‹ Le chemin de traverseChapitre 20 sur 31 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

l'itàlib

Le lendemain de ce jour mémorable, Christophe et Proper sortirent de Paris, presque à la même heure et par la même porte, mais par deux chemins différents. L'un quittait la ville tout rempli de force, de charité, d'espérance ; l'autre entraînait avec lui le doute, le désespoir, le remords déjà, tristes compagnons de voyage ! L'un s'était senti bénir dès le matin par une main bienveillante, adorée; l'autre, aux portes de la ville, ne songeait qu'à laisser, sur cette ville infâme, tomber sa malédiction.

Où il allait chercher sa vengeance? je vais vous le dire tout de suite: il allait en Italie.

Il s'était dit en quittant Paris que, puisque la société française était ainsi faite, qu'on pouvait y réussir par tous les moyens extraordinaires, ce moyen fut-il un vice, il saurait, lui aussi, trouver son vice triomphal. En général, le vice qui réussit, tout difficile qu'il est à rencontrer, est plus facile encore à découvrir que la vertu qui réussit. Ajoutez que c'est un moyen de succès plus éclatant, le vice. Il se montre, et tout à coup, flatteurs et courtisans d'arriver en foule; il commande, et la

nation obéit; il passe, et le peuple se range. La foule est faite pour le vice ; elle le connaît, elle le sent, elle l'apprécie, surtout elle l'aime ; heureux qui peut commander en maître au maître souverain de la foule 1 Tel était le plan secret de Prosper.

Mais cependant et malgré les plus grandes précautions, comment faire pour ne pas tomber sur un vice vulgaire? comment en imposer à la foule, qui se connaît si bien en supériorités de ce genre? Ces sortes de calculs sont les plus dangereux de tous. Le vice qui réussit, c'est du succès; le vice qui se trompe, c'est de l'infamie. Comment réussir?

Je vous ai dit que Prosper y allait de sang-froid. Il voulait réussir à tout prix: aussi fut-il attentif à outrance. Cette molle société italienne, cette poésie, légère comme l'éther; cette langue tout habillée de satin et d'or, chargée de perles, et qui chante en dansant; ces chefs-d'œuvre sous le soleil et sous la terre, tout vivants, tout imprégnés de la lumière d'en-haut; ces vieux siècles imberbes encore, grâce à la pureté de l'air; ce calme officiel au milieu de cette Europe qui s'agite ; ces passions si jeunes dans ce monde si vieux ; cet assemblage inouï de prestiges et de réalités ; toute l'Italie telle qu'elle se comporte : la Romle catholique, Naples l'endormie, Florence, qui est un Palais, Pise, qui est un cimetière, Milan, qui eut une prison, Venise, une ruine, Turin, la riche marquise ; ni les poètes, ni les conspirateurs, ni les philosophes, ni les artistes, rien ne put distraire Prosper de son étude ni le détourner de son but. Il voulait trouver un vice auquel tous les hommes fussent forcés de rendre hommage, il le trouva. Ce fut un beau jour.

Il avait été longtemps à cette recherche. Il avait fouillé avec soin la haute et la basse société italienne sans faire lever l'animal qu'il suivait à la trace. Il trouvait bien, il est vrai, à chaque pas, des 'vices séducteurs au premier abord; mais, vus de près, il se trouva que c'étaient des vices trop abandonnés à l'heure présente, des vices sans ambition, sans prévoyance, sans souci, sans courage, des vices italiens véritablement. Que faire avec de pareils auxiliaires? Comment les amener à un but éloigné quelque peu? Quelles ressources précaires devaient offrira notre ambitieux, ces cires molles qui ne veulent être pétries que par le plaisir d'aujourd'hui, sans jamais songer au triomphe

du lendemain? Le vice de l'Italie est comme ses poèmes improvisés sur les places publiques, disait Chavigni ; il est éclatant, il est jeune, il est spontané, il ne dure qu'un jour.

