‹ Le chemin de traverseChapitre 16 sur 31 · PLUS VITE A PIED QU'EN VOITURE · texte numérisé non relu

PLUS VITE A PIED QU'EN VOITURE

Le voyage de Lyon à Chàlons fut pour Christophe une fête perpétuelle. Il n'avait jamais vécu qu'avec des enfants, dont il était le pédagogue, c'est-à-dire qui étaient son fléau ; à présent, il vivait avec des hommes, avec des égaux, c'est-à-dire avec des amis. Jusqu'à ce jour il s'était à peine douté de toute la joie que donne la société des hommes : douces causeries, railleries sans fiel, chansons joyeuses, mille propos de bonne humeur, et puis surtout le pain qu'on brise ensemble, et les verres qui s'entrechoquent 1 bonheurs inaperçus pour nous tous, les heureux du monde ; bonheurs inconnus pour Christophe. Il arriva donc à Chàlons mollement porté sur la vague, et si heureux de son apprentissage de pilote, que le bateau ne toucha pas une seule fois. Le patron Jean était ravi.

— Camarade, dit-il à Christophe le lendemain de leur arrivée, je ne suis qu'un marin d'eau douce et un honnête mar-

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ehand, mais j'ai bien compris que tous n'étiez pas fait pour être longtemps des nôtres, quoique vous soyez un bon jeune homme. Vous ayez quelque chose là sur le front et dans les yeux qui me dit que vous n'êtes pas destiné à aller sans fin et sans cesse de Lyon à Chàlons et de Chàlons à Lyon, pour voir toujours la même eau et le même sable. Je ne vous conseille donc pas mon service. Cependant, vive Dieu 1 s'il ne vous faut qu'un bon maître et une bonne barque, le patron Jean et son navire Y Aimable Agathe, qui est le nom de ma femme, ne vous manqueront pas. .

— Patron Jean, dit Christophe, je serais heureux d avoir un patron comme vous. Yons m'avez tendu la main au milieu de l'eau, vous m'avez confié votre barque, vous m'avez passé, vous m'avez nourri, et maintenant vous m'offrez plus que je n'ai eu dans toute ma vie, un maître et des compagnons! Merci, patron Jean. Ne croyez pas que cela me fasse peur d'aller sans fin et sans cesse de Lyon à Chàlons et de Chàlons à Lyon, bien qu'à vrai dire, j'aime mieux le Rhône. Mon Dieu I on fait aussi bien son salut d'ici là et de là ici, qu'à courir le monde ; et, tel que vous me voyez, je n'aurais jamais eu tant d'espace, de liberté et de soleil. Mais, tenez, patron Jean, vous avez raison : à. présent que me voilà sur la route, il faut que je marche devant moi. Je ne sais ce qui me pousse, mais quelque chose me pousse en effet. Il faut que j'aille au secours de mon ami, qui est à Paris, et qui, dit-on, a déjà tué un homme. En avant donc! et à la grâce de Dieu!

Le patron Jean, tendant alors une main vigoureuse à son nouvel ami, le força d'accepter quelques petits écus. En même temps, tous les marins de la barque accoururent pour donner l'aecolade à leur nouveau compagnon , qu'ils allaient déjà perdre. — Adieu, Christophe ! adieu, Christophe ! — Tiens, disait l'un, voici ma gourde pleine d'eau-de-vie. — Tiens! disait l'autre, voici mon bâton d'épine. — Tiens 1 disait un troisième, prends aussi cette besace qui est bien remplie. En même temps, on remplissait les verres ; les verres remplis se vidaient à la santé de Christophe. On le reconduisit jusqu'au bout de la ville, et bien au loin sur la route. Puis on se dit adieu encore, on s'embrassa une dernière fois ; jamais notre ami n'avait ren»

contré tant d'amis pour les embrasser. Son cœur était plein de joie et d'orgueil.

Mais, dans sa joie reconnaissante sans amertume, il ne songea pas un seul instant, le pauvre jeune homme, à comparer les paysans d'Ampuy aux bateliers de la Saône; ces paysans qu'il avaijt aimés si longtemps, et qui s'étaient cachés pour ne pas le voir partir ; ces bateliers avec lesquels il n'avait vécu qu'un seul jour, et qui se dépouillaient pour leur nouveau camarade. Avant de les quitter tout à fait, Christophe leur avait demandé le chemin de Paris, et ils avaient répondu à Christophe comme cette voix de Bossuet, mais avec moins de solennité : — Marche ! marche ! et tout droit ton chemin.

