FOURVIÈRES
C'est ainsi que le monde civilisé fut dévoilé pour la première fois au frère Christophe, dans ses misères, dans ses hontes et dans ses désespoirs. Cette nuit d'horreurs l'initia bien plus complètement et bien plus vite aux plus abominables infirmités de la nature humaine, que n'aurait pu le faire toute une vie passée même dans les rangs les plus infâmes de la préfecture de police. Il vit tout d'un coup, en une seule nuit, l'abaissement des femmes et la lâcheté des hommes dans ce qu'ils ont de plus triste et de plus affreux.
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Quand tout son deyoir funèbre fut accompli, le bon Christophe reprit son manteau; il sortit de cette maison, sans honte et sans peur, la tête levée, et comme il y était entré. C'était la première fois peut-être qu'un homme de sang-froid franchissait ce seuil abominable, en plein jour, sans se couvrir la face de ses deux mains et sans précipiter ses pas dans la rue. A peine si le bon frère secoua son manteau ; après quoi il s'achemina sur les hauteurs de Fourvières, où l'attendait ce maître souverain de sa destinée, qui l'avait fait venir en toute hâte à Lyon.
Les hauteurs de Fourvières sont simples et belles, J-a sainte montagne domine un des plus beaux paysages qui se déploient sous le ciel : à ses pieds s'étend la yilie comme un entrelacement de petits nids dç corbeaux qui attendent leur proie; tout au loin se déroulent, dans* leurs mille détours, les vastes plaines et les montagnes, et les grands arbres parmi lesquels circule le grand fleuve, et les petits villages tout vêtus de pampres verts. Aussi, à mesure qu'il gravissait la montagne, notre naïf aventurier sentait son cœur battre plus vite ; son regard s'animait d'un enthousiasme inconnu; il devenait confusément quelque chose de surnaturel; ce quelque chose qui s'éveillait en lui, c'était l'espérance.
Arrivé au sommet de la montagne de Fourvières, Christophe entra dans la chapelle placée là comme un lieu de repos, de protection et de prières. C'est un lieu tout rempli $ ex-voto et d'indulgences plénières. Bien des âmes pieuses, mais aussi bien des piétés mondaines viennent chaque jour se confier à Notre- Dame de Fourvières. Heureusement l'humble chapelle est placée à une si grande hauteur, que toutes les faiblesses humaines s'y purifient et y prennent je ne sais quel air de mystère et de grandeur qui les rend presque respectables. Il n'y a pas de temples sans respects sur les lieux hauts.
Dans l'église de Fourvières, le frère Christophe s'agenouilla au coin d'une petite chapelle sombre et déserte, sans eak-voto somptueux et sans renommée. Cette chapelle, dont nul ne voulait, avait été abandonnée par les desservants de l'église à un vieux prêtre qui venait y dire, chaque jour, une messe obscure, une prière isolée. Humble était l'autel, humble était le prêtre; l'autel était à peine couvert, et aussi le prêtre. Ce fut à cette
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modeste chapelle que son humble esprit saint guida Christophe. Il était donc à genoux sur la pierre, quand le vieux prêtre entra tout seul dans la chapelle et sans avoir trouvé personne, ce qui ne l'étonnait pas, pour servir son humble messe. Il venait donc à l'autel : résigné et prêt à répondre luimême à sa propre prière, et prêt à verser lui-même l'eau sainte sur ses mains nettes et tremblantes; mais à peine eut-il vu Christophe à genoux, et dans cette attitude recueillie, qu'il lui fit signe de venir prier Dieu avec lui sur les degrés de l'autel. Christophe servit la messe du pauvre vieillard. Ces deux hommes, qui ne s'étaient jamais rencontrés, accomplirent ensemble le redoutable sacrifice; ils prièrent seuls, sans autre témoin cfue le Dieu qui voit tout. Ces deux pauvres, si modestes de cœur, agenouillés dans cette pauvre chapelle, s'entendirent sans se parler. Sans doute le vieillard pria pour ce jeune homme qui savait prier loin du regard des hommes, et qui cherchait, pour s'y agenouiller, l'autel le plus désert; Christophe pria pour l'âme de cette femme misérable à laquelle il venait do fermer les yeux.