Or, il voulait un vice qui pût durer longtemps, qui pût résister à la furie française ; il voulait un vice de sang-froid surtout et prévoyant. — Je vous ai déjà dit qu'il le trouva.

Qui peut dire comme elle était belle la femme qui consentit à échanger son Italie contre les intrigues de la vie parisienne, à suivre Prosper sans demander : Où allons-nous ? et à lui servir dans sa course nouvelle comme ces beaux fruits d'or avaient servi l'amoureux de la belle Ataiante? En effet, c'était une belle femme de discorde à jeter aux hommes, cette Italienne ! L'œil est noir, le cheveu est noir, la peau blanche, le cil très-long; la dent éclate, la lèvre aussi ; le sein bat, l'épaule est ronde et glissante, veloutée à l'œil, rude, je crois, au toucher, brûlante à coup sûr. Vous avez vu sur le sable un souffle? c'est son piedl Sa main est petite et vive; on la voit, on ne la voit plus: c'est comme son regard. Et puis si fiêle et si pliante, et si nerveuse, et si immobile quand elle veut 1

Chose étrange, et qui cependant peut seule expliquer ce traité d'alliance entre un pareil jeune homme et une pareille femme, ce fut là une association toute de sang-froid. Ils arrangèrent entre eux une espèce de maison de commerce dont la passion fut exclue. 11 lui expliqua donc de son mieux ce qu'il attendait d'elle et ce quelle devait espérer de lui. Elle allait venir avec lui à Paris, dans la foule, puis au milieu de la foule, puis bientôt au-dessus de la foule. Elle allait être belle et jeune, séduisante et jolie de toutes ses forces. Elle allait faire longue et bonne provision d'ironie amère, d'esprit sceptique et de coquetteries de tous genres ; ce sera là sa pacotille, sauf à lui à l'exploiter. Surtout elle allait se mettre à mépriser de toutes ses forces les grands seigneurs, les courtisans, les puissants du monde. Bref, Prosper dressa celte femme à cracher au nez de l'espèce humaine, à peu près comme le chevalier de Rhodes, vainqueur du dragon, avait dressé ses chiens à dévorer le ventre du monstre qu'il allait combattre.

Quand elle eut jeté son dernier regard sur l'Italie, quand elle eut comparé en silence les biens qu elle abandonnait, pour les

luttes qu'elle allait chercher : ici l'amour, la musique, le soir, le lac, les rêves ; là-bas l'hiver, le froid, l'ambition, toutes les fourberies, toute la force ; ici des hommes si facilement heu* reux! là-bas des hommes^ennuyés et si difficiles à tromper! la vie à Naples, la lutte à Paris ! elle se sentit tout animée à la seule idée do ces grands combats qu'elle allait soutenir, n'ayant pour second qu'un faible jeune homme. — La tâche lui parut bslle, et elle n'hésita plus ; elle partit, et les voilà tous deux en chemin pour la France, elle et Prosper.

Jamais, depuis que la conquête française était venue à Rome pour ravir au Musée du Vatican les chefs-d'œuvre de l'art antique, on n'avait pris autant de soins que s'en donna Proper pour le chef-d'œuvre italien qu'il emportait. Prosper l'abritait contre le grand jour, sa belle Italienne, pour qu'elle arrivât plus éclatante à Paris. Il lui permit de marcher à peine, même dans l'ombre des montages, de peur que son pied ne se déformât. A peine souffrait-il qu'elle ôtât son gant, par respect pour la blancheur de sa main; et puis, en chemin, il parait ce naïf esprit de toutes les grâces qu'on pouvait lui donner encore ; il lui enseignait les mille et un détours de la langue française, cet italien bâtard à l'usage des intrigues politiques ; il lui apprenait les mœurs, les habitudes et les amours dans lesquelles elle allait entrer. Elle, de son côté, pleine d'attention, comprenait vivement parce qu'elle»sentait vivement ; elle était tout esprit déjà, comme elle était tout cœur à Venise ; elle saisissait si bien toutes les nuances sociales !

