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L'ENTRÉE DANS LE MONDE

Par une soirée d'hiver, quand tout Paris est livré à la pluie qui tombe et au bruit des voitures, quand toute fenêtre s'illumine pour le bal, pour le jeu, pour les mille causeries du soir, madame la comtesse de Macla attendait, dans son salon, ses

hôtes nombreux de chaque semaine. Dans cette importante maison, le rendez- vous de la politique parisienne, se réunissaient, comme dans un centre commun d'esprit et de bon goût, sinon de bienveillance et d'amitié, tous les hommes vieux ou jeunes qui avaient un amour ou une affaire à mener à bonne fin. Un grand nom, une grande fortune, ou tout au moins beaucoup de réserve, d'élégance et d'esprit, ne suffisaient pas toujours à vous ouvrir les portes de ce dédaigneux sanctuaire. Puis, enfin, à force d'énergie, d'audace ou de bonheur, une fois étiez-vous entré là, difficile était cette maison pour qui n'avait pas une immense réserve ou une profonde connaissance des hommes et des affaires de ce temps-là.

Madame de Macla avait l'habitude, en ses jours de réception, de descendre au salon de fort bonne heure, pour recevoir ses amis les plus intimes quelques instants avant la foule des visiteurs. Ce jour-là, par le plus grand des hasards, ou plutôt par le plus simple des hasards, car c'était une maison très-correcte et très-réglée, madame de Macla, cette fois encore, était seule avec les mêmes personnes qui avaient accueilli si durement l'enfant Prosper Chavigni, il y avait à peine deux années. Depuis la première apparition de Prosper dans cette orgueilleuse maison, toutes choses avaient réussi à ces heureux du monde. Plus que jamais le peuple paraissait soumis et dompté ; la nation paraissait croyante et dévouée. Les maîtres de la société moderne n'en étaient plus à l'espérance, ils avaient touché le but, ou peu s'en fallait, disaient-ils. (Ce peu-là, c'était toute une révolution ! ) Ils n'en étaient plus à avoir peur des instincts populaires ou à les flatter en tremblant, ils leur avaient imposé silence pour jamais, croyaient-ils. Ainsi cet évêque, cette comtesse, ce colonel, c'est-à-dire l'Église, la cour et la ville, représentées par ces trois-là depuis tantôt deux ans, avaient fait une fois plus de progrès en se laissant aller tout simplement au fil de l'eau, que n'en avait fait,' à force de sophismes, de paradoxes, de scandale et d'orgueil révolté, le petit Prosper Chavigni, devenu, grâce à son oncle, M. le chevalier Prosper de Chavigny.

Un domestique vint annoncer à madame la comtesse M. 1* baron de la Bertenache.

— Toujours cet homme 1 dit l'évêque; et quel besoin ma nièce a-t-elle donc de recevoir de pareilles gens ?

— Il dit aussi, ajouta le même domestique, qui n'était autre que Gaspard Touzon, la Bête, passé de la cuisine à l'écurie, et de l'écurie à l'antichambre, faute de génie, qu'il faut annoncer à madame M. le chevalier Prosper de Chavigny; mais madame sait bien ce que je veux dire : M. Prosper de Chavigny, c'est le petit Ghavigni d'Ampuy, le fils de Jean Chavigni, le vigneron.

— Faites entrer M. le baron de la Bertenache et M. le chevalier Prosper de Chavigny, dit gravement madame de Macla.

Et ils entrèrent dans le salon, l'oncle et le neveu. Le baron Honoré savait toujours prendre, au besoin, un air de modestie et d'assurance derrière lequel il était inexpugnable. Mais le jeune homme, mais Prosper, ne s'était-il pas imaginé qu'il allait tout d'un coup, et par sa seule présence, se venger de ces genslà et de tous leurs mépris passés? 11 ne trouva rien de mieux, pour se donner un maintien, que d'entrer dans ce salon comme s'il fût entré à la place d'armes. Le baron Honoré présenta Prosper à madame la comtesse et à monseigneur, comme son neveu, comme un jeune homme pour lequel il implorait un peu de leur bienveillance et de leur protection. Prosper salua monseigneur et madame la comtesse en vrai jeune homme mai élevé, qui n'a besoin de la protection et de la bienveillance de personne.

