LÀ MAISON DE JEU
À peine sorti de cet antre infâme, notre héros prit sa course comme tin meurtrier. Le baron ne fit rien pour le retenir ; il se croyait sûr de son neveu, à présent. Arrivé chez lui, Prosper voulut pleurer, il n'eut pas une larme. Il 'était interdit, éperdu, mourant ; il voulait fuir, mais où fuir ? dans quel abîme retomber? Certes, c'est un terrible moment dans la vie d'un homme, quand il se trouve entre la misèrent le crime, entre la fausse honte et le déshonneur !
Il était plongé dans cet immense désespoir, quand il entendit sa porte s'ouvrir d'une façon si douce et si amicale, qu'il lui sembla que l'espérance en personne ne serait pas entrée chez lui d'un pas plus honnête et plus calme. C'était l'espérance, en effet, c'était Christophe qui venait dire adieu à son ami.
À la vue de ce cher compagnon de son enfance heureuse et sainte, Prosper avait repris courage. Il était sorti tout d'un coup de cet abattement funeste, et tout en écrivant quelques mots sur sa table :
— Tu vas en Angleterre? disait-il à Christophe.
— Comment le sais-tu, Prosper ?
— Et tu as une lettre de mademoiselle de Chabriant à sa cousine, Fanny de Chabriant?
— J'ayais l'ordre, répondit Christophe, de ne dire à personne où j'allais, pas même à toi. J'ignore qui t'a si bien instruit; mais puisqu'il en est ainsi, je dois avertir qui m'envoie
de ne pas compter sur le secret.
En même temps, Christophe allait pour sortir.
— - Arrête ! s'écria Prosper. Que vas-tu faire ? Tu vas te perdre et tu vas me perdre ! Je te jure sur l'honneur que ton secre t sera gardé, et que personne ne le sait sinon moi l
Et en même temps Prosper appelait son valet de chambre :
— Jean, lui dit-il, demain matin, entendez-vous? demain, pas plus tôt, v vous irez chez M. le baron Honoré de la Bertenache, et vous lui direz que j'ai laissé sur ma table une lettre pour lui, que tout ce qui est ici lui appartient, et que je pars.
Il sortij en toute hâte, sans rien emporter, même sa bourse. Une fois dans la rue, Christophe arrêta Prosper :
— Que se passe-t-il dans ton âme ? lui dit-il ; d'où te vient cette colère? où vas-tu? qu'as-tu? que veux-tu?
— Oh ! Christophe 1 s'écria le pauvre enfant, je brise à l'instant même un lien de fer. Je ne sais plus qui je suis, ni ce que je veux, ni même où je vais. Tu me vois à présent seul, ruiné, sans espoir, sans famille, sans toit et sans pain, plus pauvre que le plus pauvre mendiant de la rue : voilà à quelle misère les bontés de mon oncle m'ont réduit !
— Non, Prosper, disait Christophe, il n'en sera pas ainsi; je n'ai rien, je ne suis rien, mais j'ai une protectrice qui te tendra la main comme elle me l'a tendue. Elle est si bonne ! Allons, allons, du courage, mon enfant I la Providence est grande. Tiens d'abord, voici, pour commencer, l'argent que t'envoyait ta mère et que je t'ai gardé bien fidèlement, parmi les dangers et les misères de la grande route.
En même temps, l'innocent Christophe tirait de sa poche les trois ou quatre écus de six livres tout neufs que lui avait remis madame Chavigni le jour de son départ. A la vue de ce pauvre et noble argent maternel, qui représentait tant de travail et d'économie, à la vue de ces pièces d'une monnaie passée de mode, dont Paris voulait à peine et qu'il eût rougi de donner même à un pauvre, hier encore, Prosper se sentit ému jusqu'aux larmes ; encore un pas, et peut-être le malheureux se retrouvait sur le grand chemin' de la vertu. Il pouvait suivre Christophe; il pouvait aller implorer le 'secours de mademoiselle de Chabriant, cet ange sauveur... je ne sais quelle mau- • vaise honte l'arrêta. L'infortuné! il avait été si mal dressé par son oncle, le sophisme était déjà entré si avant dans son cœur, qu'il avait peur des fortunes qui se font lentement et qui demandent du labeur. Il voulait une fortune rapide, soudaine, et cependant une fortune honnête, mais honnête dans les idées
du monde. S'il ne consentait pas à être infâme pour parvenir,, il ne voulait pas non plus se fier uniquement à son propre mérite et à son travail. Bref, à l'instant même où il allait se rendre à son ange gardien Christophe, l'idée lui vint qu'entre l'infamie et le travail il y avait un moyen terme de faire sa fortune, et que ce moyen c'était le hasard. Triste idée 1 mais elle devait venir à ce jeune homme, à défaut d'une idée plus funeste. Le hasard, roc mouvant auquel s'accrochent toutes le», ambitions misérables, marée décevante au-dessus de laquelle peu surnagent, est, en effet, le moyen terme que la société a trouvé entre le vice et le travail. Justement, à force d'avoir marché sans savoir où ils allaient, ils se trouvaient, Christophe et Prosper, au coin de la rue Richelieu, à la porte d'une maison habitée par le plus horrible suppôt du hasard. Déjà la maison était éclatante de lumières ; tout se préparait là dedans pour la ruine et pour le suicide de chaque jour. L'horrible habitant de cette demeure s'appelle le Jeu.