Le soir venu, car ils allaient à petites journées, quand ils étaient arrivés à la cabane de quelque villageois, Prosper s'inquiétait des moindres détails du repas du soir et du repos de la nuit ; il disposait la table et la chambre à coucher avec l'attention d'un jeune époux qui soupçonne que sa jeune femme est enceinte. L'heure venue, la belle Italienne se mettait à table avec son guide ; elle s'enivrait à force d'eau fraîche et de vives saillies. Elle était si sure de la retenue de son compagnon de voyage, qu'elle se mettait à l'aise avec lui, jetant çà et là son voile et son mouchoir, et son pied mignon, et son sourire, et ses bouderies charmantes, à tout hasard, tant pis pour qui regarde ! — et partout où cela pouvait aller.

A la fin du repas, au moment le plus tendre, au moment où l'eau qu'elle buvait devenait vin de Champagne, pétillante comme la passion, alors l'Italienne causait moitié italien, moitié français ; langage plus français qu'italien d'abord, plus italien que français ensuite, à mesure qu'elle était mieux comprise et plus tendre. Elle était charmante ainsi, et il l'admirait pour son propre compte, lui qui ne l'avait regardée que pour les autres ! Que de fois il fut tenté de lui ouvrir les bras et de lui dire : — Je t'aime! sois à moi, à moi seul, à moi toujours, Laetitia! — et de déchirer son traité de commerce au milieu de la route, et de renoncer à être puissant dix années ^>our être heureux un jour 1

Mais il tenait à lui rendre honte pour honte à ce monde parisien qui l'avait humilié; mais il tenait à lui prouver ce que c'est que son estime, son admiration, sa faveur, — et comment il place d'ordinaire son obéissance et ses respects.

Féroce volonté! — mais pourtant volonté si forte, qu'elle l'emportait sur cette belle jeune fille à demi nue qui se penchait languissamment sur Prosper.

Rien ne fut changé à ce fatal itinéraire. Il resta froid comme une statue de marbre à côté de cette tête brûlante et brûlée. — Cependant il se faisait temps que son voyage eût un terme, lorsqu'enfin ils arrivèrent à Paris, au commencement de l'hiver. Ce même jour aussi rentrait à Paris, par la belle porte, notre simple et habile Christophe. Il revenait de Londres, après avoir rempli, en honnête homme, une mission difficile, qu'aucun diplomate par métier n'eût entreprise. Sa chaise de poste suivait celle de Prosper, quand l'un et l'autre ils furent arrêtés à la barrière par les commis de l'octroi. Au nom de Christophe, la barrière ouvrit respectueusement ses deux portes; Christophe entra avant Prosper, mais sans le voir. Prosper, déjà mécontent, se disait à lui-même :— Qui est donc celui-là, venu après moi, qui entre ainsi le piemier, pendant que moi J attends le bon plaisir de l'octroi?

En effet, il y avait une affluence considérable de nouveaux venus aux portes de la ville, et l'octroi était fort occupé à examiner ces figures et à reconnaître ce bagage. C'étaient des marchands qui payaient les droits; c'était un petit Savoyard,

pauvre enfant de Chaml>éry, qui apportait une marmotte de ses montagnes, modeste et dormante marchandise pour son hiver; c'étaient (tes contrebandiers qui passaient en fraude quelques livres de tabac ou quelques litres d'eau-de-vie, aussi heureux que Louis XVIII quand il reprit sa capitale d'un jour ; c'était tout ce qu'on trouve en tout temps aux barrières de Paris, des postillons, des solliciteurs, des curieux, des mauvnands, des oisifs, des escrocs, des chanteurs italiens, des Cinédiens, des poètes de province, des assassins, tout ce qv'ii y a dans la ville. Prosper, qui avait la tète à la portière de sa voiture, voyait tout cela sans rien voir; il ne s'intéressait qu'au petit Savoyard et à sa marmotte, que le pauvre enfant ramenait de si loin.