— Nous avons déjà beaucoup entendu parler de monsieur, dit madame de Macla au baron Honoré; n'est-ce pas lui qui a tué un maître d'armes d'un coup de fleuret?

Vous jugez du sourire de monseigneur.

L'ironie de ces quatre personnages, cette ironie cachée, imperceptible, qu'on devine dans un geste du petit doigt ; cette moquerie qui voltige sur les lèvres, si bas qu'on ne voit même pas son souffle ; ce quelque chose sans nom qui venait de le frapper au visage, lui, Prosper de Chavigny, si habile à tuer un homme et à dompter un cheval ; cette froide politesse qui voulait dire : Entrez donc, monsieur, puisque la porte est ouverte ; et : — Prenez un siège, puisqu'il y a des sièges! — ce fut un terrible moment pour Prosper, plus terrible, grand Dieu! que lorsqu'il était entré, il y avait deux ans, dans cette môme

chambre, un matin, pauvre et nu, sans appui, sans nom, et sans autre protection que celle de ce même Gaspard Touzon, qu'il avait reconnu dans l'antichambre. Il est vrai de dire que la société le trouva beau ; monsieur l'évêque pensa tout bas qu'il en aurait fait un beau diacre; monsieur le colonel, qu'il n'avait pas de plus beau sergent-major ; madame de Wascanson elle-même eut regret de n'avoir pas deviné tout d'abord le grand parti qu'elle eût pu tirer de ce jeune homme... ; mais ce fut tout au plus un regret d'un instant.

M. le baron de la Bertenache partagea la disgrâce de son neveu; lui qu'on recevait si bien d'ordinaire, il fut reçu froidement; on oublia de lui tendre la main; jamais on n'avait eu à parler, à voix basse, d'affaires plus intéressantes et plus secrètes. Le baron, qui savait aussi bien se taire que parler, se taisait avec un merveilleux sang-froid; mais Prosper, qui ne savait ni parler ni se taire, se demandait en lui-même si ce mépris si amer, cette impolitesse si polie, c'était là en effet le monde, 'ce monde qu'il avait appelé de tous ses vœux.

Cependant, à chaque instant arrivaient les amis de madame la comtesse. Les noms les plus sonores de la cour et de la ville, quelques beaux esprits, aristocratie qui marche l'égale de toutes les autres, de nobles dames à la noble démarche, des gens qui tous se connaissaient, se parlaient et se saluaient cordialement, prenaient place dans ce cercle brillant, où peu à peu, par la force, et non pas par sa propre modestie, relégué au dernier rang, à chaque nouveau venu, Prosper s'éloignait du point cen* trel où il était entré ; si bien qu'au bout d'un quart d'heure, il était parfaitement oublié de tous.

Déjà la conversation, de générale qu'elle était d'abord, devenait particulière ; Prosper avait beau prêter à tous et à chacun une oreille attentive, il ne savait pas un mot de tout ce qui se disait autour de lui ; ces grands noms qu'il avait entendus retentir dans l'histoire passée, qu'il croyait éteints depuis des siècles, et qui maintenant sonnaient tout vivants à son oreille, le confondaient de stupeur et d'effroi; cette langue du monde qu'il croyait avoir apprise avec son oncle, il se trouvait qu'il en savait à peine le jargon. Et d'ailleurs, de qui et de quoi parlait- 9 4 quel langage humain pouvaient appartenir ces mots entre-

