‹ Le chemin de traverseChapitre 18 sur 31 · LE CABINET NOIR · texte numérisé non relu

LE CABINET NOIR

Comment vous dire l'horrible nuit que passa Prosper? quelle «tait la nouvelle destinée que lui faisait son oncle, et dans quel

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nouveau mystère d'iniquité allait-il pénétrer? Il se sentait emporté, malgré lui, par un funeste courant qu'il avait soupçonné plus d'une fois, même en nageant dans l'eau tranquille de la prospérité. Le jour venu, il se leva à la hâte, et il se rendit chez le baron Honoré, pour attendre son réveil. Le baron dormait du paisible sommeil d'un homme qui n'a plus rien à faire avec le remords. Sa maison était calme comme la conscience d'un honnête homme. Aucun des signes du désordre ou de la mauvaise conscience ne se retrouvait dans cette demeure. Des valets empressés et silencieux au dedans, pas un créancier au dehors. Ce grand calme rassura quelque peu Prosper ; il descendit dans le jardin, et le temps lui parut moins long qu'il ne l'aurait cru.

Quand le baron se réveilla, il parut étonné de voir son neyeo chez lui de si bonne heure. Il se souvenait à peine de la conversation de la veille, et quand Prosper vint à la lui rappeler : — Ah 1 dit-il, je le vois, tu tiens à entrer enfin dans les affaires sérieuses. Cela te déplaît de n'avoir pas autre chose à faire qu'à jouir doucement de la vie, et à circuler au bois de Boulogne sur ton cheval. Au fait, vous avez là une belle impatience, mon neveu; mais, bon gré mal gré, il faut pourtant que vous attendiez encore. Il est beaucoup trop matin pour que nous nous mettions à l'œuvre ; notre heure n'est pas encore venue, rien n'est prêt pour votre réception. C'est à peine si, à l'heure qu'il est, la ville a eu le temps de retrouver ses passions de la veille. Or, ce sont justement les passions de la veille qui nous taillent notre besogne de chaque jour. A l'heure qu'il est, l'ambition se réveille à peine, l'adultère vient de s'endormir, l'amour est tout entier à ses rêves, le politique ronfle comme un manœuvre ; nul ne pense à mal encore , la femme embrasse son mari en sursaut, le mari dit bonjour â sa femme, le jeune homme demande la bénédiction de son père, la jeune fille fait sa prière sous les yeux de sa mère; on sort du lit, on s'habille, on ne se pare pas encore; le* hommes sont éveillés, il est vrai, mais leurs passions sommeillent pour ne se réveiller que dans deux ou trois heures, après le repas du matin. Donc nous n'avons rien à faire tant que cette femme sera sous le regard de son mari, tant que ce mari sera sous la surveillance de sa femme, tant que la jeune fille n'aura pas fait ses ablations et sa toilette. Ainsi, modère ton impa-

tienee; attends, pour te mettre à l'œuvre, que toutes les intrigues sortent de leur lit, que toutes les ambitions s'éveillent obscurément; notre tâche se compose de toutes les pensées cachées, de tous les desseins secrets, de toutes les passions voilées, de toutes les trahisons mystérieuses, de toutes les paroles mensongères, de tous les rapts, de toutes les misères, de toutes les fourberies, de toutes les séductions parisiennes ; tu vas m'aider à lever le masque vénitien dont se couvre Paris chaque jour; mais encore, pour soulever le masque de la vie parisienne, faut-il que Paris ait mis son masque.; à l'heure qu'il est, le Paris qui aime et qui pense, qui ment et qui intrigue, qui vole et qui blasphème, qui trahit et qui mendie, le Paris qui va être la proie des vautours, est encore chastement étendu entre deux draps.

Et plus son oncle parlait ainsi, et moins Prosper comprenait ce langage ; jamais l'ironie insatiable de cet homme ne lui avait garu plus inquiétante ; à présent, elle lui était odieuse. Que la journée parut longue à Prosper! Il allait, il venait, il revenait; son oncle lisait dans un de ses plus beaux livres, mollement enfoncé dans son fauteuil. Trois heures sonnées, le baron remit son livre à sa place, il prit son chapeau et sa canne, puis il dit à son neveu : — Vous le voulez? vous allez me suivre; mais, cette fois, suivez-moi à distance et comme un homme qui n'est pas de ma suite. Il ne faut pas qu'on nous remarque dans la rue, vous et moi ; nous ne sommes plus, vous et moi, que deux êtres sans nom et sans forme, deux ombres qui glissent. Mettez donc votre chapeau sur vos yeux, cachez-moi ce gilet blanc sous votre habit boutonné, laissez là cette élégante cravache, ôtez ces éperons; vous n'êtes plus un élégant qui va à la parade; maintenant, marchons, monsieur, et, quoi que vous me voyiez faire, souvenez-vous que vous entrez dans une des nécessités de la vie, que le monde n'a pas voulu de vous hier, et qu'enfin si vous me suivez dans ma route, ce crime n'est pas votre crime, c'est le monde qui l'a voulu.