Après Yitemissa est, Christophe accompagna le vieux prêtre jusqu'à la porte de la sacristie, qui se referma sur lui; puis il sortit de l'église, et, descendant à droite une avenue de petits arbres chétifs et battus par le vent, il se trouva devant une maison sévère et triste ; il frappa, la porte s'ouvrit, et Christophe se trouva dans une cour étroite, fermée de hautes murailles. Cette cour servait d'antichambre aune vingtaine de jeunes^ens en rabats, en soutanes, en longs manteaux, en chapeaux à trois cornes ; ces jeunes geris avaient pour la plupart d'assez laids et tristes visages, dans lesquels il eût été facile à un œil exercé de découvrir les traces déjà profondes de bien des passions mauvaises: l'envie, l'avarice, l'ambition, l'hypocrisie, et quoi de plus ? v
Dans cette cour le silence était grand. Chaque homme enfermé là murmurait une prière, s'agenouillait sur la piferre, ou disait tout haut le meâ culpd éternel. Ces inquiets séminaristes, se sachant espionnés par le maître, baissaient la tête ; tout leur corps était courbé comme leur cœur, leurs mains étaient jointes humblement sur leur poitrine, le lourd chapelet
pendait et clapotait à leurs mains ; ils avaient sons le bras un épais bréviaire revêtu de son enveloppe de velours noir ; les plus habiles étaient à genoux contre la muraille, dans une humiliation plus que chrétienne. À peine si quelques regards furtifs furent jetés de côté et d'autre sur Christophe quand il entra dans cette cour, et même on trouva notre bon frère bien insolent d'entrer ainsi la tête haute. Hardi et insolent Christophe !
Lui cependant, à peine entré, il voulut expliquer qu'il était appelé par l'autorité du supérieur ; mais bien, que sa voix fût naturellement douce et pure comme la voix d'un enfant de seize ans, toute cette basse-cour trouva que celui-là était bien hardi de parler si haut. On ne daigna ni le regarder, ni lui répondre. Il y en eut plus d'un qui fit un détour pour ne pas passer à côté de cet homme effronté ; cependant, comme de temps à autre un homme noir sortait de cette maison, et comme un autre homme noir y entrait, le bon Christophe comprit qu'avant de pénétrer dans ce formidable intérieur, il devait attendre, lui aussi, que son tour fût venu.
Or,' c'était la première fois de sa vie qu'il était enfermé ainsi entre quatre murailles, et la chose lui parut triste ' à subir. Déjà, et depuis vingt-quatre heures, Christophe, sans le savoir, avait goûté de la liberté, ce noble fruit si doux aux âmes bien faites; il se trouvait donc bien mal à l'aise dans cette cour remplie d'un silence tout noir. Après en avoir fait le tour deux ou trois fois, il alla s'asseoir sur un vieux banc de pierre adossé contre la muraille ; sur ce vieux banc étaient assis deux jeunes prêtres qui, en apparence, lisaient leur bréviaire ; mais le bréviaire leur servait tout simplement de contenance, car, les yeux fixés sur le gros livre, ces deux hommes se tenaient l'un à l'autre une longue conversation en mauvais latin, mais pas en si mauvais latin que Christophe, l'ignorantin, n'entendît trèsbien ce qu'ils se disaient.
— Cave l prends garde à cet homme qui écoute ! disait l'un.
— Cet homme, répondait l'autre, c'est un frère ignorantin: Homo omnium stultissimus.
— Rectè, bien dit. Nous disions donc que tu voudrais avoir la cure de Saint-Galmier?
— Optimè. Si tu me pousses, je te donne la cure de Saint-
Jeanne-Château : douze pièces de vin par an, du blé à revendre, des poules, un cheval, une maison toute blanche, et le reste: Innuptœque puellœ.
— Ut libet. Mais si tu vois, le premier, monseigneur, racontelui combien j'ai fait brûlej: de Voltaire, et de Rousseau, et de Benjamin Constant.
— Et toi, quœso, n'oblie pas de lui dire combien j'ai refusé de sépultures chrétiennes, et combien d'âmes j'ai envoyées en enfer.
— frater I quelle triste vie !
— fret ter /j'aimerais mieux être soldat.
Christophe se leva de ce banc, épouvanté de cette conversation en si triste morale et en si mauvais latin.