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coupés, ces demi-sourires, ces interjections, ces admirations} ces regards qui se baissent, ces épaules qui se lèvent? Prosper Ghavigni n'en savait rien. Ohl comme en lui-même il maudissait son oncle de l'avoir jeté si brusquement dans cette pha^ lange d'êtres civilisés dont il ne savait pas le mot d'ordre ! il était appliqué à une torture morale mille fois plus terrible que l'autre torture ; bien plus, il allait quitter brusquement la partie, quand le même Gaspard Touzon, reparaissant pour la vingtième fois au moins, annonça Jf> le duc de Chabriant! Dans la voix de Gaspard il y avait cette inflexion de respect qu'impose toujours un grand nom, même au laquais qui l'annonce. M. le duo de Ghabriant n'était pas seul. 11 tenait par la main une jeune et belle personne de dix-huit ans à peu près, d'un si noble maintien et d'un si intelligent regard, que tous les yeux se portèrent sur elle. Mademoiselle de Ghabriant portait une robe blanche qui laissait voir son beau cou et les précieux corn** mencements de deux blanches épaules, chastement, entièrement voilées l Sa taille mince, élancée, svelte, était la taille d'une jeune fille qui va être une femme. Elle marchait comme une personne habituée à tous les hommages et à tous le3 respects, et cependant, dans son salut et dans son sourire il y avait tant de modestie, de bonne grâce et de réserve, qu'on lui pardonnait facilement cet air naturel de grandeur. Sa tête était haute ; son front était élevé et presque embarrassé de ses épais cheveux noirs; elle avait ce beau teint brun et coloré qui est un signe de force et d'intelligence ; on ne pouvait pas se lasser de la voir, et ceux qui pouvaient saluer son passage étaient fiers de la saluer.

Aussitôt qu'elle aperçut mademoiselle de Chabriant, la comtesse de Macla accourut au-devant d'elle avec l'honorable empressement d'une belle femme qui comprend très-bien qu'il y a de si grandes beautés, réunies à tant de jeunesse, qu'elles sont hors de toute rivalité.

— Eh! bonjour, ma Louise I lui dit-elle; et quelle joie de vous voir 1 et quêtes-vous donc devenue, chère enfant ? Et avez-vous enfin abandonné vos grands bois? Mais, dites-moi, quel est donc ce grand jeune homme qui vous suit comme votre Ombre et qui a l'air si interdit ?

A cette question, le beau visage de Louise pâlit quelque peu;

tnais c'était une si innocente pâleur que personne n'y prit garde, pas même les femmes.

— Madame, répondit le duc de Ghabriant en présentant Christophe à la comtesse, permettez-moi de vous présenter l'inséparable de ma fille ; je vous réponds de lui corps pour corps, et je puis vdus assurer que c'est un noble jeune homme. , Gomme M. de Chabriant parlait ainsi, sa fille se retira un peu en arrière de son père, pour faire place à son protégé et pour le montrer dans son jour le plus favorable. A cette recommandation si nette et si entière, partie de si haut, toute la société tourna la tête ; elle découvrit alors un beau jeune homme si simple et si tranquille, d'une physiononiie si franche et si ouverte, qu'il eût été le bienvenu partout, même sans les recommandations de M. le duc de Chabriant

Quand elle vit son protégé si favorablement accueilli, mademoiselle de Chabriant reprit sa belle et gracieuse humeur. En même temps, les salons se remplissaient et la soirée commençait à devenir plus bruyante , lorsqu'un incident inattendu pensa donner à cette soirée un intérêt presque dramatique, mais qui, heureusement pour Prosper, passa inaperçu.

Voici le fait : à peine Christophe, car c'était lui, était-il entré dans ces riches salons, conduit en laisse, pour ainsi dire, par son sauveur; mademoiselle de Chabriant, qu'il avait découvert, avec le regard de l'amitié, un jeune homme assis tout au bout de l'appartement, et à qui personne ne prenait garde. Le cœur de Christophe, qui était toujours le cœur du frère Christophe, avait tressailli à cette vue. La vie de château et sa familiarité dans cette noble maison dont il était devenu le commensal, n'avaient fait oublier au bon jeune homme ni ses amitiés, ni son village. A peine était-il entré dans Paris, à la suite de mademoiselle de Chabriant, son auguste souveraine,, qu'il s'était mis en quête de son ami, Prosper Chavigni. Mais où le prendre ? où le trouver ? Vous savez que les lettres de Prosper étaient tombées dans la Saône avant qu'il en pût lire une seule ligne. Toutes ses recherches pour retrouver le rustique enfant avaient été vaines. Pour plaire à son ami, mademoiselle de Chabriant s'était mise en quête d'un beau villageois nommé sper, tout blond, mal vêtu, simple, modeste et rougissant.