A chacune de ces tristes énigmes, Prosper sentait ses forces l'abandonner ; qu'allait-il donc lui arriver de si épouvantable? Cependant il fit un effort de courage ou plutôt de désespoir," et il suivit son oncle. Celui-ci marchait dans la rue de l'air le plus aisé et le plus naturel. Il s'arrêtait comme un homme qui pc

le plus long chemin, qni ne demande pas mieux que d'arriver lard, et qui s'amuse de tous les hasards si divers des rues de Paris. Il souriait aux jeunes filles, il écoutait les chansons de l'orgue, il s'arrêtait à tous les magasins bien achalandés; il allait ainsi de rue en rue, de passage en passage, du Palais-Royal à la Halle-au-Blé ; puis, tout d'un coup, il prit sa course, et tout d'une haleine il s'arrêta dans une ruelle presque déserte. Dans le coin le plus obscur d'une haute muraille était pratiquée une porte étroite et basse, qui s'ouvrit et se referma sans bruit sur le baron et sur Prosper.

Prosper vit alors qu'il s'était glissé furtivement dans une grande maison, dont l'entrée principale devait donner sur une autre rue. Entré là, le baron s'engagea sans hésiter dans mille passages obscurs, mille détours inattendus. Ils montèrent ainsi l'un et l'autre, et sans se parler, jusqu'au sommet de l'édifice. Après avoir traversé un certain grenier encombré de vieux papiers et de meubles de rebut, ils se mirent à descendre un autre escalier, ils descendirent encore plus d'étages qu'ils n'en avaient monté, et enfin, après cette course fatigante entre ces quatre murailles silencieuses et inhabitées, ils entrèrent dans une vaste cave éclairée par des lampes. Cet antre de ténèbres contenait pour tout ameublement une immense table recouverte d'un tapis; autour de cette table, quatre ou cinq hommes étaient assis.

En un mot, ils étaient dans le cabinet noir!

Car c'est là une des lâchetés inutiles de la Restauration poussée à bout, d'avoir violé le secret des lettres, d'avoir brisé les sceaux fragiles de ces mystères confiés à l'honneur de l'administration publique. Le baron de la Bertenache, qui toute sa vie avait été honoré de la même confiance, était le digne président de cette dictature occulte.

D'abord Prosper ne comprit pas ce que cela voulait dire et quel métier faisait son oncle. Celui-ci lui fit signe de s'asseoir à ses côtés ; il obéit sans répondre. Cependant on apportait à chaque instant, sur cette table délatrice, d'immenses monceaux de lettres toutes cachetées. Dans cet amas de papiers, chacun des hommes silencieux qui étaient les aides du baron, faisait son choix; pour lui, il prenait à peu près une lettre sur mille. La '«ttre choisie était ouverte avec une horrible habileté. Si c'était

un simple cachet, la vapeur avait bien vite détaché le papier de son lien fragile; si c'était une cire armoriée, une autre cire prenait les empreintes de ces armes, le feu faisait le reste ; la cire cédait à la chaleur traîtresse, le papier livrait ses confidences; après quoi tout se remettait à sa place, le simple cachet à l'épître bourgeoise, ses armes et sa couronne à la noble missive; l'instant d'après, on enlevait ce paquet de lettres suspectes pour en rapporter d'autres. Cela se faisait avec ordre, avec sangfroid. On lisait tout haut; un copiste copiait les passages désignés, et soudain l'on passait à une autre délation.

