à la gaieté de Ruffin, qui rit de tout son cœur, qui rit toujours, et qui remet aux autres le soin de pleurer son père qui est mort? Aimez-vous mieux être la terreur des juges, comme Ântagoras, ce plaideur acharné, parent de tous et haï de tous? Croyez- moi, tout est utile à qui veut se distinguer dans la ville. Vous ne pouvez pas être un grand militaire ni un grand poëte, soyez un grand fleuriste, passez de Y orientale à la Vénus, de la Vénus au drap d'or, du drap d'or à Y agate; on dira dans le monde : — c'est un fleuriste ! Ou bien r aimez les médailles, ne parlez que de coin de fruste et de fleur de coin, on dira : — il se connaît en médailles 1 Ou bien encore, achetez de belles estampes et complétez votre Callot, on dira : — c'est un connaisseur 1 Ou bien encore, faites-vous amateur d'oiseaux, commencez par un oiseau et finissez par mille. En un mot, soyez singulier, soyez remarquable ; unissez-vous à une coterie, soyez l'adepte de quelque passion curieuse, et vous serez soutenu, admiré, protégé, prôné.
Ayez toujours à votre service un honnête chien dont vous puissiez couper la queue à toute heure du jour, pour qu'on ne parle pas trop de vous, ou plutôt pour qu'on en parle toujours, et votre fortune est faite, mon neveu.
Puis, se rapprochant de moi, il ajouta :
— Si tu veux m'en croire, parmi tous les vices innocents qui sont à ta portée, tu choisiras le plus facile et le plus productif de tous les vices aujourd'hui, tu deviendras tout simplement un hypocrite ; tu seras hypocrite en tout bien et tout honneur ;
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tu laisseras à Af . Orgon sa femme, sa fille et sa cassette ; tu seras un hypocrite pour être à ton aise avec toi et avec les autres ; hypocrite, tu ne feras de mal à personne, pas même à toi l Ce sera tout simplement un tribut que tu payeras à la révolution nouvelle qui nous régit.
Quant à tes opinions politiques, il n'y a en ce monde qu'une opinion facile à accomplir, en tous temps, en tous lieux, et pour tous les hommes ; la seule opinion juste, utile, raisonnable, la seule qui n'ait pas versé de sang, pas creusé de cachots ; la seule tolérante, qui vive en paix avec toutes' les autres... la belle opinion, mon neveu ! pour te mettre dans cette admirab|| position du juste d'Horace, qui attend sans peur la ruine du monde. Je vais te dire tout bas ce secret-là : Prosper, la plus belle des opinions politiques, c'est de n'en pas avoir.
Quant â l'amour, puisqu'il en faut dans la vie, à ce qu'on dit, un mot résumera ma pensée : celui qui n'a pas la force de vivre seul, et qui ne se marie pas aussitôt qu'il peut se marier , est un imbécile!.... Le mariage, c'est un contrat de vente par lequel un homme achète une femme, c'est-à-dirë une esctave, sans bourse délier.
Prends garde surtout, prends garde de jamais prendre la femme d'un autre ; car j'aimerais mieux te voir aux galères. Oh! le concubinage -adultérin, c'est le mot le plus affreux de la langue, mais la chose est encore plus hideuse! Quoi donc! avoir à ses côtés une femme qui ne doit jamais porter votre nom; s'isoler avec elle loin de toutes les joies innocentes; subir les humiliations de tout genre; vivre dans cette honte, dans cette misère, dans cette lâcheté; dire à tous : — Venez donc assister à mon accouplement î — Quelle honte ! Aussi la femme mariée qui te dira : — Tu es mon univers ! et qui viendra s'installer dans ta maison, si tu es fort, tu la traîneras par les cheveux jusqu'au seuil de la porte de son mari, et tu frapperas violemment à la porte pour qu'on lui ouvre ; ou bien tu iras la dénoncer toi-même au procureur du roi pour qu'il l'enferme, et tu le supplieras de lui faire son procès, ou de l'envoyer à Charenton, la misérable ! le concubinage ! quand il le tolère, le magistrat ne fait pas son devoir; quand la loi ne tend pas à ^ prévenir, la loi est athée. Ainsi se brisent l'avenir, la famille,
LE CËEMtft DE TRAVERSÉ. 151
le bonheur, le talent, le courage, la vertu. Le malheureux attaché à ce joug infâme courbe la tête, et, au milieu des discordes* intestines, il attend quelque coup de tonnerre qui le sauvé. — Moi qui te parle, j'ai vu les meilleurs naturels succomber sous ce fardeau abominable. Ni la jeunesse, ni la force, ni la for^ tune, ni la valeur, ni l'estime publique, ne sauraient résister dix jours à ce ménage de réprouvé. — Malédiction sur l'amour, comme ils l'ont arrangé aujourd'hui ! — Ce que je té dis là de la femme mariée à un autre, je le dis aussi de toute autre femme sans mari ou sans amant, qui, te voyant jeune et beau, va s'attacher à toi, comme fait l'affreux lichen aux beaux convoi vulus de la prairie. — Méfie-toi, méfie-toi de ces amours de Bohémiens, de ces mariages cyniques, de ces unions réprouvées 1 — Méfie-toi de la femme incessamment flottante d'un amour à un autre amour, — qui a moins de probité que la plus vile prostituée, car la prostituée se cache dans l'ombre, et celleci s'affiche au grand jour ; la prostituée te reçoit dans son antre, et celle-ci vient dans ta maison ; la prostituée te met à la porte, et celle-ci s'installe insolemment chez toi — pour toujours 1 pour toujours ! — en effaçant de ta vie ces mots si doux : — l'ordre et V espérance ! — Certes, c'est là le plus grand écueil de la vie d'un jeune homme, — c'est là sa plus grande misère, — j'ai presque dit son plus grand crime. — Et pourtant! ohl les malheureux jeunes gens! dans ce précipice signalé par tant de misères, ils tombent presque tous 1
Ainsi donc, je me résume : — Une fortune brillante, un nom sonore, un vice élégant auquel tu puisses renoncer d'un jour à l'autre, pas d'opinion politique et pas de maîtresse avouée, et ton chemin est fait dans ce monde, même quand tu serais un honnête homme, un homme de mérite, un homme utile ! — Passons le marché
Christophe ! que dis-tu de cette morale?
Adieu, Christophe, oui, certes, pour longtemps, adieu! A présent, je n'ai plus rien à te dire, ou plutôt je n'ose plus te parler. Me voilà fait homme du monde, moi l'enfant de notre cher Ampuy. Me voilà, te dis-je, l'élève du baron Honoré de la Bertenache, moi l'élève du frère ignorantin Christophe! adieu!
Que de fois j'ai été sur le point de jeter au feu toutes ces lettres écrites dans ces moments de découragement ou de triomphe 1
Mais non, ces lettres écrites pour toi, elles t'appartiennent ; c'est à toi à les jeter au feu, Christophe, et tu les anéantiras, en effet, si tu as pitié de ton ami .
Un jeune prêtre du séminaire de Lyon, qui retourne dans nos montagnes, a bien voulu se charger de toutes ces lettres amoncelées ; il m'a promis de te les faire parvenir par une voie sûre, et j'ai foi en sa loyauté. — C'est un tout jeune homme. — Encore adieu !