Donc il marcha tout droit son chemin. L'espérance le conduisait par la main, et avec un pareil guide, la route est belle. Il avait pour ses gardes- du-corps la jeunesse et les beaux rêves qu'elle sème autour d'elle d'une main si libérale. Il portait son bâton noueux sur une épaule, il n'avait pas besoin de bâton pour assurer sa marche ; sa gourde remplie à son côté restait remplie, il n'avait pas besoin d'eau-de-vie pour se donner du cœur. Sa marche fut comme un triomphe. Il allait, il allait, tantôt rêvant, tantôt se parlant tout haut, tantôt déclamant de beaux vers, et à chaque instant rendant grâces au ciel qui l'avait fait si heureux 1

A ses eôtés passait tout un monde dans des appareils bien divers et pour des causes bien différentes : la calèche rapide, qui porte dans son flanc tant de passions ennuyées, tant d'ambitions déçues; la lourde diligence remplie d'affaires, d'intrigues, de calculs et de vices bourgeois; le cheval de poste qui galope, portant en croupe tous les ennuis, toutes les jalousies, toutes les intrigues, toutes les vanités des grandes routes (sedet atra cura, avait dit Christophe) ; le forçat qu'on traîne au bagne la chaîne au cou ; le soldat qu'on mène à la gloire, le fusil sur l'épaule ; les troupeaux qu'on pousse à l'abattoir ; les rouliers qui parcourent la route, pas à pas, chargés de gros bagages ; mais, calèche rapide ou voiture publique, cheval de poste ou cheval de roulier, mais soldat ou forçat, mais Perrette elle-même qui ne se sent pas d'aise, portant sur sa tête le fragile pot au lait de sa fortune, personne n'allait comme Chris-

tophe, du même pas, ni de la même espérance, ni de la même confiance au ciel ; c'est qu'en effet Christophe avait cet avantage sur tous les passants de la grande route : il ne savait pas où il allait.

Il allait donc tout droit son chemin, au jour le jour, dînant sur l'herbe et couchant dans le foin. Trouvait-il sur sa route un laboureur fatigué? il labourait à sa place, et le laboureur lui ouvrait sa grange pour la nuit. Partout autour de lui Christophe répandait mille petits bienfaits qu'on lui payait par mille grandes bénédictions. Dans sa misère, il avait un morceau de pain pour tous les pauvres; les pauvres, bien souvent, hésitaient à recevoir cette noble aumône.

Cependant il n'avançait guère. Le chemin semblait s'allonger devant ses pas. Il faut dire aussi qu'à mesure qu'il avançait, il se trouvait saisi d'un certain malaise qu'il ne pouvait guère définir. — Quand tu seras à Paris, se demandait-il à lui-même, que feras-tu? — Paris, c'est Yurbem antiquam Romœ des Bucoliques ; et comment trouveras-tu à vivre, ou seulement à respirer là-dedans, mon pauvre Christophe? Arrivé à ce point d'interrogation, il n'avait pas d'autre manière de se tirer de cette difficulté que par une citation :

O Melibœe, Deus nobis hœc otia fecit.

Comme il se déclamait à lui-même toutes les Bucoliques, Christophe fut retiré de sa méditation à haute voix par un grand bruit de chiens et de cors dans la forêt qu'il traversait.

En ce moment il traversait une belle et grande forêt toute remplie d'arbres séculaires : le vieux feuillage s'agitait sur sa tête; à ses pieds, çà et là se dressaient d'énormes quartiers de roche, qu'on eût dit apportés en ces lieux par les géants. Paris était loin encore, et les ressources de notre voyageur étaient entièrement épuisées : il avait donné aux pauvres du chemin son pain et ses pièces de monnaie , il avait prêté son manteau noir à un comédien ambulant, pour jouer Basile, et le comédien avait gardé le manteau; il avait vendu son Homère, son Horace et son Virgile, pour venir au secours d'une pauvre femme à pied

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qui portait son enfant sur ses bras ;il avait payé la place de cette femme dans la diligence, et il en avait été récompensé par un sourire de son enfant; sans compter que son chapeau, ses habits, ses souliers neufs, étaient plus fatigués du voyageur que le voyageur lui-même. Arrivé là, Christophe était trop pauvre et trop nu pour être sauvé par les hommes; le tour de la Providence était venu.

