‹ Le chemin de traverseChapitre 14 sur 31 · LA M10E D'HABIT · texte numérisé non relu

LA M10E D'HABIT

Christophe ne comprit pas tout d'un coup dans quelle liberté il venait d'entrer. Ce fut d'abord dans son esprit quelque chose de vague et de confus, eomme est un rêve. Il savait seulement qu'il venait de soutenir une pénible lutte contre une volonté de fer. Il savait qu'il était sorti triomphant de cette lutte, mais qu'il y avait laissé son pain de chaque jour, il savait encore qu'il venait de conquérir les lettres de son ami Prosper, et qu'enfin il allait apprendre, grâce à ces lettres, ce qu'était devenue cette autre moitié de son esprit et de son cœur. Cependant il descendait lentement les hauteurs de Fourvières. Déjà il se faisait tard, il était cinq heures de l'après-midi, lorsque notre jeune homme, e'arrêtant presque au bas de la montagne, se souvint, pour la première fois, qu'il n'avait encore rien pris de tout le jour. Ses provisions de la veille, sa corbeille encore si bien garnie, son morceau de pain, son veau froid et son sel, et cette bouteille à peine entamée, tous ces biens, Christophe les avait oubliés dans le lieu misérable où il avait passé cette nuit d'angoisses, de douleur et de charité chrétienne. Pourtant le bon frère était sans inquiétude, il attendait le secours qui vient d'en haut.

La Providence ne manque jamais à ceux qui. croient en elle. A l'instant même où il se faisait humblement cette question : Qui donc me donnera aujourd'hui mon pain de chaque jour?

frère Christophe fut retiré de sa méditation par une main qui prenait la sienne. Cette main était celle d'un bon vieillard à cheveux blancs et d'uneTtélle physionomie. - Mon jeune ami, dit le vieillard à Christophe, c'est vous qui, ce matin, n'avez pas refusé de servir la messe d'un vieux prêtre? Le vieux prêtre vous en remercie. D'où êtes-vous ? d'où venez-vous ? qui êtesvous? Si j'en crois votre habit, vous êtes un frère de la doctrine chrétienne ; vous en avez l'habit et l'humble pauvreté; mais, si j'ose le dire, vous n'en avez ni la tournure ni le regard. Ce matin même, au pied de l'autel, j'ai été frappé de la voix si religieuse et si intelligente qui me répondait. A coup sûr, ce n'était pas la psalmodie monotone d'un homme qui prononce de saintes paroles sans les comprendre; à coup sûr, vous saviez, aussi bien que moi, ce que notre prière disait au Ciel. Mais pourquoi êtes-vous parti si vite? A peine eus-je fini ma prière d'actions de grâces, que je me mis à votre recherche; vous étiez déjà loin. Béni soit donc le Ciel qui me fait vous rencontrer à la porte de ma maison 1 Ne meferez-vous pas bien la faveur d'y entrer, s'il vous plaît?

A ces paroles, Christophe, tournant la tête à droite et à gauche : — Mon père, dit-il, je ne vois pas le seuil de votre porte. — Baissez la tête, mon fils, dit le prêtre en souriant; et, en effet, Christophe découvrit à sa gauche plusieurs marches taillées grossièrement dans le roc ; ces marches conduisaient à la porte d'une masure étroite, cachée, humblement adossée à la montagne. — Voici taon toit, mon fils, dit le vieillard; hœc mea vota! En même temps il descendait l'escalier d'un pas aisé; Christophe le suivit.

Une table de chêne, un crucifix sur la muraille blanchie, deux vieux fauteuils en bois de chêne, un petit lit dans un petit coin de cette petite cellule, deux grands coffres, quelques livres sur une tablette, une belle vierge dans son cadre d'or, telle était la maison du vieux prêtre. C'était une pauvreté douce et tranquille, honorable et sainte. Quand la porte était fermée, le prêtre était séparé des hommes, comme s'il eût été plongé dans la solitude de saint Jérôme ; seulement, par la fenêtre ouverte, le regard enchanté se reposait magnifiquement sur le même panorama dont vous jouiriez au sommet de Fourviôres. Ces bois,