— Pourvu que ta marmotte soit vivace, entant, pourvu qu'elle ait le jarret assez souple pour te faire vivre ! Disant ces mots, Prosper jetait un regard inquiet sur la belle Italienne qui était à ses côtés.

Elle, l'Ilalienne, tranquille et calme comme un héros qui emporte une ville d'assaut, attendait patiemment qu'on lui apportât les clefs de sa ville. À la voir de bien près, au fond de l'âme, cette femme si complètement jolie, on eût pu deviner qu'elle était sûre de son triomphe. Elle restait au fond de la voiture, sans daigner regarder la ville qui allait tomber à ses pieds. Pour tout ce Paris, pas un regard I Oh 1 pensait Prosper, quelle différence entre cette femme qui entre à Paris pour la première fois, et moi-même quand j'y «entrai pour la première fois ! Comme elle est calme, et comme j'étais ému ! Comme elle est peu inquiète de son sort, et comme j'étais tremblant pour le mien! C'est qu'elle est femme, c'est qu'elle est belle et jeune, c'est qu'elle a une valeur réelle, cette femme, ma Vénitienne, dans cette ville où toutes les valeurs s'escomptent. En même temps, Prosper jeta un regard de mépris sur toutes les marchandises qui entraient avec lui dans la ville. — Voilà, par Dieu! des concurrents peu redoutables ! J'ai mieux que cela, et plus beau, et d'un plus sûr débita pensait il.

A la fin, vint leur tour d'être examinés par l'octroi. L'octroi, en veste courte, en casquette de loutre, et avec un très-niais sourire, ouvrit la portière; il demanda à Prosper s'il n'avait pas dans sa voiture quelque chose qui fût sujet aux droits.

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Stupide octroi, qui ne sait pas un mot de son métier! Il s'avise de faire payer le droit au vin rouge, au bois à brûler, à l'huile à quinquet, au bœuf, au mouton, au veau, qui entrent! Imbécile ! voici une Italienne de dix-neuf ans, blanche, à l'œil noir, la plus précieuse marchandise qu'on puisse exploiter dans cette immense ville, et il la laisse passer sans droit! Imbécile ! il met un timbre sur un couvert d'argent, un plomb sur un cachemire; — ce sont, dit-il, des marchandises de luxe! et il ne prendras même le signalement de cette femme! Imbécile, imbécile et cruel ! il fait payer au pauvre une prise de méchant tabac, ce vice qui est un besoin pour le pauvre — et il laisse entrer librement le vice du riche! Et, en ceci, le gendarme est comme l'octroi : voyez le gendarme, il va demander son passeport à ce pauvre escroc qui passe, qu'il inquiétera toute sa vie jusqu'à ee qu'il Tait envoyé aux bagnes pour cent et un ans ; et à cette belle et dangereuse dame qui entre à Paris, à cette femme qui doit soulever tant de passions mauvaises, exciter tant de désirs funestes, bouleverser autour d'elle tant d'existences, aiguiser tant de glaives — à cette femme, le gendarme, aussi poli que l'octroi, ne dira même pas : Où allez-vous f

Prosper triomphait déjà des portes de Paris. Sa voiture entra dans la ville au grand galop. Paris est à lui à présent !

Après les premiers jours de repos, et quand il eut bien préparé sa victoire, Chavigni prit une maison à lui. Toute difficulté fut aplanie, grâce à ce diamant d'une si belle eau qu'il apportait avec lui. — Cependant on n'avait vu encore que le coin de son voile, sa main gantée, son pied dans la pantoufle verte ; moins que cela, on avait à peine entendu sa voix et son élégant patois presque toscan ; à peine avait-elle jeté autour d'elle quelques-uns des parfums de sa chevelure. N'importe ; le charme opérait déjà. Ce fut bientôt, dans la maison de Chavigni et de sa femme, une afiluence inouïe du commerce parisien, qui venait prendre, à sa manière, une action dans cette tontine d'un nouveau genre. Tous ces gens d'affaires se 'comprirent sans se rien dire. La compagnie des Indes ne s'est pas établie plus facilement ni plus vite. Les marchands eurent confiance à cette nouvelle Louisiane. Chacun apporta à cette nouvelle rue Quincampoix ce qu'il avait d'argent et de crédit; chacun prêta tout