En même temps le baron Honoré, sans vouloir remarquer sur le visage de Prosper la rougeur de la honte et de l'effroi :

— Monsieur, lui disait-il, pas d'épouvante. Notre tâche est des plus faciles. Nous n'en voulons qu'aux gens très-habiles; or, les gens très- habiles ne sont pas de ceux qui mettent toute leur pensée dans leurs lettres. J'avoue qu'au premier coup d'oeil ce papier en monceau est effrayant, mais je parie que nous n'avons pas trois lignes à y reprendre. Figurez- vous que vous êtes au milieu d'une foule bourdonnante où vous prêtez l'oreille à toutes les conversations qui s'y tiennent. Cet amas confus et diffus de jiiaiseries épistolaires, vous représente à merveille les différentes conversations qui ont lieu parmi les hommes. Que de bavardages misérables et inutiles, pour un mot qui porte ! Ainsi vous voyez que les mystères convenus du public ne risquent rien avec nous. Toutes ces lettres seraient naturellement tout ouvertes que nous ne daignerions pas y jeter un coup d'œil. Moi, qui vous parle, je sais, sans les ouvrir, ce que contiennent ces chiffons de papier satiné, tout comme je sais, à un mot près, ce que se disent deux portières sur leurs portes, ou deux bourgeoises dans les six pieds de parquet chargé de quatre fauteuils, qu'elles appellent leur salon. Et tenez, il me semble que j'entends sortir de cet amas insipide cent mille murmures confus qui sont en effet le murmure de l'humanité civilisée, des vœux d'amour, des serments de fidélité, des prières, de$ trahisons, des menaces, des rendez- vous nocturnes, des cris : AK mon ami! Ah, monstre! Ah, monsieur! Ah, madame} Ah, monseigneur! Ce sont des marchands qui vendent, des acheteurs qui achètent, des gens qui changent de la soie contre

du coton, de la renommée contre de l'argent. Dans ce tas de papier mal écrit, vous feriez à coup siir les mêmes découvertes et vous liriez les mêmes paroles chaque jour, toujours les mêmes, jusqu'à la consommation définitive de l'humanité écrivante. Ce sont des malades qui tendent la main de leur lit de misère, des enfants qui ruinent leurs parents en leur parlant de l'honneur, des femmes qui déshonorent tranquillement leurs maris en copiant des fragments de lettres de madame de Sévigné ; il y a là dedans des petites filles qui s'amusent à faire l'amour avec des officiers qui leur écrivent : Moi, t'oublier, mon ange! Il y a des écoliers qui essaient l'amour avec de vieilles duchesses, à qui ils écrivent : Chère et belle maman' il y a des pauvres diables d'esprit qui, faute d'argent, adressen de beaux vers à des filles entretenues qui ne savent pas lire ; il y a des vieillards qui achètent, franche de port, l'eau qui teint les cheveux en noir et qui blanchit les dents ; il y a des malades honteux qui écrivent par la poste, au charlatan de la rue, la description pleine et entière de leurs maladies honteuses, et le charlatan leur adresse à tous la même bouteille,* ceci est le menu fretin de cet océan épistolaire. Laissons passer tout cela, messieurs; liberté à toutes ces passions comme à toutes ces phrases stéréotypées; liberté à tout ce prosaïsme misérable, à tous ces vers couleur de rose qu'on s'envoie d'un bout du monde à l'autre ; liberté à la lettre de change et à la lettre adultère, qui sont les deux plus grands bénéfices de la posteaux lettres; liberté à tout ce qui est murmure, prière, menace, maladie honteuse ; liberté aussi à la lettre anonyme, cette lâcheté qui est la plus lâche des lâchetés, et qui est, à mon sens, le plus grand déshonneur des espèces civilisées ; liberté aux petits, aux faibles, aux lâches, aux braves, aux ambitieux de pacotille ; liberté à l'opposition de café, d'estaminet et du cabinet de lecture ; liberté même à nos propres femmes quand elles accordent de galants rendez-vous à nos voisins, n'est-ce pas, monsieur Domangeol? et liberté à tout le monde, puisque ainsi le veut la charte ! Seulement, si quelque ennemi de la tranquillité publique se glissait parmi ces innocents parleurs qui confient leurs innocents secrets à ces innocents p&~ piers, qui donc oserait dire que nous ne sommes pas dans notre

droit en jetant un sage et prudent coup d'œil dans ces âme* dissimulées? Il est défendu d'écouter aux portes, je le sais bien ; mais qui d*e nous aurait la force de ne pas prêter l'oreille à une conversation où il serait mis sur le tapis? Or, messieurs, voici à cette heure toute la bonne ville de Paris, et toute la France, et toute l'Europe, qui mettent leur conversation sur ce tapis; et nous ne prêterions- pas l'oreille à ce qui se dit de toutes les affaires de ce monde? Et dans ces trente-deux millions d'hommes que nous sommes appelés à gouverner et que nous gouvernons de notre mieux, nous n'aurions pas la curiosité de savoir qui donc est notre ami et qui donc est notre ennemi? Mais les meilleurs princes ont tenu à honneur de connaître les vœux, les inquiétudes et les espérances de leurs sujets ; on cite encore avec respect le nom du grand calife qui s'en allait par les rues, enveloppé dans son manteau, couleur de muraille; or, en fait d'incognito royal, savez-vous un incognito plus facile, plus commode, plus quotidien que le nôtre? Quoi donc! nous avons un déguisement toujours tout prêt, et nous aurions la force d'y renoncer? Mais cela ne serait ni logique, ni sage, ni politique ; n'est-ce pas, mon neveu?