Donc» les chiens aboient au loin, le cor sonne de tout son cuivre, la chasse traverse la vieille forêt, le cerf fuit à travers la plaine, les chevaux vont au galop. A ce bruit tout nouveau pour lui, Christophe prêtait l'oreille ; il s'était arrêté, et il attendait ce qui devait venir. Tout à coup il voit passer le cerf, comme le cerf du jeune Aseagne, au quatrième livre ; aussi rapide qu'une flèche, le cerf passa près de Christophe sans le voir, ou plutôt sans le craindre ; Christophe le suivait encore des yeux, quand, tout à coup, voici les chiens qui se précipitent à leur tour. Déjà* la meute avait dépassé le jeune voyageur, lorsque soudain elle s'arrête, elle hésite ; c'en est fait, la trace de la bête est perdue. H fallait les voir, tous ces chiens dévorants, le nez tendu, éperdus, appelant la curée qui fuyait. En même temps, après la meute des chiens, accourait la meute des chasseurs, bouillants jeunes gens, ivres de joie. A leur gré, leurs chevaux rapides n'allaient pas assez vite ; ils auraient voulu être montés sur autant de cerfs pour poursuivre, pour atteindre, pour mettre à mort, ce cerf dix-cors qui s'enfuyait. Les chevaux hennissaient, les chasseurs criaient, les chiens hurlaient, les cors retentissaient ; Christophe regardait toutes choses, calme dans tout ce bruit, laissant à peine échapper ce léger et charmant sourire qu'excitaient en lui les passions futiles des hommes, ces passions qu'il ne connaissait pas.

— Où est le cerf? où a'passé le cerf? dis-moi où est le cerf? se mit à crier, parmi les chasseurs, un jeune homme, en habit rouge, plus pétulant que les autres. C'était un petit jeune homme tout blond et tout animé ; son ardeur l'emportait comme son cheval ; enfant de ce siècle qui commence a 1804, ce jeune homme avait grandi au milieu du bruit des armes, comme un enfant vulgaire destiné à vivre un jour et à mourir le lende- * main, soldat de l'Empereur; seulement un beau matin, quand

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revint tout d'un coup la vieille royauté nous arracher à cette gloire payée si cher, ce jeune homme s'était souvenu qu'il était né gentilhomme; ce noble sang qu'il avait dans les veines, destiné 4 être répandu sans façon, mais non pas sans gloire, sur un champ de bataille, était devenu tout d'un coup le seul espoir d'un des plus vieux noms de la monarchie. Que de vieillards, que l'exil nous a rendus, se sont estimés heureux de retrouver un enfant de leur race au milieu de cette plébéienne aation française qu'ils avaient publiée dans l'exil !

Ainsi était le jeune Ernest de-Chabriant : longtemps il avait été un jeune homme sans façon, sans fortune et sans autre espoir qu'une épaulette de lieutenant; une révolution en avait fait un gentilhomme ; tout d'un coup il s'était trouvé Tunique espoir dune grande famille exilée et presque éteinte. Ce nouvel état, cette fortune inespérée, n'avaient pas éWnné le jeune Ernest. De quoi s'étonner dans ce siècle ? Il eut donc bientôt pris son parti de ses nouvelles grandeurs ; seulement, pour ne laisser échapper aucun de ses avantages, il avait attaché l'un à l'autre, et tant bien que mal, son oncle le due de Ghabriant et son père lecitoyen Chabriant. Ainsi composé de tant d'éléments contraires, ce jeune homme était doublement fougueux et doublement volontaire, doublement goguenard et doublement sceptique ; ou plutôt il était à la fois et tour à tour, selon sa passion présente, peuple et marquis, sceptique et chrétien, Ernest Ghabriant et M. Ernest de Ghabriant. Ce jour-là, malheureusement pour Ghristophe, c'était M. Ernest de Ghabriant qui était à cheval à k poursuite du cerf.

— Où est le cerf? répéta insolemment M. Ernest ; en même temps, s'approchant de Ghristophe : — Me diras-tu, manant, où est le cerf ? Ge disant, il frappait de l'éperon son cheval, et il le retenait par la bride ; l'animal se cabrait, écumait, était furieux.

— Je ne vous dirai pas où est le cerf, répondit Christophe, la tête haute et l'air assuré ; je ne suis pas un des chiens de votre meute, monsieur! é

le ne sais ce qui arriva alors et quelle fureur s'empara de l'âme ardente du jeune et nouveau marquis, toujours est-il qu'il leva sa cravache, et qu'en un clin d'œil notre pauvre Christophe tombait, foulé aux pieds de ce cheval.

