LA DÉLIVRANCE
Lô frère Christophe suivit le sacristain, son introducteur; il traversa silencieusement deux grandes salles humides, qui exhalaient l'encens ; dans une de ces salles il rencontra le petit curé de Saint-Galmier, le même dont il avait entendu le latin doublement corrompu ; le curé de Saint-Galmier était radieux.
Christophe ne put s'empêcher de lui jeter tout bas un regard de mépris, avec ces mots : — Sic itur ad astral Mais le curé de Saint-Galmier ne comprenait que le latin du curé de Saint- Jean-le- Château; et puis le curé dé Saint-Galmier était si heureux cette fois ! Monseigneur avait rendu si complète justice à ses pieux incendies et à son zèle ! Comment donc se serait-il inquiété de l'interjection d'un vil frère ignorantin ?
Cependant une dernière porte s'ouvrit devant Christophe : il entra la tête haute, car il avait naturellement la tête haute, et alors il se trouva en présence d'un homme singulier et étrange, dont il me serait bien impossible de vous donner une description.
C'était un petit homme sec, ridé, ardent et contrefait; sa tête était plus grosse que son corps; son œil, à force de tout observer, s'était si fort enfoncé dans sa tête, que d'abord on ne voyait à la place du regard qu'une cavité profonde. Le seul besoin de cet homme, sa seule passion, sa seule vertu, son génie, c'était la volonté; la volonté, c'était aussi sa grande force. Dès sa jeunesse, et même avant qu'il fût sérieusement questio r de l'Église dans le monde réel, cet homme avait compris qu'a
vec toute la volonté possible, il n'y a qu'une chose à vouloir, l'autorité! L'exemple de cette grande volonté qu'on appelait l'Empereur, avait porté à la tête de cet homme, tout comme il a porté aux plus pauvres têtes de ce siècle. Comme il n'avait d'ordinaire qu'à manier les cires molles de l'Église, il n'avait guère trouvé de résistance jusqu'à ce jour; on lui obéissait à genoux ; il n'avait pas encore dit : Je veux l qu'il était obéi ; on lui obéissait avec tremblement ; il était le maître absolu de toutes ces croyances en soutane ; il faisait battre à son gré tous ces cœurs sous la bure ; il arrangeait, il dérangeait, il gaspillait, selon son caprice, toutes ces existences éphémères qui recevaient de lui, et de lui seul, la vie, le mouvement et la pensée; il était si entièrement le maître de l'Église lyonnaise, que le curé de paroisse tremblait à son nom, que l'évêque le redoutait, que l'archevêque de Lyon lui-même, le primat des Gaules, ce Bonaparte tonsuré et exilé, n'osait pas lui envoyer sa bénédiction de Rome, son exil : tel était cet homme; d'une activité infatigable, d'une persévérance incroyable; un homme qui commandait pour commander, qui voulait pour vouloir, qui aimait l'autorité, non pas comme moyen, mais parce que c'était l'autorité, et comme on aime la vertu; en un mot» un homme qui, dans ces circonstances difficiles et dans cette haute position, n'était ni un hypocrite, ni un ambitieux.
Voilà l'homme sur lequel tomba Christophe et qui devait fléchir sous Christophe. Quand notre humble ami l'ignorantin entra chez l'arbitre suprême de son sort, il le trouva assis, ou plutôt perdu dans un immense fauteuil recouvert en cuir; ses deux mains nerveuses et crochues étaient posées sur une table chargée de papiers ; sa petite taille, courbée en deux, l'aurait fait prendre au premier abord pour quelque enfant myope et mal élevé; il parlait tout bas, et sa voix était claire et criarde ; ses cheveux étaient noirs et très-épais, et descendaient tout hérissés et tout poudreux sur son cou maigre, dont on pouvait entrevoir les tendons. Vous jugez si Christophe dominait cet homme de toute sa hauteur.
— Vous êtes M. Christophe? dit cet homme, sans lever ni la tête ni les yeux, mais d'une voix assez calme et de l'accent le ilus naturel.
— Oui, monsieur, répondit Christophe.
A ce mot : monsieur ! monsieur ! l'homme releva la tête. Cet^ grosse tête était à peine au niveau du cœur de Christophe ; ces deux yeux enfoncés et recouverts de leurs épais sourcils, qui erraient vaguement sur le papier, s'arrêtèrent sur les yeux de Christophe, qu'ils ne firent pas baisser. L'habile prêtre comprit tout de suite que son attitude nonchalante avait donné sur lui une supériorité marquée à ce grand jeune homme qui osait ainsi le regarder en face. Il crut pouvoir réparer cette faute en disant au bon frère : — Asseyez-vous !