ce qu'il put prêter à l'Italienne : l'un son or, l'autre son écrin, celui-ci ses châles de Cachemire, le troisième sa Toiture, l'autre ses meubles. Elle était si belle que la spéculation devait être bonne. Ainsi raisonnaient-ils en spéculateurs habiles, et il se trouva, en effet, qu'ils avaient bien raisonné. Pour elle, elle les laissait faire, comme une belle reine laisse faire des tributaires qui payent le droit de joyeux, avènement ; elle est sûre de les dédommager avec un sourire ou par un regard, quand elle aura le temps.

Lorsque rien ne lui manqua plus, quand il trouva son Italienne assez belle et assez parée ; quand elle eut atteint, à force de dépenses, cette simplicité de bon goût et de bon ton dont quelques femmes d'élite ont seules le secret, même parmi nous ; quand elle se fut faite assez une Française pour qu'on vît bien qu'elle ne restait une Italienne que par vanité, Ghavigni songea alors à la produire dans le monde et à se produire dans ce monde avec elle, lui, le paysan méprisé, lui, Prosper Chavigni, redevenu Prosper de Chavigny ; car, du jour où il eut sa fortune à son bras, il se refit noble, tant il était sûr qu'en la voyant sourire, qu'en l'entendant parler, la belle Italienne, les plus nobles ne le démentiraient pas.

Il pensa donc cette fois à entrer dans cet univers de la Restauration par la belle porte, par la plus belle : il voulut y entrer, non plus par la porte d'un salon occupé par une coterie, mais il y voulut entrer par l'Église. En ce temps-là l'église de Saint-Roch ou de Notre-Dame de Paris était la véritable antichambre de la cour. C'était une si belle chose, l'Église, en ce temps-là ! Elle se relevait doucement, sans effort, comme se relevaient en même temps toutes les superfluités élégantes et correctes du xvn e siècle ; elle redevenait une puissance à son tour, aussi bien que si elle avait vécu dans l'émigration avec le roi de Hartwel. La Restauration redorait en même temps ses prélats et ses gentilshommes, ses armoiries et ses autels. Hors de l'Église, en ce temps-là, bien plus qu'en aucun temps de l'Église, il n'y avait pas de salut.

Voilà par quelle suite de projets et d'ambitieuses ^méditations, M. le vicomte et madame la vicomtesse de Chavigny, par un beau dimanche d'hiver, descendirent de leur voiture au parvis

de l'église de Saint-Roch. Ce jour-là, l'église était plus superbe encore que de coutume. Elle était entourée d'équipages et do livrées ; ses escaliers de pierre étaient chargés de beau monde ; , l'intérieur étincelait de mille feux. Aussi eût-il fallu voir, ce même jour, Prosper de Chavigny donnant la main à sa femme la vicomtesse de Chavigny, et montant avec elle les marches de pierre foulées par tant de grandeurs ! Laetitia venait de s'élever tout d'un coup, à force de beauté, de simplicité et de grâce naturelle, au niveau des plus grandes dames. À cette heure, au milieu de cette illustre foule et à la porte de cette royale église, Laetitia se trouvait flattée dans sa double dévotion, dans sa dévotion de femme et dans sa dévotion de chrétienne. Jamais, dans les plus^ grands triomphes de sa vanité et de son orgueil, elle n'avait été flattée et heureuse comme elle Tétait à cette heure et tout à la fois. Elle entrait dans le monde français par la même porte par laquelle elle était entrée dans le monde italien, l'Église (bonheur inespéré!); si bien que toutes les craintes qui pouvaient l'inquiéter encore pour son avènement dans cet univers inconnu qu'il fallait dompter et soumettre, s'évanouirent entièrement à ces chants d'église, à cette odeur d'encens, à l'aspect de ces puissants du jour, agenouillés devant Dieu et devant elle Elle comprit tout d'abord qu'elle ne serait nullement étrangère dans ce Paris si bon catholique ; elle comprit qu'elle n'aurait presque rien à refaire à ses mœurs, elle, Italienne et chrétienne, au milieu do ces mœurs galantes et chrétiennes, tant elle se sentait bien pourvue du côté de 'la croyance et de la beauté 1