ces eaux, ces fleuves, ces mille clochers, ces prairies qui se perdent au loin, cette immensité lumineuse, ces fleurs, ces troupeaux, ces hommes, ce bruit qu'on entend là-bas dans le silence, ce silence à vos pieds qui représente tant de bruit, tel était le spectacle immense, inépuisable, qui à chaque instant du jour et de la nuit, à la clarté du soleil, à la douce lumière de la lune, à la furtive lueur des étoiles, récréait les yeux, l'âme et l'esprit du solitaire. Cette échappée si grande, si inattendue et si belle dans le monde extérieur, donnait à cette humble cellule je ne sais quelle magnificence incroyable. Cette solitude était remplie. Ce silence était éloquent. Ce désert était peuplé. Le vieillard habitait ce lieu depuis longtemps, tout seul avec son Dieu. Ainsi placé entre la terre et le ciel, entre la ville et le temple, il était également loin du volcan et de la foudre ; il était à l'abri des passions et du fanatisme ; il était à égale distance des incrédules d'en bas et des prêtres d'en haut. C'était une pensée saine, un esprit calme, une conscience honnête, une piété raisonnable, une vertu sincère, un cœur élevé, un bon vieux noble et indulgent serviteur de Jésus-Christ.

Quand ils furent entrés dans l'humble cellule et que la porte se fut refermée sur eux : — Mon enfant, dit le vieillard à Christophe, voici l'heure du repas; la ville est loin encore, partagez, je vous prie, le dîner d'un solitaire; laissez-moi vous servir ce soir à mon tour, comme vous m'avez servi ce matin. A tout autre jeune homme ma prière serait sans doute importune : partager le dîner d'un vieillard, c'est jeûner avec lui ; mais vous me paraissez si simple et si bon, que j'ai toute confiance. Ainsi donc, vous acceptez ?

En mênie temps il tirait d'une petite armoire cachée dans. le mur, des œufs durs, cuits de la veille, une salade cueillie le matin, un pain blanc qu'il avait acheté lui-même en descendant de la montagne, des olives de la Provence que de pauvres marins avaient apportées à Notre-Dame de Fourvières, un petit fromage qui venait d'Ampuy, comme Christophe, et enfin, pour compléter cette fête, un morceau de pain bénit que lui avait donné son riche ami le chanoine Bérichon ; — c'étaient là ses trésors. Une eau claire remplissait la cruche de grès. Quand toute cette opulence fut bien étalée sur une belle serviette

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Manche, 1ers deux amis se mirent à table, non pas vis-à-vis l'un de l'autre, mais à côté l'un de l'autre, et face à face avec le soleil, qui jetait au loin ses dernières et transparentes clartés. Le vieillard dit les grâces, le jeune homme répondit : Amen* Et les voilà dînant de compagnie, avec la belle humeur de deux consciences honnêtes qui s'épanchent l'une dans l'autre. Naturellement, le frère Christophe raconta son histoire au vieux prêtre. Il lui dit comment il était, lui Christophe, un enfant trouvé qui n'avait jamais connu ni son père ni sa mère ; élevé par indifférence encore plus qne par charité dans un pauvre village du Rhône ; comment il était devenu un frère ignorantin ; comment, malgré sa robe et son état, il avait trouvé pour ami un jeune homme à peu près de son âge, Prosper Chavigni , et comment ils étaient entrés l'un et l'autre dans toutes les études permises à tous les hommes, et qui lui étaient défendues à lui l'ignorantin ! Il dit encore à son nouvel ami comment il avait perdu son enfant Prosper; comment il avait été si longtemps sans avoir de ses nouvelles, et enfin comment et pourquoi il venait d'être chassé du séminaire, et privé de son titre et de son grade, de son habit, de son asile et de son pain 1

— Parce que je n'ai pas voulu abandonner ce pauvre enfant ! Ce simple récit parut toucher vivement le vieux prêtre. Il

se demandait, de son côté, pourquoi tant de rigueurs envers cet honnête jeune homme ? Puis, après y avoir songé quelque temps :