— Le eerf est sauvé 1 se disait Christophe en tombant.

Il arriva ensuite que le jeune Ernest fut emporté par son cheval ; cavalier et remords, le cheval emporta tout dans la forêt; chiens et chasseurs suivirent en aboyant; on fit lever un autre cerf, et tout fut dit.

Mais le ciel ne voulut pas que notre héros mourût ainsi, sans pitié et sans secours, au milieu d'un bois, comme une bête malfaisante qu'on ne daigne même pas ramasser quand elle est écrasée. A la suite de ces parvenus de la veille, il y avait bien aussi quelques belles âmes de vieille date dans de jeunes corps. Ce jour-là, grâce à Dieu, si M. le marquis de Chabriant était à cheval, sa belle et jeune cousine, Louise de Chabriant, était en calèche, qui venait après lui.

Qu'il me soit permis de ne dire qu'un mot de mademoiselle Louise de Chabriant : elle ressemblait à votre second amour, mon noble jeune homme qui me lisez; mais elle était encore plus belle ! Grande âme, grande intelligence, grand courage, la tête et le regard à l'avenant : voilà Louise ! Par le passé de sa famille, elle appartenait aux vieux temps de la France; mais en effet elle était née sous les abeilles d'or de l'Empire, entre une abeille et une fleur de lis, si bien qu'elle était à la fois noble et plébéienne, noble cœur, mais courage plébéien, et comprenant d'autant mieux l'égalité, qu'elle avait le droit de n'avoir pas d'égaux; jeune fille par l'âge, mais jeune femme par le sangfroid ; elle avait tant vu de misères subites et tant de grandeurs subites, qu'il n'y avait plus une seule grandeur qui ne lui causât de l'effroi, plus une seule misère qui ne lui laissât de l'espérance. La bonté de son cœur était donc chez Louise le double résultat de la nature et de l'éducation ; si bien que cette bonté inépuisable, dans toute une longue carrière de beauté et d'esprit, ne devait jamais se démentir.

Ce fut mademoiselle Louise de Chabriant qui recueillit, ou plutôt qui ramassa au pied de l'arbre où il était tombé, foulé aux pieds des chevaux et tout sanglant, notre humble et malheureux ami Christophe. Cet homme, écrasé si indignement, c'était la proie de mademoiselle Louise de Chabriant, c'était fcgon cerf dix-cors, c'était son halali de chaque jour; elle était à des misères, comme son cousin était à la piste des vieux

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cerfs ; donc elle plaça Christophe, son butin, dans sa calèche, et elle le ramena au château. Le cerf et Christophe entrèrent en même temps dans la grande cour d'honneur, aux mêmes sons du cor, et blessés tous deux par le même chasseur ; seulement le cerf était blessé à mort. '

Mademoiselle de Chabriant ne fit aucun reproche à son cousin : elle 9 ne l'aimait ni ne l'estimait assez pour lui adresser une plainte. Par les ordres de sa protectrice, Christophe fut transporté dans la meilleure chambre, sinon dans la plus belle chambre du château; et là, cette belle et jeune personne prodigua tous ses soins à ce pauvre inconnu, qui pouvait bien n'être en effet qu'un mendiant de grand chemin. Christophe avait été violemment blessé, mais sa jeunesse le sauva. Il y a des corps si jeunes et si forts, que la vie y jette ses racines les plus profondes : ni le fer ni le feu ne sauraient entamer ces chairs honnêtes et vigoureuses que l'âme enveloppe comme d'une sainte armure. L,a fièvre voulut en vain saisir à deux mains ce jeune homme, la fièvre s'avoua bientôt vaincue; en vain le délire monta à ce jeune cerveau, le délire fit bientôt place à ce bon sens si net et si droit, le bon sens de la vertu; en vain le mal voulut agiter ce noble cœur, ce cœur resta calme comme cette conscience ; sous les pieds de ce cheval furieux dix hommes vulgaires seraient morts, mais Christophe en sortit intact. Vingt jours après cet accident, il se promenait lentement dans le jardin du château.

