LÀ GROTTE DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU
Vous savez déjà quel était l'asile que notre héros s'était as- i
sure pour la nuit. Il s'était promis à lui-même qu'il n'abuserait i
pat de l'hospitalité de son vieil ami, dont la couche était trop étroite pour eux deux. N'âvait-il pas, lui Christophe, sur le bord de l'eau et sous le ciel étoile; cette admirable alcôve de Jean- Jacques ? Pour la seconde fois, il descendit la montagne. Grâce à la lune, il eut bientôt retrouvé le petit sentier qui conduit à la grotte. La grotte était tapissée de lierre, de fougère et de mousse; c'était le plus joli petit nid qui eût jamais abrité un être humain. Christophe, s'enveloppent de son manteau, s'étendit au fond de cet antre favoràbje, et bientôt il s'endormit au murmure du fleuve. — Quel doux sommeil I quel honnête repos ! Vous savefc si notre ami en avait besoin I Son voyage à pied le premier jour, cette terrible nuit passée au ohevet d'une mourante, et de quelle mourante 1 cette lutte acharnée soutenue avec tant de modestie et de sang-froid contre la volonté de ee prêtre inflexible; cette liberté retrouvée ou plutôt trouvée tout d'un coup ; et enfin, et surtout, et toujours, ces nouvelles qu'il allait apprendre enfin de son ami Prosper, demain, à son réveil, après sa prière 1 Toutes ces émotions douces et pénibles, toutes ces révolutions soudaines et inespérées dans sa fortune» certes, c'étaient là de grandes fatigues pour ce jeune esprit et pour Ce jeune corps.
Toutefois, son sommeil fut doux et calme ; il n'y a que les passions mauvaises qui vous empêchent longtemps de dormir. Le bonheur vous prend dans ses bras et vous berce, en vous chantant a l'âme ses plus douces chansons. Ainsi dormait Chris j tophe. Les heures de la nuit glissaient lentement sur son front et le couvraient de leur vacillante clarté comme d'une gaze diaphane. L'étoile du berger jeta sur ce jeune homme endormi son plus doux sourire ; la grande Ourse le regarda sans colère ; Vénus déposa près de lui le plus brillant rayon de sa couronne ; la voie lactée, ce chemin du ciel, sema sur ce lit de mousse ses diamants et ses fleurs ; toute l'artnée céleste, dans son plus brillant attirail, défila ainsi devant Christophe. Il entendit la moindre note de ce sublime cantique que les séraphins chantent dans les cieux, àù bruit de& mondes qui tournent et des harpes d'or qui résonnent. Toutes les nymphes du ciel mythologique et tous les anges des cieux chrétiens secouèrent en son honneur leurs brillantes écharpes de pourpre et d'aaur. L'Aurore elle-même
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n'osa pas toucher de son doigt de rose les paupières de ce jeune homme, qui dormait sur cette mousse du sommeil des justes; se confiant aux astres du ciel, aux eaux du fleuve, aux arbres du rivage ; les astres, les flots, les arbres, les fleurs — ces astres d'ici-bas, les astres — ces fleurs d'en haut, protégèrent à l'envi ce limpide sommeil.
Il était grand jour lorsqu'enfin Christophe ouvrit les yeux; le soleil jetait déjà sur tout ce frais paysage quelques-uns de ces chauds rayons qui sont la vie de l'univers. A peine réveillé, le ^ digne frère, déjà fort instruit, se mit à penser qu'il avait peutêtre trop dormi« et que les enfants du village l'attendaient à l'école ; mais quand il se retrouva lui-même tel qu'il s'était endormi la veille, quand il comprit qu'il était bien en effet, non plus le frère ignorantin Christophe, mais lui-même, monsieur Christophe comme tout le monde, le sujet du roi de France, parmi les trente-deux millions de sujets du roi ; quand il sentit toutes chaudes encore « et portant enoore l'empreinte de son sommeil, les lettres de Prosper, il sentit un magnifique tressaillement dans son cœur ; aussi bien commenca-t-il sa prière par ces trois mots favoris de l'Empereur : Te Deum laudamusl
Sa prière achevée, il descendit sur le rivage, et, penché sur l'eau, il commença ses ablutions du matin. L'eau était si douce, le soleil était déjà si chaud, le vent retenait si bien sa douce haleine, il y avait tant de silence, tant de calme et de solitude partout sur ces bords, que notre ami, ayant jeté bas ses vêtements, prit son bain du matin, comme c'était son habitude dans le Rhône. Mais, cette fois, quelle différence ! Dans l'onde calme et lente de la Saône, il allait et il venait à son gré ; il était le maître du flot qui le portait. Ses bras nerveux remontaient légèrement ce courant peu rapide. Ainsi il s'épanouissait à ce soleil levant, et il te rendait grâces, ô mon Dieu ! à toi qui lui avais donné de l'eau ici, du soleil là-haut, et, sur le rivage, des habits, les vers d'Homère, et surtout les lettres de Prosper 1
En ce moment passa sur la Satine le lourd bateau qui, en ce temps-là, quand on niait encore la vapeur, servait à transporter voyageurs et marchandises de Lyon àChâlons. Ce même voyage, qui est aujourd'hui une promenade à vol d'oiseau, un bateau
qui marche sur un chemin qui marche, composait autrefois une
lente traversée. Tous les quarts d'heure on avait à craindre un écueil. Le bateau marchait à tâtons et pas à pas ; il avait peur des sables ; il avait peur de l'eau trop haute ; il avait peur des vents trop vifs ; il avait peur de tout. Justement, ce jour-là, le pilote du coche avait bu plus que de coutume, et le sang-froid lui manquait tout à fait.