— Mon fils, lui dit-il, rien n'arrive aux honnêtes gens sans un décret de la Providence. Si Dieu vous a tiré violemment de l'humble état où vous étiez plongé, c'est qu'il voulait sans doute que les nobles facultés de votre esprit ne fussent pas perdues dans une école de village. Si Dieu a permis que votre supérieur fût injuste et cruel, c'est que vous n'étiez pas fait pour le sacerdoce. Ah 1 mon fils, le sacerdoce, aujourd'hui, quelle tâche ! Se faire prêtre au moment où l'Église est toute-puissante, au moment où il n'y a plus pour les prêtres de Dieu ni persécutions, ni outrages, ni injures, ni injustices, ni supplices; mais, au contraire, tous les encouragements, toutes les fortunes et toutes les faveurs ; quelle tâche ! quelle tâche ! Et comment ne pas se laisser enivrer par ces prospérités inattendues ? Gomment rester

humble d'esprit, humble de cœur, au milieu dé ce triomphe inespéré? Bénissez donc, mon enfant, la Providence qui né veut pas que vous entriez dans l'Église triomphante. Allée donc, soyez un homme ; pénétrez sans peur dans eet -univers, qui a besoin de tous les hommes de cœur. Entrez-y par la grande porte et par la belle route; allez, le monde ne vous demandera ni d'où vous venez, ni qui vous êtes, mais il vous demandera de l'honorer par vos vertus, et de le servir par vos lumières. Allez, allez au secours de votre jeune Chavigni, qui sans douté a grand besoin de son ami et de son guide. Aidez-le à se sauver, vous, mon fils; et quand enfin, par votre travail et vos vertus, vous aurez conquis votre place sur la terre, rappelez-vous les jours de votre mauvaise fortune, tendez à votre tour une main seeourable aux plus petits que vous.

Çà, mon jeune homme, ajouta le vieillard, voyant le bon frère tout ému, puisqu'il vous est défendu à l'avenir de porter cette longue robe noire, et ce rabat blanc, et,ce chapeau à trois cornes, voulez-vous, sans façon, changer avec moi ces habits contre d'autres habits qui sont enfermés dans ce coffre et qui ne me sont plus d'aucun service? Ce sont mes habits mondains d'autrefois, quand j'étais grand et droit comme votis, et quand j'étais plus jeune. A dire vrai, ces habits-là sentent encore un peu le prélat et la sacristie, mais cependant ils ne vous exposeront pas, comme la nuit passée, aux. cruelles plaisanteries des beaux esprits de la province.

Ce disant, le saint vieillard, heureux de cette belle idée, tirait du fond d'un vieux bahut un habillement complet. Ce n'était plus l'habit d'un prêtre, ce n'étaient pas encore les vêtements d'un laïque, mais enfin c'était à peu près le costume de tout la monde, un habit, un gilet, et qui plus est, ô bonté du Ciel! un chapeau rond.

— Je fais mes adieux a mes vanités d'autrefois, disait le vieillard.

Enfin, il n'y eut pas jusqu'à une honorable paire de bas de laine et une paire de gros souliers, dont le vieux prêtre ne gratifiât Christophe :

— Vous avez beaucoup à marcher, riion fils.

Puis, voyant l'embarras reconnaissant dubon frère: — Soyez

en paix, lai disait-il, il ne vous arrive ici que ce qui est arrivé au prince Charles-Edouard. Vous aussi, mon enfant, gagnez votre royaume ; moi je conserve vos vieux habits, je vous les rapporterai dans votre palais de la Grande-Bretagne ?

Quand sa prise d'habit fut achevée, Christophe se trouva tout à fait un autre homme. La misère glissait sur lui, il est vrai, sans atteindre son âme, mais non pas sans laisser sur ce noble corps je ne sais quel triste reflet. Dans son nouvel habit, le frère Christophe avait un air de liberté qu'il ne s'était jamais senti. Cette subite transition de la robe noire qu'il faut relever d'une main, à un costume plus net et plus simple, lui parut, sans qu'il pût s'en rendre compte, une révolution charmante. Déjà son corps était plus à l'aise, et partant, son âme était plus à l'aise dans son corps. Il avait enfin des bras et des jambes, et une poitrine ; il venait même de conquérir son os sublime, courbé si longtemps sous son chapeau équivoque. Son cou qui sortait si tristement de son rabat, maintenant captif dans sa cravate noire, avait pris je ne sais quelle grâce et quelle aisance inaccoutumées. En un mot, cette fois, et pour la première fois de sa vie, frère Christophe sortait triomphant de ses langes ecclésiastiques; cette fois, frère Chistophe redevenait foule et peuple; rien ne le signalait plus, dans son costume, ni à l'attention ni à la haine publiques; il était un jeune homme pauvre et modeste, timide et fort. 11 marchait, il se retournait, il s'arrêtait. S'il y avait eu une glace dans la modeste cellule, je crois bien que mondit sieur Christophe s'y serait regardé.