— Christophe ! dit Prosper à son ami, si tu m'aimes en effet , et si en effet tu veux me sauver, montons là dedans.
Et ils entrèrent dans la maison de jeu.
A la porte de l'hôtel splendide où il a choisi son domicile, le Jeu examine de la tête aux pieds tous ceux qui entrent chez lui ; il regarde surtout la poche des hommes et la toilette des* femmes; il faut à cet aimable seigneur une bourse bien garnie et une toilette bien décente. Entrez, riches belles 1 la femme excite l'or, l'or s'échappe à la voix de la femme ; quand la femme agite son éventail, tire son mouchoir brodé ou fait crier la soie de son soulier, l'or ne se contient pas, il se remue, il se démène. Aussi bien, vous êtes sûr de trouver de l'or partout où il y a des femmes jeunes et belles, et, réciproquement, de trouver des femmes partout où il y a de l'or.
Arrivés dans le salon principal, les deux amis se regardèrent ' interdits. Qu'allaient-ils faire? Prosper le savait à peine; mais il comprit sur-le-champ qu'il fallait apprendre à Christophe de quoi il s'agissait :
— Écoute, lui dit-il, tu es un homme innocent et simple, Christophe, le ciel sera pour toi. Ton âme est calme et paisible, le Jeu aura peur de toi. Tu n'as que des intérêts honnêtes, tu
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déconcerteras le hasard. Tu tiens entre tes mains ma fortune on ma misère, c'est-à-dire ma vie ou ma mort ! Écoute donc, voici l'argent de ma mère, ma noble mère ; prends cet argent. — Tu vas voir là-bas des couleurs sur une table ronge et noire; chaque couleur prend votre argent ou elle le double : ce n'est pas cela qu'il nous faut. Il ne s'agit pas de doubler notre argent. Que ferions-nous de deux fois quatre-vingt-seize livres ? 11 faut que tu ailles, les yeux fermés, sur ce tapis vert; tu verras des numéros sur ce tapis, trente-six numéros, entends-tu ? trentesix chances sur une, pour être tout à fait un mendiant de la rue. N'importe, il le faut, c'est mon sort; si tu ne joues pas pour moi, je joue et je perds !
Allons, as-tu du cœur? Veux-tu bien jouer ce jeu-là pour moi et pour toi ? le veux-tu ? le veux-tu ? le veux-tu?
— Je le veux, dit Christophe. Tu dis donc qu'il n'y a qu'à mettre cet argent au hasard sur un des numéros de cette table?
Ce soir-là-il y avait bal et grande fête à Frascati. Le maître du logis, le Jeu, avait invité à prix d'or l'Opéra et ses danseuses les plus hardies à venir prendre leurs ébats autour de la roulette : c'était une ronde infernale. L'or sonnait sous les râteaux; le violon chantait sous l'archet. Les femmes montraient leur gorge nue ; les hommes se meurtrissaient le sein. On ne regardait pas les femmes parées et à demi nues : on regardait l'hôte du logis, le Jeu. On ne regardait pas ces fleurs, cette gaze, cet or, ces diamants, ces bas à jour, où la jambe lascive ne se voile que pour être mieux vue : on regardait le Jeu tout sec, on courtisait le Jeu, on baisait le bas de sa robe fangeuse; on contemplait avidement sa poitrine étique et son œil cave, à côté de ces femmes si belles et de ces seins si frais. Les femmes elles-mêmes ne regardaient pas les plus beaux jeunes gens de la ville : elles regardaient le Jeu ! Le Jeu, hideux sultan, s'étalait nonchalamment dans son sérail, jetant son mouchoir à lapremière venue. C'était, à voir, hideux et sublime 1 La corruption s'oubliait, le vice s'oubliait, tout s'oubliait pour plaire au maître; le Jeu, silencieux vieillard, ne daignait pas même témoigner un désir, pas même voir; le Jeu était aussi préoccupé que les autres ; il regardait le Jeu !