— M. le chevalier Prosper de Chavigny avait mis bon ordre à ce signalement. Jugez donc de l'étonnement.Me la stupeur et de l'admiration de Christophe, quand il découvrit son ami dans ce noble salon 1 Mais cet élégant jeune homme, ce gentilhomme aux belles manières, était-ce bien Prosper ? Et pourtant c'était son visage, un peu pâli, il est vrai; c'étaient ses beaux cheveux blonds et bouclés, déjà moins touffus, il est vrai ; c'était son même sourire, mais moins naïf ; c'était son même regard, mais plus assuré; c'était sa jeune taille, mais moins droite; c'était sa main plus blanche ; c'était sou pied plus por tit ; et Christophe le regardait avec des yeux humides, et il eût donné tout au monde, même un ordre ou un regard de mademoiselle de Chab riant, pour se jeter dans les bras de son ami. Il hésitait, il tremblait 1 — A la fin, n'en pouvant plus, il alla tout droit à Prosper, et avec un regard comme en ont les anges, il lui dit :

— Est-ce toi, Prosper ? Je suis Christophe {

Et alors le cœur revint à Prosper; l'enfant d'Àmpuy se retrouva sous les habits du dandy parisien ; les larmes revinrent à ses yeux qui n'avaient plus de larmes ; ses bras raidis se détendirent ; Prosper et Christophe s'embrassèrent avec effusion dans le coin de ce salon où personne ne les vit s'embrasser ; quand je dis personne, j'oublie mademoiselle de Chabriant.

Assise sur un vaste sofa et tout entière en apparence aux hommages et aux respects qui l'entouraient, Louise suivait du regard et de l'âme cette touchante reconnaissance de deux amis partis de si bas, et se retrouvant tout d'un coup au milieu de ce grand monde de la fortune, du luxe et du pouvoir. Quand le frère Christophe se fut bien assuré que c'était bien là son Prosper, et quand Prosper se fut bien assuré que c'était bien là Christophe, ces deux hommes, qui avaient déjà l'instinct de toutes les convenances, se perdirent dans la foule, pour ne pas donner leur émotion en spectacle. Plus tard, dans la soirée, quand chacun fut à son jeu ou à sa conversation, Christophe présenta son ami Prosper à mademoiselle de Chabriant. . — Si tu savais ! lui disait-il devant sa bienfaitrice, voilà mon sauveur.

En même temps, il voulait savoir l'histoire de Prosper, et

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mademoiselle de Chabriant voulait l'entendre. Et ce fat alors, ô douleur ! seulement alors, et pour la première fois, que Prosper vint à découvrir qu'il n'avait rien à dire de sa vie présente, pas une explication à donner de sa fortune ! Il se troubla, il rougit, il avait peur de mademoiselle de Chabriant.

Dans le flux et le reflux d'une conversation parisienne, quand tant d'intérêts sont en présence, il arrive souvent que la curiosité se porte de côté et d'autre, qu'elle va d'une femme à une femme, d'un homme à un autre homme ; plus d'une fois, dans le cours de cette soirée, l'intérêt revint à Christophe. Le duc de Chabriant le désigna du geste au président du conseil, et le ministre le suivit d'un regard bienveillant; plus d'une femme passa devant le groupe où il était, pour le mieux voir ; la comtesse de Macla elle-même le prit à part et lui parla longtemps, pendant que Prosper, immobile, muet, .cherchait en vain une contenance; mais quelle contenance pouvait-il avoir dans ce salon, où il était à peine un meuble de plus?