Le vieux psêtre jouissait en silence de son ouvrage. — Voici, dit-il, qui va bien. Maintenant, mon jeune homme, vous n'appartenez plus qu'à vous et à Dieu. Faites en sorte d'obéir surtout et toujours à ce dernier maître. On vous avait défendu de porter jamais ce chapeau, ce rabat et cette robe; vous avez obéi en toute hâte, c'est bien. Reprenez donc votre argent (les gros écus de la mère de Prosper), vos beaux livres et votre manteau fidèle; si vous n'avez rien de mieux à faire, nous irons nous promener ensemble autour de la ville. Quand vous serez vieux comme moi. vous saurez combien c'est là un grand plaisir pour le vieillard, un beau soir, une longue promenade et un jeune brw sur lequel on peut s'appuyer.

Il sortirent ensemble de la cellule, le prêtre et Christophe ; ils descendirent ensemble le versant de la montagne de Fourvières, et causant familièrement comme de vieux amis. Arrivé au bas de la montagne, le vieillard, se tournant vers le jeune homme avec un doux sourire, et désignant du doigt les deux fleuves : — Je sais bien où vous porte votre instinct, lui dit-il. Cette ville est moitié Saône et moitié Rhône, et vous, enfant du Rhône, vous ne demandez pas mieux que de porter vos pas sur ce bruyant rivage dont vous avez entendu le doux murmure à votre berceau? Cependant, si vous voulez y mettre un peu de bonté pour moi, nous laisserons ce soir cette eau fougueuse pour cette eau limpide qui a nom la Saône. Moi qui suis vieux, je préfère au flot qui gronde toujours, cette onde toujours calme et transparente. J'aime cette lenteur, ces longs circuits ; j'aime tout ce rivage si tranquille. C'est là tout à fait la promenade d'un vieillard et d'un sage. Laissons le Rhône, le bruit, le flot violent, à la jeunesse violente et emportée. Cette eau qui court en bouillonnant, c'est la folle jeunesse. Cette onde qui s'en va doucement et par le plus long chemin à son but, c'est la vieillesse. Venez donc sur mon rivage, mon enfant, fnarchez sur mon sable, et profitons des derniers rayons du soleil.

Les rives de la Saône sont en effet d'un doux aspect et d'une grande simplicité. Ces belles eaux coulent doucement à travers les plus belles campagnes. De vieux arbres s'élèvent à votre droite; chaque rocher de la rive porte, à son flanc dompté, une riante maison entourée de verdure et de silence; sur le fleuve, lentement poussées par un zéphyr invisible, mille barques se croisent. Ici, c'est une famille entière qui quitte la ville pour retourner aux champs ; la barque est remplie ; femmes, enfants, jeunesse riante, vieillesse conteuse, le présent, l'avenir et le passé de la famille, sont portés sur le même flot. Plus loin, ce sont des barques qui descendent l'onde paisible, chargées de fruits et de fleurs ; vous diriez le coin le plus fleuri de la campagne qui s'est détaché de la rive. Ainsi chaque fleuve a son lot. Le Rhône, c'est le bracelet d'or de cette ville superbe ; c'est le bruit, c'est la fête; la Saône, c'est le silence, c'est le travail, c'est aussi le repos. Demandez à la ville lequel de ses deux fleuves elle voudrait perdre? — Elle dira adieu en

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pleurant à son Rhône : adieu, mon orgueil 1 adieu, ma beauté 1 adieu, ma parure 1 adieu, mon cheval de guerre et de bataille ) Mais enfin la ville, si elle est sage et prévoyante, comme elle Test en effet, dira adieu à son Rhône, et la ville aura raison.

Tels étaient à peu près les discours du non vieillard à son jeune compagnon : sa parole était un peu lente, un peu solennelle, comme est le cours de la. Saône ; il savait toutes les bis* toires de la douce rivière dont il s'était constitué le gardien, Arrivé à une certaine distance, le vieillard s'arrêta* et, s'asseyent sur une pierre du rivage :

— Voyez-vous, dit-il à son jeune compagnon, voyez-vous, tout au sommet de la montagne, cette voûte entr'ouverte? Àspice ut antrum, comme dit Virgile. Un vieux, lierre en tapisse l'entrée, labrusca racemis; le sol est recouvert d'une mousse douce et sèche. Remarquez-vous comment le bel astre de la nuit, qui s'élève doucement au-dessus des nuages, allume peu à peu sa lampe d'argent au plafond de cette grotte paisible? Comme en ces lieux tout est calme, fraîcheur, repos, silence» heureux sommeil ! Or, savez-vous, mon cher fils, qui dono a découvert, le premier, ce beau petit monde de ténèbres et de lumières, de bruit et de silence, de sable et de mousse, suspendu ainsi entre la terre et le ciel ? Il s'appelait Jean-Jacques Rousseau !