Quand donc Christophe entra dans cette vaste salle, aussi
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simple et aussi calme que s'il fut entré dans sa petits classe d'Ampuy, personne ne vit Christophe. Les rangs étaient serrés autour de la table chargée d'or. Christophe prit son argent, et, par dessus les fraîches épaules d'une danseuse qui jouait une dernière pièce d'or empruntée sur le crédit chancelant de son sourire, il jeta tous ses gros écus sur le premier chiffre qui se rencontra sous sa main. Il lui eut été bien difficile de répondre si on lui eut demandé ce qui allait arriver.
Cependant" ces écus de six livres, jetés avec tant de sangfroid, attirèrent quelque attention sur Christophe. Il avait l'air si peu ému, que le Jeu pensa que c'était un honnête garçon qui voulait, avant de sortir de céans, se débarrasser de cette monnaie ridicule.
Christophe franchit d'un seul coup ces trente-six chances, — il gagna... trente- six fois quatre-vingt-seize francs 1
La danseuse, qui avait perdu sa pièce d'or, calcula si bien et si vite, qu'elle se retourna sur Christophe, et qu'elle lui fit un très-agréable sourire ; mais l'innocent Christophe ne prêtait pas sur un pareil gage.
Quand le Jeu vit que le nouveau venu était en fonds, il lui fit apporter un fauteuil pour qu'il pût se ruiner plus à l'aise. Christophe prit place au tapis vert, et, quand il fut assis dans ce fauteuil, commença entre lui et le Jeu une lutte singulière, la lutte du hasard contre le hasard. Le Jeu avait changé en or l'argent de Christophe; Christophe, toujours aussi calme, jeta son or sur la table de jeu comme il avait jeté son argent. Bientôt après, le Jeu changea l'or de Christophe contre des billets de banque, Le sang-froid de Christophe redoubla, et il jeta son papier comme il avait jeté son or; même il ne comprenait guère à quoi pouvait être bon ce papier, au bas duquel on lit en noir : Peine de mort! Horribles mots, qu'on dirait être écrits par le Jeu en personne sur la pierre d'un tombeau de Glamart. Ainsi, à chaque minute grandissait cette fortune ; dans une inondation subite, l'eau ne va pas plus vite. Lui, cependant, notre ami Christophe, beau joueur comme on ne l'est pas, également insensible à ce gain furieux et à l'admiration qui l'entourait, ne laissait rien voir sur son visage, sinon l'ennui et le dégoût.
— Que va dire mademoiselle de Chabriant? pensait Christophe.
Mais le Jeu, voyant ce jeune homme qui se mettait si peu en peine de ses faveurs, s'amusait à l'en accabler.
Ce vieillard, qu'on appelle le Jeu, a de si étranges caprices! Une fois que le Jeu, cet avare usurier, est devenu prodigue, sauve qui peut ! Tout à l'heure il a fait vendre à l'encan le berceau de l'enfant ; il a forcé le père de famille à porter au Montde-Piété les instruments de son travail ; il a jeté la misère et le désespoir dans deux ou trois générations passées, présentes ou à venir; il a vu d'un œil sec ces grincements de dents, et ces pleurs, et ce pain tout sec. — C'est un misérable si avide et si ignoble, le Jeu 1 c'est un stoïcien si épouvantable et si cruel 1 Il rit en silence, il se passionne en silence, il vole en silence. Amenez-lui une belle femme ou un vieillard ignoble, il prendra avec le même sang-froid la dépouille du vieillard et la dépouille de la belle femme ; il arrachera au vieillard ses faux cheveux, son faux râtelier, son habit, son épée inutile et rouillée — jusqu'au gant qui recouvre sa main de bois. 11 arrachera à la belle femme son cachemire, sa blanche dentelle ; il détachera son collier de perles de son cou de perles; il brisera la boucle d'or à sa fragile oreille pour en avoir le rubis; il meurtrira ses doigts effilés et délicats, chargés de gages d'amour, pour fondre au creuset ces gages d'amour ; et une fois le vieillard tout nu et la belle femme toute nue :— A la porte, le vieillard! dira le Jeu; à la porte, la belle femme — et le vieillard tremblotant! Oh! c'est un impitoyable scélérat! Vous aurez beau le supplier, pauvre belle femme toute nue, vous aurez beau vous mettre à genoux devant lui et lui tendre vos bras dépouillés de leurs bracelets, et vos mains dépouillés de leurs bagues, et votre sein privé de parure, et lui demander asile pour la nuit, ou seulement le manteau de son cocher pour vous couvrir !... asile, manteau de livrée, et même la pitié, cette chose qui ne coûte rien, le vieillard vous refusera tout : il s'appelle le Jeu!