Christophe, sans comprendre encore qu'il y eût lutte entre lui et cet homme, prit un fauteuil; c'était, depuis le commencement du monde, le premier frère ignorantin qui se fût assis devant son supérieur.
Mais'quand le frère fut assis dans ce fauteuil, le vieux prêtre fut bien étonné de le voir encore plus grand que lorsqu'il était debout. Ce prêtre était si peu habitué à perdre à peine un coup d'œil sur ses tristes recrues ! Il était si habitué à leur parler de haut en bas, ou, ce qui revient au même, de bas en haut, que, se voyajit tête à tête et face à face avec ce jeune homme qui le regardait simplement et silencieusement, sans haine comme sans, amour, sans effroi ni étonnement, il sentit un instant qu'il allait rougir lui-même. — Lui rougir 1
Heureusement il comprit aussi que le jeune homme qui était devant lui ne savait rien de ses angoisses, et, quelque peu rassuré, il reprit la conversation en ces termes :
— Vous êtes le frère Christophe?
— Oui, mon père.
— Vous étiez le frère de l'école d'Ampuy?
— Oui, mon père.
— En ce cas, frère Christophe, me direz-vous si c'est bien à vous, le frère ignorantin de l'école d'Ampuy, que ces lettres sont adressées ?
Et en même temps il montrait à Christophe la collection complète des lettres de Prosper.
Vous vous souvenez peut-être que Prosper Chavigni, arrivé Ma fin de sa correspondance, avait remis ses lettres à un jeune prêtre du séminaireide Lyon, qui avait promis de les l'aire pas-
ments du ciel, vous n'y pouvez rien, Dieu merci! C'est à Dieu, qui est le maître, à récompenser et à punir.
— Mais, reprit l'inflexible et impitoyable despote, vous aviez juré aussi, ce me semble, obéissance et ignorance, et pourtant, au mépris de votre serment, vous avez étudié les lettres profanes. Les sciences qui vous étaient défendues, vous les avez apprises et vous les avez enseignées. Vous avez commis le péché d'orgueil avec tous les poètes du paganisme. Vous avez rougi de n'être qu'un frère ignorantin, et vous vous êtes, fait un docteur. Que répondrez-vous à cela, monsieur? '
Le frère Christophe baissa la tête.
— Il est vrai, dit-il, que je n'ai pas pu fermer mes faibles yeux à la poésie, qui est la seconde lumière venue d'en-haut. En vain j'ai voulu obéir, mon serment était au-dessus de mes forces. Ordonnez donc à celui qui a soif et qui est brûlé du soleil de ne pas tremper ses lèvres dans la fontaine ! J'ai donc pris la science qui m'est venue comme un bienfait du ciel ; mais, je vous prie, quel mal, après tout, cela faisait-il, que je fusse initié aux mystères de l'antiquité, qui a fait saint Augustin, saint Jean Chrysôstome et Bossuet? Et faut-il donc tout vous dire, mon pore? mon esprit était trop faible pour résister à ces poètes, à ces orateurs, à ces grands hommes qui me tendaient leurs mains vénérables. Ils venaient à moi du fond de leur gloire, à moi si pauvre, si abandonné ! Ils m'appelaient, en me disant : Viens à nous! et moi, je leur ai dit : Me voici ! Encore une fois, où est le crime? où est le péché?
Ainsi parla-t-il. Et en même temps son jeune front resplendissait d'une si noble auréole, que le prêtre en fut comme ébloui. Sa volonté fut ébranlée pour la première fois peut-être ; sa colère tomba ; il venait de comprendre que c'était une colère inutile. Alors, vous auriez vu cet homme, à moitié vaincu, fefmer les yeux pour ne pas voir et les oreilles pour ne pas entendre. Il tenait sa tête à deux mains, dans l'attitude de la méditation; il eût voulu, au prix même de sa propre défaite, conquérir à l'Église cette merveilleuse intelligence, ce grand courage et ce grand cœur. 11 cherchait en lui-même le moyen de tirer parti de cette intelligence rebelle, et de dompter cette indomptable volonté, d'autant plus indomptable, que lui, qui s'y connaissait,
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il ne retrouvait dans ce jeune homme aucun des signes de l'orgueil, ce grand péché qui a perdu les hommes.