Notre malheureux Prosper, immobile, éperdu, le rouge au front, gardait le silence d'un homme qui est mort ou qui rêve tout bas. En même temps le baron, tout entier à son œuvre, faisait un nouveau choix dans le premier choix de ses dignes collègues. Il ne se trompait ni sur la forme, ni sur le fond de la lettre, ni sur le nom de celui qui l'avait écrite. Il savait tous les noms connus et à connaître de tous les politiques et de tous les faiseurs d'affaires de l'Eurqpe. De la première lettre venue il vous aurait dit, sans l'ouvrir, les parents, les amis, les ennemis, les serviteurs, les débiteurs, les créanciers; huit jours après, et à coup sûr, il trouvait avec le même bonheur la réponse faite à cette même lettre d'un bout du monde à l'autre ; c'était là son orgueil ! Il savait lire tous les chiffres, et comprendre toutes les allusions, et compléter toutes les initiales. On eût dit qu'il s'était assis à tous les chevets, le matin et le soir; qu'il avait vu ouvrir et refermer tous les coffres-forts. Cette honnête science l'amusait comme une comédie bien jouée, fl était ravi de tenir l'un après l'autre, dans sa main droite

tous les grands hommes du jour, et de les surprendre dans l'affreux déshabillé de leur égoïsme. Comme il s'amusait des hommes, et comme il les trouvait petits, ridicules, misérables et menteurs 1 Et comme il riait tout bas, en lui-même, de les voir ainsi se contredire et renfermer deux mensonges opposés dans deux, enveloppes différentes, que le même courrier devait emporter sur le dos de son cheval ! Gomme iWoyait les hommes fourbes, lâches, menteurs, traîtres à leurs amitiés, parjures à leurs amours, mendiants, vicieux, poltrons, hypocrites, flatteurs et rampants, voleurs, idiots et vils anonymes ! C'était son heure de triomphe, c'était la belle heure de sa vie ; ainsi cet homme, cet homme qui avait dépensé en pure perte tant d'esprit, tant d'intelligence, tant de courage, tant d'ironie, tant de désintéressement, tant de nobles et étonnantes qualités, qui en. faisaient un homme vraiment supérieur, en mettant à nu les plaies cachées de la société, se vengeait de cette même société qui l'avait forcé à n'être qu'un vil espion !

A la fin, Prosper se pencha vers son oncle, et lui dit tout lias :

— Mais, monsieur, le métier que vous faites est infâme 1

11 y avait sur le visage de ce jeune homme tant d'indignation et d'épouvante, qu'il fut impossible que le baron ne les vît pas. Mais, toujours avec le même sang-froid, le baron répondit à son neveu et sans qu'on put l'entendre :

— Silence! vous avez voulu venir ici, vous y êtes. Quanta faire de l'indignation, monsieur, je vous donnerai à lire un célèbre discours de Mirabeau sur le même sujet, qui vous épargnera beaucoup d'invention d'éloquence. En attendant, si vous m'en croyez, vous ferez votre coup d'essai sur cette petite lettre que voici.

En même temps le baron Honoré plaçait sous les yeux de Prosper une honnête et douce petite enveloppe sans parfum, sans recherche ; on lisait sur l'adresse : — A mademoiselle Fanny de Chabriant, à Londres, rue du Régent.