— Holà! cria une voix à Christophe, l'eau est-elle haute, camarade, à cet endroit?
Christophe, enfant du Rhône *.
— Prends garde, cria-t-il, tu vas toucher !
Il répondit ainsi avec l'accent d'un vrai marinier ; mais il était trop tard, le bateau toucha, et alors ce fut toute une confusion sur ce pauvre coche embourbé. Les matelots juraient, les passagers criaient, les femmes arrangeaient leurs cheveux, le pilote demandait à boire, et Christophe d'accourir en nageant autour du malheureux navire.
— Ohé, l'ami ! cria le patron Jean à Christophe, aide-nous, sonde combien d'eau.
Et Christophe d'indiquer la droite, et de guider cette innocente manœuvre nautique comme il avait souvent fait dans le Rhône par de plus grands périls. La manœuvre de Christophe réussit, le bateau soulagé se releva, l'eau le prit. Cependant Christophe, oubliant sa chaste nudité de vingt-cinq ans, sautait abord, et, voyant le gouvernail inoccupé, il s'en empare d'une main forte ; voilà donc mon vaisseau tout à fait rendu à sa libre allure, grâce à ce pauvre frère ignorantin qui se baignait.
Vous dire la joie du navire, qui se croyait arrêté pour vingtquatre heures au moins, vous dire l'empressement des hommes et la curiosité des femmes pour savoir qui était ce triton aux cheveux noirs et à la peau blanche, sorti tout exprès du sein des mers pour les remettre à flot, je ne saurais ; mais ce fut surtout le patron Jean qui fut bien heureux.
— Pardieul jeune homme, dit-il, tu es un brave marin 1 pardieu 1 sans toi nous couchions sur le banc de sable ; pardieu ! si tu voulais, tu serais mon pilote à la place de cet ivrogne qui a pensé nous perdre; Sois notre pilote, veux-tu? et tope là!
— Avant tout, dit Christophe, où allez-vous?
— A Châlons, dit le patron, où nous arriverons demain, si tu veux nous piloter.
— Mais, dit Christophe, je vais à Paris de ce pas.
— Châlons, c'est le chemin de Paris, dit le pilote.
— Eh bien, soit ! reprit Christophe ; je serai ton timonier jusqu'à Chalons ; mais laisse-moi aller chercher mes habits, qui sont là-bas.
— Holà! Pierre, cria le patron Jean à un petit mousse, prends le bachot, et va-t'en chercher les habits qui sont là-bas, et n'oublie rien. Après quoi il ajouta : En route !
Ainsi fit Pierre ; mais, ô douleur ! pendant que Pierre, du fond de sa barquette, jetait à Christophe, le nouveau pilote, ses vêtements l'un après l'autre, le premier vêtement d'abord, puis le second, puis son chapeau, puis son manteau, et enfin son habit,
De la poche entr'ouverte de cet habit, un paquet tomba dans l'eau profonde ! .
Hélas ! c'étaient les lettres de Prosper, que l'eau emportait dans ses profondeurs, sans que le pauvre Christophe en eût pu lire même une ligne 1 Vous jugez de son désespoir. Il appelait Prosper à haute voix, il se penchait sur la rivière, il cherchait à repêcher son trésor; il voulait se jeter de nouveau à la nage et plonger après ces lettres, qui étaient tout son bien ; mais le bateau avait marché, le courant s'était enfui, les lettres de Prosper étaient perdues à jamais pour Christophe 1 ô douleur !
Cependant là encore se montrait le doigt de la Providence ; pour que Prosper fût sauvé, il fallait que ces lettres fussent perdues. Si, en effet, mon frère Christophe, vous eussiez pu lire tout d'un coup, dans cette correspondance, toute l'histoire de Prosper ; si votre honnête regard eût plongé sans avertissement dans cet abîme ; si, tout d'abord, vous aviez touché de vos mains si pures l'ambition et l'égoïsme des hommes, ces saignantes plaies, ô mon frère ! votre raison aurait succombé à cette horrible lecture, on vous eût ramassé fou de peur et de chagrin, sur la grande route de Lyon à Paris.
— Mais pourquoi donc as-tu tant de chagrin? disait le patron Jean à Christophe. Si c'est ton passe-port que tu as perdu, sois tranquille, nous en aurons un autre ; si c'est ta bourse, voici la mienne, prends. A moins, cependant, que ce ne soit une fortune
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en billets de banque ; maie je ne le pense pas, mon pauvre garçon.
— Hélas I disait Christophe, si ce n'était qu'une fortune I mais ce sont les lettres de mon ami Prosperl A présent» qui me dira où je le retrouverai, et ce qu'il est devenu?
— Tu n'as perdu que des lettres? disait le patron Jean; tope là, tu es un brave! Quant à l'ami Prosper, figure-toi bien que, si le bon Dieu veut que tu le retrouves, tu le retrouveras t6t ou tard. — En avant done 1 et tiens ferme le gouvernail.
Christophe n'avait jamais prononcé en vain le nom de Dieu. Il se résigna, et, debout au gouvernail, il murmura les ver» de Virgile: Palinurusinundd.