Il se mit à se-promener de long en large ; et, tout en se promenant, il pénétrait dans ces tortueux mystères de l'orgueil, de la vanité et de l'hypocrisie; il voyait tous ces pauvres hères courbés sous l'ambition et sous la peur; puis, enfin, à force de les trouver si misérables, il finit par les prendre tous en pitié les uns et les autres, prêtres et frères ignorantins, car il était bon, modeste et simple de cœur.
En moins d'une heure, Christophe les avait tous jugés ; mais bientôt cette triste étude le fatigua, lui, le naïf savant, qui n'aimait à étudier que les beaux livres sur le bord du beau fleuve ; alors il se rappela qu'il avait dans sa poche des trésors, et il tira de sa poche, non pas un bréviaire, mais Ylliade. N'êtesvous pas de mon avis ? Il en est des livres comme des hommes : avec un peu d'habitude, vous pouvez lesjuger tous, rien qu'à leur physionomie extérieure. Parmi les livres comme parmi les hommes, l'un est iiche et vide, l'autre est savant et sévère; il y a le livre de la petite maîtresse, tout doré, mais sans cervelle ; il y a le livre de louage infect et sali ; enfin, il y a encore le livre que tenait le frère Christophe, le livre pauvre, mais décent; un lambeau au dehors, une perle au dedans ; les nobles pages dévorées nuit et jour, que le doigt n'a pas souillées, que le souffle n'a pas ternies.
Nos jeunes gens d'église, tout ignorants qu'ils étaient dans le fond de leur esprit, comprenaient confusément cette grande ressemblance d'un livre et d'un homme. Aussi, quand le bon
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Christophe fut bien plongé dans la lecture de son poëte et quand sa belle figure fut bien rayonnante de ce poétique enthousiasme, voilà nos renards tonsurés qui s'approchent à pas de loup de cet homme et de ce livre, ne comprenant rien à la tranquille béatitude de cet homme, et voulant savoir quel était ce livfre qu'on osait lire en ce lieu et qui donnait tant de bonheur. En effet, Christophe relisait en ce moment, pour la ceritièmé fois peut-être depuis le départ de Prosper, les tendres plaintes d'Achille quand il apprend la mort de Patrocle. Touchante poésie si remplie de terreurs i Et plus il sentait retentir dans son . âme les nobles accents de la muse antique, plus aussi il était observé de près par ses compagnons de sacerdoce, jaloux qu'ils étaient du calme et du bonheur de ce frère ignorantin dans un lieu pareil.
Les choses en étaient là, et les psautiers et les bréviaires s'indignaient en silence de ne pas reconnaître Vlliàde (je le crois bien !), quand une sourde rumeur se répandit dans cette cour, ou, si vous aimez mieux, dans ce séminaire. De là part du supérieur, on appela : — M. Christophe? Qui était M. Christophe? Où est M. Christophe? Christophe cependant était bien loin de ces rumeurs; il assistait à la vengeance d'Achille, et déjà il se rassurait sur la cruauté de son héros, en pensant <jue tout à l'heure le vieux Priam va venir baiser la poussière des pieds d'Achille, et que la prière du noble vieillard ne sera pas rejetée. Cependant, après avoir murmuré tout bas : — Sf . Christophe? M. Christophe? on commençait à murmurer tout haiit: — M. Christophe? M. Christophe? Ma foi I attendez, s'il vous plaît, que notre héros revienne de la bataille. Christophe était couvert des armes d'Achille; il était emporté par Xanthe, son beau cheval. A latin, une grosse main de sacristain tomba sur ses épaules, et une dure voix lui dit :
— On vous demande là-haut, monsieur
Lui, pauvre et résigné, acheva son vers commencé; c'était le dernier vers de la strophe homérique. Il ferma son livre avec soin, il le remit dans sa poche, après quoi il se disposa à suivre tranquillement l'homme violet qui l'avait interrompu. Les autres cependant s'étonnaient du sang-froid de Christophe * du peu d'empressement qu'il mettait à obéir à un ordre venu
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de si haut. Il est vrai qu'à la place dé frère Christophe, ilè auraient brisé en deux leur prière Ja plus fervente, pour obéit plus tôt à leur maître tout-puissant qui était là-haut, — in excelsis?