A la fin, le baron Honoré le prit en pité et l'entraîna hors de cette maison. Comme l'oncle et le neveu descendaient l'escalier, mademoiselle de Chabriant le descendait aussi avec son père; elle s'appuyait sur le bras de Christophe, et elle répondit par un gracieux regard au salut de Prosper et de son oncle; seulement Prosper entendit M. le duc de Chabriant qui disait à sa fille : — Quel dommage !

Une fois dans la voiture de son oncle :

— Çà, mon oncle, lui dit Prosper, est-ce bien là le monde ? Que de peines je me suis données 1 et pourquoi, juste ciel !

— Mon neveu, répondit le baron avec le plus complet laisseraller, je ne vous cache pas qu'en effet votre début n'a pas été heureux. Vous avez trompé toutes mes espérances ; vous n'avez ' été ni un jeune homme naïf, ni un homme comme il faut; point d'aplomb, point d'assurance, quelque chose de gauche et d'empesé, ou bien trop d'assurance; ce n'est pas ainsi que je l'entendais. Que diable I vous rougissez, vous pâlissez, vous êtes triste. Vous avez été, comme tous les jeunes gens, futile avec les vieillards. Au lieu de vous pousser tout simplement auprès de quelque femme sur le retour, qui se serait intéressée à vous comme à sa conquête, qui vous eût demandé votre nom et qui

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vous eût donné nne contenance, vous allez de prime abord, en véritable étourdi, vous mettre en contemplation devant la plus élégante fille du monde, qui porte le plus grand nom; vous débutez tout d'un coup par mademoiselle Louise de Chabriant, et vous la regardez avec de grands yeux ébahis qui voulaient dire: — Mademoiselle, je n'ai jamais rien vu d'aussi beau que vous ! Mademoiselle, aucune des femmes qui sont là si parées et si bien posées, ne vaut seulement votre petit doigt ! Et vous dites, mon neveu, que le monde vous paraît triste; je le crois bien, par le ciel ! le monde est triste pour celui qui ne se mêle ni aux passions, ni aux intérêts du monde. Regarder de tous vos yeux mademoiselle de Chabriant, la belle occupation que voilà 1 Autant vaudrait vous amuser à regarder, du haut des tours de Notre-Dame, l'abîme qui est à vos pieds. Eneore si, ne pouvant pas être un homme aimable, vous aviez prouvé à ces gens-là que vous pouviez vous faire haïr, j'aurais dit: Tout n'est pas perdu. Oui, j'aimerais mieux encore la haine et le mépris du monde que son indifférence ; c'est cette» indifférence qui vous pèse et qui vous fait honte, à l'heure qu'il est. Enfin, voyez le malheur! vous avez débuté le même soir avec un concurrent redoutable qui a pris pour lui toute la curiosité, tout l'intérêt et toute la sympathie. Mon neveu, je vous jure que voilà un rude jouteur. Sans doute vous avez remarqué ce beau jeune homme que menait à sa suite mademoiselle de Chabriant? Quel air simple et modeste, quelle profonde réserve, et quel beau patronage il a choisi 1 comme il a trouvé moyen de se faire présenter aux plus grands seigneurs, par cette belle personne qu'on eût prise pour sa marraine ! Ou je ne me connais pas en ambition, ou, certes, voilà un jeune homme qui est en train de faire un beau chemin. A peine est-il entré qu'on est allé au-devant de lui; à peine a-t-il parlé qu'on l'a l'écouté. Il a souri deux ou trois fois, .on a approuvé son sourire; on a tout approuvé de lui. Et comme il avait l'art de ne pas quitter un seul instant l'ombre de sa protectrice, sans pourtant la compromettre ! Comme il sait se faire petit, si petit, que mademoiselle de Chabriant a pu le protéger toujours, en toute sûreté de conscience ! et comme cela nous a paru naturel, une si jeune fille, présentant un si beau jeune homme 1 Et, avec tout cela, il n'a pas l'air d'un hypo-

crite, d'un charlatan ou d'un menteur. Par le ciell c'est Un habile homme! et je voudrais savoir son nom; dans tous les cas, mon neveu, je vous propose cet intrigant comme le modèle d'ambitieux le plus simple, le plus naïf, le plus parfait que j'aie jamais rencontré de ma vie et de mes jours.