Et cependant, comme je le disais tout à l'heure, le Jeu, ce vieillard toujours jeune, a de singuliers caprices. Cette uuit même, il a dépouillé tout le monde tant qu'il a pu, le diplo-
mate et la danseuse, ces deux extrémités sociales qui se donnent la main sans rougir, ni l'un ni l'autre, de leur égalité d'une heure. A présent, le voilà qui entasse l'or devant notre jeune homme. — Tu en veux? prends-en à ton aisel Tu n'en veux pas ? que je t'en accable 1 Puise à pleines mains dans mes réserves, je veux te noyer dans l'or. Ainsi parlait le Jeu à Christophe. Christophe entassait l'or devant lui, sans choix, sans plan ; comme autrefois, quand il était enfant, il ramassait, sur les bords du Rhône, les petits cailloux.
A l'heure qu'il est, Christophe jouerait encore, si Prosper ne lui eût frappé sur l'épaule, en lui disant : — C'est assez !
— Tu as bien fait, disait Christophe, car voici déjà dix heures; j'ai sommeil, et il faut que je sois levé demain avant le jour.
Il remit à Prosper dix ou douze poignées de ces billets et de cet or, après quoi il se secoua les mains, comme un homme qui a touché de la vile poussière, et qui peut donner, ce soir même, la main à mademoiselle de Chabriant.
Les femmes et les joueurs, entendant cet homme si riche qui parlait d'aller dormir, se regardèrent entre eux, épouvantés.
Christophe et Prosper reprirent leur chapeau, et ils descendirent l'escalier.
Prosper ramena Christophe jusqu'à l'hôtel Chabriant.
— Et maintenant, que vas-tu devenir? disait Christophe.
— A présent, malheur à moi ! hoote sur moi, si je m'égare encore ! car je suis le maître de ma destinée, répondait Prosper.
DE CHARTBDE EN SGYLLA
Prosper, à peine sorti de cette maison, resta épouvanté de lui-même. Cette fortune inattendue, qui était tombée sur lui comme une averse un jour d'automne, lui donnait à penser*
Maintenant, que devenir, et par quels moyens pourra-t-il forcer ce monde, qui n'a pas vouîu de lui, à l'accepter enfin?
Ceci fut le sujet d'un long dialogue que Prosper tint avec luimême, en se promenant pas à pas sur les boulevards :
— Véritablement, se disait-il, il ne s'agit pas ici de déclamer contre la société, qui ne te devait rien, contre ton oncle, qui ne t'a enseigné que ce qu'il savait lui-même. De quel droit, en effet, voudrais-tu qu'un espion, un briseur de cachets, eut fait de toi un galant homme? De quel droit aussi voulais-tu que les hommes fissent quelque chose pour toi, qui ne pouvais rien pour eux? Tes plaintes contre l'état social sont injustes ; elles sont plus qu'injustes , elles sont inutiles. Ne te plains donc pas de ce que tu appelles ta mauvaise fortune, c'est une chose juste et nécessaire ; seulement, fais en sorte que ta mauvaise fortune présente te soit une sauvegarde pour ta bonne fortune à venir.
— Tu as gagné, poursuivait le même Prosper, 150,000 francs, cette nuit, avec l'argent de ta mère; garde-les comme si c'était l'héritage de ta mère; retourne à Ampuy, Prosper, retourne à ce village où chacun te connaît et te salue; va te reposer de ces deux longues années de jeunesse à jamais perdues, sous les vieux pins avec lesquels on a fait ton berceau, avec lesquels on fera ta bière ; marie tes 150,000 francs avec 30,000 que t'apportera la fille du médecin ou du maire de ton village; vous serez riches et heureux autant qu'un ménage peut être riche et heureux à Ampuy, où vous êtes nés ; vous aurez des enfants qui prendront après vous les 150,000 francs de leur père, les 30,000 francs de leur mère: vous aurez tous les plaisirs, toutes les inquiétudes, toutes les joies de ce paradis terrestre qu'on appelle un mariage bourgeois. Tu marieras tes sœurs, et ta mère te bénira. Ce projet n'est-il pas bien sage et bien heureux, Prosper?