A ce grand nom de Jean-Jacques Rousseau, qui lui paraissait d'autant plus grand qu'il ne l'avait jamais entendu prononcer qu'avec des imprécations et des blasphèmes, Christophe regarda le vieux prêtre, et ne trouvant sur ce doux visage, ni indignation ni colère, mais au contraire tout plein de sympathies et de respects, Christophe prit place aux côtés du vieillard; il re* gardait de toute son âme cet antre fatal d'où sont sortis plus de vérités et plus de sophismes qu'il n'en sortit jamais de l'antre de la pythonisse de Delphes ou de la prophétesse d'Endor.

— Oui, reprit le vieillard, c'est dans ce trou, dont sa présence a fait une rare merveille, que Jean-Jacques Rousseau, jeune encore, mais à la veille de se révéler enfin à lui-même et aux autres, est venu dormir toute une nuit, faute d'un abri meilleur dans cette immense ville qui reposait tranquillement à, ses pieds, sans se douter quel grand révolutionnaire était logé là-haut 1 De

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668 sommets escarpés, Fauteur de V Emile rêva pour la première fois, et tout à son aise, à l'inégalité des conditions parmi les hommes, et se demanda tout haut dans son cœur, pourquoi en effet il était ainsi couché sur le sable et à la belle étoile « comme un vagabond ou comme un proscrit, pendant que tant d'autres, autour de lui, dormaient dans le duvet et dans la soie. Oh 1 quelle nuit féconde en révoltes dans cette âme ulcérée par l'injustice ! quelle nuit remplie de dédain, de coloris et de vigueur, pour cette parole de dévastation et de ravages, qui allait éclater dans le monde 1 Quelle nuit, pour cet autre Luther qui s'en allait, pauvre et nu, par les chemins, sans une hôtellerie qui s'ouvrît à sa voix, sans une table où s'asseoir le matin, sans un lit pour se coucher le soir, à la destruction d'un trône et d'une croyance, du trône le plus solide et de la croyance la plus sainte 1 Quelle nuit de- misère et d'humiliation pour ce ci** toyen de Genève, qui pouvait mourir dans cette caverne de faim et de froid, et y rester mort des mois entiers, sans sépulture I Et cependant, mon cher Christophe, quelle nuit de triomphe aussi I N'était-il pas, en effet, le plus grand, le plus éloquent et le plus jeune de tous ceux qui étaient étendus à ses pieds? Voyea-vous, mon ami, cela est si beau, la jeunesse ; c'est une si grande force, le génie; on est si fort au-dessus des autres hommes quand on espère !... L'espérance 1 l'espérance ! le grand but, le seul but, le but éternel, parce que toujours il recule et que jamais il n'est atteint. L'espérance! quel plus doux oreiller pour reposer une tête bien faite? Quelle demeure plus brillante? quel lit de pourpre plus somptueux ? Aussi m'a-t-il semblé plus d'une fois, quand la lune se couvrait de ses longs voiles flottants, que le timide jeune homme grimpait encore une fois par les broussailles. Voyez t il s'avance d'un pas timide, il marche comme un voleur ; il a peur d'être découvert et d'être encore chassé de cet asile avant demain. Le moindre vent qui agite la feuille le fait frémir; alors il s'arrête, il se blottit derrière le vieux lierre, il disparaît* Puis, peu à peu, le voilà qui se montre encore et qui glisse sur ses deux mains, comme le lézard qui rentre dans son trou; puis enfin, à la faveur d'un léger nuage, il se tapit tout à fait dans son nid de mousse ; à présent, grâce à Dieu, il est le maître de sa maison jusqu'à demain.