— Voilà bien de vos jugements, mon oncle, reprit* Prosper. Cet ambitieux, cet intrigant comme vous dites, c'est tout simplement Christophe, le frère ignorantin 1

— C'est là Christophe 1 s'écria le baron. En ce cas, mon neveu, je commence à croire que souvent la géométrie a raison, et que le chemin le plus court pour aller d'un point à un autre, c'est la ligne droite. Christophe, tu dis? En effet, il faudrait que ce fût là un grand 'scélérat, pour avoir si bien et si vite attrapé tous les dehors de la probité et de la candeur. Christophe ! cet homme arrivera à tout. Christophe ! souviens-toi de ce que je te dis, mon neveu, marche avec lui si tu veux parvenir; quittemoi, va-t'en avec ton ami, prends-le par la main, et il te mènera avec lui partout où le mènera mademoiselle de Chab riant. Mais encore une fois, ce Christophe, cet ignorantin, où donc a-t-il pris ce ferme regard, ce digne maintien, ce noble front, cette voix douce et ferme? Mon neveu, vous avez eu grand tort de quitter ce maître-là et de me prendre pour votre maître. Je le vois bien, je suis de la vieille école de l'ambition. Les succès de ce jeune homme me font peur en me faisant douter de moimême. Christophe I Arriver tout simplement, tout naïvement, tout bêtement dans le monde, et réussir! c'est étrange! Et toi, si bien élevé, si habile, si brave, si bonne lame, passer à grand'peine le seuil de cette maison, dont je t'ouvrais les portes depuis deux ans ! Toi, mon élève, toi, mon idéal, toi, mon chefd'œuvre! — Je m'y perds. Christophe! Christophe!

Maintenant, mon neveu, voulez-vous que je vous donne sérieusement un conseil, un dernier conseil? C'en est fait, le grand monde vous rejette, il ne veut pas de vous. Vous y êtes mal entré. Que le monde ait tort ou qu'il ait raison, peu importe; il est plus fort que vous, il est plus fort que moi ; il est tout, nous ne sommes rien. Il veut, il ne veut pas ; il accepte, il rejette; il élève, il renverse ; il glorifie, il humilie; il fait à sa volonté, il est le maître, nul n'a le droit de lui demander compte de ses

arrêts, car il juge, il condamne, il brise, il approuve, il sauve et il tue, toujours en dernier ressort et sans appel. Donc, ce qu'il y a de sûr, c'est que le monde ne veut pas de vous. Maintenant, puisque vous ne pouvez pas vous produire au grand jour, puisque la société d'en haut vous est fermée, produisez-vous dans la société d'en bas ; c'est une ressource qui vous reste et qui est sûre. Croyez-moi, l'homme habile ne désespère jamais de rien; où il ne peut pas entrer la tête haute, il entre en rampant. Il y a dans la civilisation parisienne certaines clartés douteuses qui valent mieux que le soleil. Ainsi, dès demain, si vous voulez, je vous ferai pénétrer dans une autre société que vous ne connaissez pas, et dans laquelle je vous assure que vous serez le bienvenu. Vous avez entendu parler du tunnel, sous la Tamise; c'est un pont creusé sous les flots. Eh bien! je vous ferai passer demain sous le tunnel social, je serai votre ingénieur Brunel. Laissez les autres voguer à pleines voiles sur ces flots semés d'écueils; sous notre pont souterrain, vous irez sans danger et plus vite. L'orage est en haut, le calme est en bas ; lé soleil éclaire, mais il brûle ; le demi-jour vous cache et vous protège. Ainsi donc, ayez bon courage! le monde ne veut pas de vous tel que vous êtes, il ne veut pas vous ouvrir une seule porte: je vous ferai entrer, moi, par une porte inconnue; ce n'est pas tout à fait un arc de triomphe, mais c'est une brèche faite si habilement, qu'il n'y a que les plus habiles et les plus hardis qui y puissent entrer. Voilà qui est dit, vous me suivrez demain dans ma voie souterraine.

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