A quoi l'autre Prosper, le Prosper parisien, répondait en toute hâte : — Le village 1 le village 1 suis-je donc fait peur le village ? Eh ! de quel droit m'imposer cette vie bourgeoise que j'ai rejetée une fois déjà, et qui ne peut plus me réussir ? Retourner à Ampuy, après avoir passé par Frascati, c'est impossible! Relever les murs de ma maison paternelle atec l'argent des joueurs, marier cet infâme argent à la chaste dot d'une inné* cente fiancée, c'est impossible ! Ce serait on accouplement
horrible; ce serait un grand crime et une grande honte! Non, non, pas de calme, pas de repos, pas d'innocente vie ! Non, non, je ne veux pas regretter ces nuits étincelantes, de mille feux et de cent mille vices, pendant les obscures nuits de douze heures de mon village ; non. non, je ne veux pas regretter toute ma vie les rugissements furibonds des passions parisiennes, plongé que je serai dans le monotone silence de ma maison recouverte d'ardoises et revêtue d'un cep de vigne. H y a deux jours encore, quelque honnête homme serait venu et m'aurait donné le quart seulement de cette fortune, il me l'aurait donné innocent et pur, que je serais parti, avec joie et bonheur, loin, bien loin de la ville, pour y jouir en paix, jusqu'au dernier jour, de mon humble opulence ; mais à présent que je ne puis plus être heureux dans une position médiocre, il faut que je sois le maître d'une grande fortune, il faut que je me mette à la tête d'un vice : donc, va pour le vice ! puisque aussi bien la vertu ne me réussit pas.
Ainsi il se parla longtemps à lui-même, mais déjà sa raison était obscurcie par les passions mauvaises. L'ambition fut la plus forte.
L'ambition ! quand elle a pris un homme à l'âme et au cœur, dites-vous que cet homme est perdu ? De toutes les passions mauvaises, celle-ci est la plus durable, plus durable même que l'avarice. On veut aller toujours ; on n'a pas une heure de repos ; on se tourmente et l'on s'agite jusqu'à ce que la mort vienne vous dire : « Il faut partir ! » L'ambitieux est un homme sans résignation, sans courage, souvent sans prudence; il est imprévoyant, car il ne voit pas les obstacles. Pour lui, pas de sommeil, pas de douces joies, pas une fantaisie, pas une passion, sinon sa passion principale; pour lui, rien n'est fait, tant qu'il lui reste à faire. Or, qui peut dire avoir jamais touché le dernier échelon de cette échelle de Jacob, qui conduit à la fortune et aux honneurs ? Triste marchepied jencombré de toutes les « misères! Ici, les jeunes gens qui passent sur le corps des vieillards; plus loin, les vieillards écrasant du pied tout ce qui est la candeur et la jeunesse ; le soldat heurtant l'homme d'église ; la fille de joie coudoyant la duchesse ; le magistrat relevant sa robe Boire pour grimper plus vite. Quelle confusion 1 que de haines
amoncelées sur ce marchepied funeste ! — Cependant, tout au sommet de l'échelle, vous voyez resplendir toutes sortes de misérables hochets à l'usage des grands du monde : des couronnes, des sceptres, des croix d'honneur de toutes les dimensions, des rubans de toutes les couleurs ; la tiare et l'épée vous apparaissent flamboyantes ; la mitre et la crosse, l'hermine et la cuirasse, se balancent dans ce merveilleux pêle-mêle, — et toutes les mains sont tendues vers la récompense promise, tous les regards, toutes les âmes. On ne voit que le but, on grimpe toujours. Mais, malheureux, arrête! arrête ! tu vas passer sur l'honneur' de ton père, sur l'honneur de ta sœur, sur le nom de tes aïeux, sur l'avenir de ton jeune fils! Arrête, malheureux! il y va du bonheur de ta fille unique dans ce monde et dans l'autre! Vains efforts! l'homme monte et grimpe toujours! il se tient à deux mains sur ces échelons souillés, jusqu'à ce qu'enfin, ô désespoir! ô misère i arrivé au dernier échelon, il ne rencontre que les plus vils jouets de l'ambition : un sceptre en bois doré, une couronne en carton, une croix d'honneur sans honneur; mensonges, vanités, néant' Et, cependant, ceux qui sont en bas disent, voyant ceux-ci sur leur tête: — Qu'ils sont heureux!
Ainsi Prosper montait et descendait tour à tour l'échelle de l'ambition, sans savoir à quel échelon se tenir.
— Allons, se dit-il, si je sais bien user de ma bonne fortune, le monde ne m'est pas encore tout à fait fermé. Voici deux fois que le monde me rejette : d'abord j'étais trop innocent et trop naïf; j'ai été ensuite trop habile et trop rusé; essayons d'une autre voie. — Pauvre jeune homme, que dis-tu? Une autre voie! Il n'y en a qu'une, mais celle-là est obstruée par les ronces et les épines de ton cœur.