Mais quel fut l'étonnement de mademoiselle de Chabriant, quand elle découvrit quelle noble intelligence elle avait ramassée dans cette mare sanglante, sous les pieds du cheval de son cousin ? Que devint-elle quand, au lieu d'un mendiant de grand chemin qu'elle croyait avoir relevé, elle trouva en effet le beau jeune homme? Et que devint-elle aussi quand elle découvrit un à un tous les trésors de cette science qui s'ignorait elle-même? L'ignorance d'un enfantât la connaissance pratique d'un vieillard ; — un frère ignorantin et un savant du premier ordre; — une éloquence naïve, simple, inspirée; — les plus beaux élans de la vertu ; — une grande modération de jugement <* de pensée : tel était Christophe. En même temps, je vous laisse à croire quel respect Christophe avait pour elle ; c'était

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une admiration si profonde et si entière, qu'à peine osait-il s'appuyer sur le bras qu'on lui prêtait en disant: — Appuyezvous I

Ici je dois vous avertir que cette partie de mon récit sera aussi brusque et heurtée que l'autre partie a été lente et solennelle. Je n'écris pas l'histoire de Christophe, j'écris l'histoire de Prosper, Nous sommes attendus par une autre femme qui^st bien plus dans le roman, c'est-à-dire dans la nature. Mademoiselle de Chabriant n'appartient qu'à vos rêves, si vous êtes un honnête et chaste amoureux. C'est déjà trop de vous avoir montré un coin de son voile, de sa grâce $t de son sourire. Christophe et moi nous serions trop malheureux et trop jaloux, si le monde en voyait davantage. Sachez seulement que de ce jour Louise de Chabriant adopta Christophe comme son frère, ou plutôt comme son enfant ; et bien plus, elle le fit adopter par son père, le duc de Chabriant, et quand son père se fut assuré à quel homme il avait affaire, il se prit à bénir le malheur ou le hasard qui lui avait donné ce jeune homme.

M. de Chabriant n'avait pas tellement suivi les chances de la royauté d'Hartwel, qu'il n'eût mis à profit les enseignements de l'exil. Gentilhomme de vieille date, il avait beaucoup perdu de son estime pour les arbres généalogiques depuis qu'il avait vu que. sous les plus vieux arbres, on n'est pas à l'abri de la foudre. U s'était donc mis h remuer les hommes, les intérêts et les consciences, au lieu de déployer ses vieux parchemins et d'étaler au grand jour ses vanités et ses titres. U se disait à lui-même qu'il serait toujours temps de mettre à neuf son vieux blason, une fois qu'il aurait bien prouvé à la France et au roi, son maître, qu'il avait le droit, au besoin, de n'être pas un gentilhomme, et qu'il était un homme utile, tout comme il «tait duc et pair de France. Voilà comment M. de Chabriant tenait de son neveu Ernest par son mépris pour la foule, de sa fille Louise par son estime pour les hommes de mérite ; il appartenait à la vieille génération par ses titres, à la génération nouvelle par ses travaux. Pour lui, son neveu c'était le passé, c'était l'espoir de sa maison reblanchie à neuf; sa fille, c'était le présent, c'était la sympathie de la multitude et le dévouement de la foule. Ainsi placé entre ces deux penchants opposés, il

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ètoit aussi prompt à féliciter le jeune marquis de Chabriant dé quelque trait d'insolence seigneuriale, qu'à pleurer d'atteftdrifrsement sur les mains bienfaisantes de sa fille Louise après une belle et bonne action.

Le vieux duc ne fut donc pas longtemps à adopter le frère Christophe, et à lui donner une bonne place dans son amitié et dans son estime. Il avait mille raisons pour chérir ce nouveauvenu de tant de mérite. En effet, Christophe n'était-il pas à la fois le crime de son neveu Ernest et la belle action de sa fille Louise? Christophe n'était-il pas à la fois un monument brisé et rétabli de l'insolence de celui-ci et de la bienfaisance de celle-là?

Mais, encore une fois, êtes -Vous donc assez loin de votre jeunesse pour ne pas comprendre à demi-mot le cœur de Christophe et son étonnement muet, quand il se vit le commensal de Louise, et bientôt le confident de son père? Ne voyez- vous pas d'ici le noble esprit de Louise, qui regarde Christophe comme sa créature, comme son ouvrage, comme l'enfant de génie qu'elle a trouvé au milieu de la forêt, et faut-il donc tout vous dire* mon cher lecteur?

Une autre scène nous réclame: nous allons entrer enfin dans ce monde parisien, autour duquel nous tournons depuis si longtemps, Prosper Chavigni, le frère Christophe, mademoiselle dé Chabriant, et moi, leur honnête historien;

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