Et cependant, à peine étendu là, il voit la ville entrer peu à peu dans le repos. Alors lui reviennent, en même temps et en foule, tous ses rêves du grand chemin, toutes les riantes visions qui l'ont soutenu, qui l'ont entouré, qui l'ont encouragé dans sa marche ; il entend à ses oreilles mille préludes d'éloquence et de poésie ; son cœur bat plus vite dans sa poitrine émue. Déjà il entrevoit, lui misérable, du fond de sa mousse et de son sable, ce grand Paris de luxe et d'orgueil, de puissance et d'esprit, où il va jouer un si grand rôle. Déjà Louis XV, ce roi si fier, demande à l'entendre et à le voir, et, lui, il s'enfuit devant Louis XV pour ne pas le voir ; déjà, la maîtresse royale, plus que reine par la naissance, reine par le vice, lui tend la main, et cette main, que des rois voudraient toucher de leurs lèvres, il la repousse avec mépris et pitié. Songez-y bien, mon fils, dans ce rocher Jean-Jacques Rousseau a creusé le nid profond de son orgueil ; il est sorti de cette grotte plus fier et plus superbe qu'il n'y était monté ; il en est descendu tout prêt à se méfier des hommes et à les haïr, tout armé de ces paradoxes hardis avec lesquels il a brisé la vieille société, le vieux trône, le vieil autel! Et que de larmes de regrets on se prend à répandre quand on songe que si, par hasard, un vieux bonhomme comme moi, au milieu de sa promenade du soir, rencontrant ce jeune homme sans souper et sans gîte, lui eût ouvert ses bras et sa demeure ; si cette ville stupide et ignorante n'eût pas laissé dans ce roc, sans souper et sans manteau, ce voyageur inconnu, peut-être, à l'heure qu'il est, l'Église et la royauté de France auraient-elles eu à combattre un implacable ennemi de moins, et quel ennemi, juste ciel 1 un sophiste convaincu I

Et comme son jeune compagnon gardait le silence : — J'ai tort peut-être, reprit le bon prêtre, de vous parler avec cet enthousiasme d'un écrivain que proscrit l'Église ; mais j'ai beaucoup vécu, et j'ai appris de bonne heure que toutes les proscriptions sont injustes et inutiles, surtout les proscriptions contre le génie. J'ai donc toujours parlé avec respect des deux choses les plus respectables en ce monde après la vertu, l'éloquence et le génie. Bien plus, quand j'ai vu s'égarer et se perdre une de ces raisons impérieuses qui sont à bon droit l'orgueil et l'effroi de l'humanité, sans les maudire, j'ai cherché à m'expliquer ces tristes

égarements. Que de grands hommes égarés qui pourraient dire comme le Syllade Montesquieu: — C'est la faute des événements, et non la mienne! Mais il se fait tard; rentrons chez nous, s'il vous plaît.

Justement, pour revenir à leur honnête caverne, ils parcoururent ces mêmes bords, témoins silencieux du terrible voyage du cardinal de Richelieu, quand l'inflexible homme rouge s'en vint en personne à Lyon pour remorquer à sa suite M. de Thou et M. de Cinq-Mars. C'était le même chemin, c'étaient les mêmes rivages, et dans l'onde c'était le même murmure mélancolique et plaintif. Tristes souvenirs 1 mais bientôt effacés à l'aspect de ce vieux prêtre, si humble et si intelligent de toutes choses, s'appuyant sur le bras de ce jeune homme, le regardant avec bonté, et l'encourageant de toute sa simple éloquence à ne jamais désespérer ni des hommes ni de Dieu.

Quand ils eurent remonté à mi-côte la montagne de Fourrières : — Voici mon toit, dit le vieillard à Christophe ; entrez donc, et dormez cette nuit à mes côtés.

— Mon père, dit Christophe, j'ai un asile assuré pour cette nuit. D'ailleurs, je dois partir demain ayant l'aurore. Ainsi, mon père, recevez les adieux de votre enfant, et bénissez-le.

— Adieu, Christophe, dit le vieillard; adieu, mon fils! marche dans» ce monde d'un pas ferme et sûr ; marche toujours en suivant la ligne droite, quel que soit le chemin que prendront tes rivaux et tes émules. Adieu, Christophe 1 souviens-toi du vieillard dans tes disgrâces, et souviens-t'en dans tes prières, il ne t'oubliera pas dans lès siennes. Adieu, noble enfant que je n'ai vu qu'un jour, et que j'aimerai toute ma vie !

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