A ce nom de Chabriant, le nom de cette jeune et belle fille a qui il avait rêvé la nuit passée dans ses courts instants de sommeil, Prosper parut sortir de ce rêve pénible, mais pour entrer dans une horrible réalité. C'était mademoiselle Louise

de Chabriant, à coup sûr, qui écrivait cette lettre, et peut-être y était-il question de Prosper. Eh quoi ! il allait, en brisant ce morceau de cire, la connaître telle qu'elle était, cette transparente jeune fille dont il était séparé par un abîme ! Il pouvait être le maître de ses pensées les plus intimes, de ses confidences les plus familières, lui l'inconnu d'avant-hier, si méprisé, si perdu dans la foule des grands du monde, qui n'avait eu pour lui ni une pensée ni un regard ! Telles étaient les pensées de Prosper. Pensées de l'enfer ! Ses mains tremblaient, la sueur coulait de son front, son cœur se gonflait dans sa poitrine ; il tenait cette lettre dans ses deux mains, et il se disait en frémissant :

— Oh ! c'est une chose horrible et contagieuse, le crime ! Oui, certes, une chose bien contagieuse, car déjà Prosper eût

donné sa vie pour pouvoir lire au travers de l'enveloppe légère seulement le nom de Louise, et pour ne pas y lire le nom de Christophe. Telles étaient les angoisses de ce malheureux jeune homme ; *on oncle les voyait sans le regarder. Il suivait peu à peu les progrès de la passion qui entraînait Prosper ; il décachetait, recachetait les lettres de son choix ; et comme Prosper venait de laisser retomber sur la table la lettre de mademoiselle de Chabriant sans l'ouvrir, le baron prit cette lettre, il l'exposa à la vapeur du vase délateur ; l'enveloppe céda, le baron déplia la chaste épître, et il la plaça tout ouverte devant Prosper.

Cette fois Prosper fut vaincu. Pendant que aon oncle passait à un nouveau triage, Prosper prit cette lettre toute grande ouverte, et il lut ou plutôt il crut lire les plus simples et les plus naïves confidences d'une jeune personne bien élevée à une jeune personne de son âge :

— « Chère Fanny, disait mademoiselle de Chabriant à sa cousine germaine, je recommande à tes bons soins un honnête jeune homme, ami de notre famille, que M. le duc envoie en Angleterre, et qui est chargé d'une mission importante. — M. de Chabriant veut savoir, dit-il, une fois pour toutes, si, par hasard, dans les affaires de ce monde, la plus grande probité et le talent le plus vrai ne vaudraient pas autant que la ruse et l'intrigue ; c'est pourquoi il a choisi M. Christophe. »

La lettre était longue ; mademoiselle de Chabriant racontait

à sa cousine comment ce jeune homme, qu'elle avait trouvé foulé aux pieds des chevaux, avait été jugé par son père comme un savant et galant homme. — Elle disait aussi comme il était bon, simple, naïf, honnête : — « Et comme il faut l'encourager, ma bonne Fanny ! car il ne ressemble en rien aux jeunes gens qui nous entourent: figure-toi que, pas plus tard que hier soir, chez madame de Macla, où mon père Ta présenté, il a obtenu le plus grand succès. On l'a trouvé noble et beau. Il a peu parlé ; mais il a si bien parlé i Le ministre a fait compliment à mon père de son protégé. — Il part demain, entendstu? demain 1 Ainsi, il arrivera à Londres un jour après ma lettre. — J'ai passé cette nuit à t'écrire pour que tu fusses bien avertie. — Mon Dieu 1 s'il allait ne pas réussir ! et pourtant je le connais, il est brave et ferme. »

Elle ajoutait plus bas :

— « Il y avait aussi à cette soirée un jeune homme assez bien tourné, qui s'est trouvé être un ami de M. Christophe. Ils ne s'étaient pas vus depuis deux ans ; ils se sont embrassés de tout leur cœur, et ils ont eu une grande joie de se revoir. Ce bon Christophe, il aime ce jeune homme comme un frère ! — Il est seulement fâcheux que cet ami de Christophe n'ait pas gardé son bon naturel. Après le premier instant d'effusion, il est redevenu raide et guindé comme un homme sans état dans le monde. Au fait, c'est grand dommage, comme dit mon père, qu'il soit le neveu et l'.élève d'un certain baron de la Bertenache, que tout le monde reçoit et que personne n'estime. Christophe nous a pourtant bien assurés de la rare probité et de la sincérité de son ami Prosper ; mais, au fait, que nous importe ? »

Quand il eut lu cette lettre, Prosper baissa la tête comme un homme qui vient de s'entendre condamner à être exposé au gibet et marqué d'un fer chaud. Son oncle reprit la lettre et la replaça dans son enveloppe, puis, tout en remettant le cachet avec la douce et chaste initiale L. , il donna un petit coup d'épaule à son neveu :

— Je tiens mon infâme 1 lui. dit-il.

La séance fut levée; un instant de plus, et Prosper serait mort d'un coup de sang.

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