Aussi n'eut-elle ' aucune hésitation, aucune peur. Elle monta les degrés de l'église, appuyée sur son mari, avec autant d'as-* surance qu'une jeune dame d'honneur de madame la duchesse d'Àngoulême, s'appuyant sur le bras de sa mère, vieille duchesse d'ancien régime. Les hommes, voyant la belle inconnue marcher à l'église avec tant d'assurance, se demandèrent quelle était cette femme si au fait de leur religion de vingt- quatre heures? Les femmes, la voyant les yeux baissés et si bellft, cherchaient d'un regard inquiet quelles étaient donc la puissance et la fortune de cette femme si bien apprise. Le prêtre lui-même, la voyant de l'autel, au moment où il disait le 00-

minus vobiscum ! s'arrêta, les mains à demi tendues vers les assistants. 11 eût bien voulu savoir, lui aussi, quelle était la nouvelle dame qui, sans être de la cour, daignait ainsi, en plein midi, visiter la demeure de notre humble Seigneur Jésus- Christ.

Sans doute, vous aussi, mais sans ambition et sans hypocrisie, j'espère, vous êtes quelquefois allé à la messe sous la Restauration. La messe, c'était le cri de joie des vainqueurs, c'était le cri de haine des vaincus, c'était l'orgueil des uns et le désespoir des autres, c'était une lutte de chaque matin, où toutes les passions se donnaient rendez -vous, excepté la croyance. En ce temps-là, s'agenouiller à l'autel, frapper sa poitrine au Confiteor, c'était faire œuvre de courtisan et non pas action de chrétien. La messe était plu» qu'un devoir dans ce temps-là ; c'était une mode, c'était la conquête la plus visible de la maison de Bourbon recrépie, c'était sa bataille d'Austerlitz. Aussi comme les courtisans se pressaient dans la vieille église, comme ils étaient attentifs à l'acte de foi du prêtre, comme ils chantaient le Domine salvum fac regem ! afin que l'écho en vînt jusqu'à la chapelle royale, flatterie passée à l'eau bénite et à l'encens. Chavigni faisait donc preuve de grande habileté en menant sa femme tout d'abord à la messe de Saint- Roch. Il savait qu'au pied de ces autels privilégiés, il attirerait à coup sûr l'attention des hommes les mieux placés à la nouvelle cour. Quant à l'Italienne, superstitieuse comme elle était, elle ne demanda pas mieux, même ambition à part, que de faire acte de catholicisme, avant de faire autre chose dans ce Paris monarchique et religieux qu'elle était venue chercher de si loin.

Elle se mit donc à genoux et à prier avec autant de ferveur que si elle eût été du sang royal ; elle seule peut-être, en ce lieu, elle s'abandonna avec une véritable ferveur à la prière, tant c'était une femme sûre, au fond de l'âme, de reprendre tous ses avantages mondains aussitôt qu'elle le voudrait. Son mari, jeune et beau comme il était, s'était placé derrière sa femme, assez près d'elle pour faire voir à tous les assistants que cette femme était à lui. De toutes les parties de l'église, les regards se demandaient quelle était cette femme, et tous

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les regards se répondaient entre eux : Cette femme est belle !