— Mon fils, dit-il enfin à Christophe, votre confession m'a touché, et vous me voyez tout disposé à venir à votre aide, si tous voulez, non pas m'obéir, mais tout simplement obéir. Vous ne pouvez plus être à présent ce que vous aviez juré d'être toujours, un simple frère ignorantin ; je ne veux pas cependant que vous soyez perdu pour l'Église. Voici donc ce qui peut encore vous sauver : vous allez entrer au séminaire, et au séminaire tous recommencerez vos études ; vous en oublierez le côté profane, pour n'en plus voir que le côté chrétien. Je vous le dis, pour un prêtre de Jésus- Christ, il s'agit moins d'être savant que d'être humble d'esprit. Ainsi, une fois au séminaire, vous recueillerez tant que vous pourrez votre esprit, et aussi bas que tous pourrez la courber, vous courberez votre tête. Le jour ou l'Église vous trouvera assez docile, elle vous pardonnera, elle tous donnera place dans le sacerdoce ou dans la chaire évangélique ; alors enfin vous pourrez relever la tête, et marcher tout droit votre chemin dans Notre Seigneur.
— Mon père, dit Christophe, votre bonté me touche plus que ne m'a. épouvanté votre colère; mais tout pauvre et mendiant que vous me voyez, je n'ai jamais aspiré aux redoutables honneurs du sacerdoce, aujourd'hui moins que jamais. Quand je n'étais qu'un frère de la doctrine chrétienne, je me disais parfois que je n'appartenais qu'à Dieu et à ma conscience ; c'était assez pour moi de ces deux maîtres. Ce troisième maître, que vous appelez l'Église, me fait trop peur depuis que j'ai vu l'esclavage, dans votre cour, prier Dieu des lèvres,' non du cœur. Depuis que je les ai entendus qui se parlaient entre eux et qui complotaient mille trahisons dans un mauvais latin du Bas- Empire, non, je ne veux pas être le prêtre d'une Église qui reconnaît pour siens de pareils enfants. Ainsi, si, en effet, vous voulez être bon pour moi, mon père, pardonnez-moi ces douces études qui sont ma vie, dont je n'ai jamais tiré aucun orgueil, et dont le monde ne saura rien, je vous le jure. Permettez que je reprenne le chemin de mon village, que je rentre dans mon humble école, et surtout, mon père, rendez-moi les lettres de mon ami Prosper.
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— Ceci est votre dernière réponse? dit l'abbé.
— C'est ma dernière réponse, répondit Christophe.
— Maintenant donc, écoutez en silence» monsieur, ce que je dois vous dire : — Frère Christophe, vous n'avez plus de frères 1 — Vous ne faites plus partie de la communauté : — vous n'êtes plus membre de la doctrine chrétienne ; — vous n'avez plus ni le pain, ni l'eau, ni le toit, ni l'habit : victum et vestUum, comme dit saint Paul. — Vous n'avez plus le droit d'enseigner la jeunesse ; — • vous n'êtes plus rien que le dernier des hommes. r— Allez donc, et vivez en paix. 1
En même temps, il montrait la porte à Christophe d'un geste impératif et d'un regard plein d'effroi.
— Monsieur, dit Christophe, j'accepte; je renonce au toit, au pain, à l'eau, à l'habit et à l'enseignement; mais le ciel m'est témoin que tout ce que je perds aujourd'hui m'est arraché par la violence 1 Ainsi donc, je vais chercher loin de vous le pain et l'habit que Pieu accorde à toute créature qui sait travailler et prier.
En même temps le jeune homme se retirait, et déjà la terrible porte allait se refermer sur lui pour jamais, quand tout d'un coup il revint sur ses pas.
— Au moins, dit-il à l'inflexible abbé, qui le suivait du regard, les lettres de Prosper, les lettres de mon enfant m'appartiennent; je les ai bien payées, Dieu merci 1 Et avant que personne pût s'y opposer, il s'empara, sur le bureau où elle était exposée, de cette correspondance à laquelle il sacrifiait ainsi son travail, son toit et son pain de chaque jour. Et il sortit.
L'abbé, que l'action de Christophe avait épouvanté, un peu remis de son désordre, se précipita à la fenêtre qui donnait sur la cour, et, le corps à demi penché, les mains étendues pour désigner sa victime, il s'écria : Racal raca!
Au même instant celui-ci traversait la cour, emportant sous son bras et dans son manteau les lettres de Prosper.
— Racal raca! A ce cri, à ce signal, à cette malédiction du maître, toutes les soutanes dressent leurs oreilles; elles accourent enflammées de colère autour de Christophe ; et c'étaient mille voix aiguës qui criaient autour de lui : Raca! racal
Lui, Christophe, arrivé sur le seuil de la maison, fit volte-
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face ; et, lançant à cette émeute de têtes rasées un sublime regard de pardoo, il leur dit d'une voix douce et calme : — Il est écrit dans l'Évangile : — Tu ne diras pas à ton frère : Raca l
Et maintenant il était libre ; la porte de cet enfer venait de se. refermer sur lui.