U faut vous dire qu'à cette messe solennelle, la quête pour les pauvres était faite par la maîtresse du roi régnant, cette Octavie de la Restauration, belle personne chargée d'ennuis qui jouait le rôle antidaté d'une Maintenon constitutionnelle, assistant aux dernières amours, aux regrets inutiles et aux dernières ambitions d'un vieux roi. Louis XVIII, blasé et sceptique comme il l'était, en se donnant une maîtresse et un confesseur, avait fait acte de double flatterie pour la galanterie et la religion de son aïeul le grand roi. Cette femme était donc à cette cour un besoin d'étiquette, à peu près comme le prêtre officiant; cette femme et ce prêtre, Tune maîtresse royale, l'autre chrétien royal, tenaient l'un à l'autre par un lien d'étiquette qui unissait leurs destinées à leur insu. Voilà pourquoi cette femme faisait la quête à la messe de ce prêtre ; voilà pourquoi celui-ci et celle-là ils devaient disparaître le même jour, lorsque la royauté nouvelle eut perdu, elle aussi, mais d'une façon si lamentable, sa bataille de Waterloo.

Lorsque Lsetitia (Laetitia Laferti, les deux plus excellentes consonnances italiennes, Laetitia, ce nom ennobli par la mère de l'empereur Napoléon), ou, si vous aimez mieux, lorsque madame la vicomtesse Prosper de Chavigny vit cette grande dame delà cour de Louis XVIII, précédée' par deux hallebardes, qui tendait sa main blanche à l'opulente aumône de ces chrétiens en habits dorés, Lsetitia se sentit un moment de violente jalousie ; elle comprit d'un seul coup d'œil quelle distance elle avait à franchir avant de venir, elle aussi, hors de ligne et sur les limites les plus reculées du christianisme officiel, au nom de la religion de l'État et du roi, demander l'aumône pour le culte catholique dans une église catholique. Cette supériorité de position entre elle-même et cette femme qui faisait la quête donna beaucoup à réfléchir à Lsetitia Laferti. Quoi donc! marcher seule dans l'église, au milieu des courtisans à genoux, quelle gloire l Quelle gloire, écraser par son aumône l'aumône de cette femme I et quelle joie ! Déjà Laetitia relevait la tête avec orgueil, tant son désir était immense ! mais Prosper, qui était de sangfroid, se penchant vers sa femme : — Laetitia, lui dit-il tout has et comme s'il lui eût demandé quelque prière de la litur-

gie; Laetitia, dit-il, prenez garde, -baissez les yeux; votre heure n'est pas encore venue de lever si haut la tête, madame ! Ainsi fit-elle." Or, il était temps xjue Laetitia reprît son sangfroid et lui «a prière, car la quêteuse royale s'avançait de leur côté.

Quand la quêteuse passa devant Prosper, elle le regarda, à cause de sa femme. Elle jugea tout de suite qu'un homme qui était le maître d'une si belle personne valait au moins un sourire. L'argent que coûta ce sourire aurait suffi à soulager une pauvre famille pendant tout l'hiver. La quêteuse prit le billet de banque de Prosper et passa outre.

Alors elle se trouva vis-à-vis de Laetitia; pour l'une et pour l'autre de ces femmes la position était difficile. Que faire? La iière Octavie avait bien pu sourire à ce jeune chrétien et obéir ainsi aux lois de la charité et à l'intérêt des pauvres; mais sourire la première à cette femme inconnue et si belle, n'était-ce pas hasarder doublement ses deux qualités de femme belle et de favorite du roi ? De son côté, l'Italienne, qui savait toute sa valeur, se sentait bien résolue à ne pas faire l'avance de son aumône. Elle se savait la main assez blanche, et le regard assez beau, et le cœur assez haut placé, pour savoir que son aumône valait au moins l'honneur d'être demandée. Il y eut donc un instant de lutte très-critique entre ces deux femmes, ni l'une ni l'autre ne voulait tendre la main la première, celle-ci pour donner, celle là pour recevoir. Cependant la belle et puissante quêteuse sentait que tous les regards étaient fixés sur elle ; elle comprenait que passer outre, c'était bien plus que de manquer de charité, c'était manquer de politesse ; elle savait aussi que c'était s'avouer vaincue par cette femme en plein théâtre je veux

dire en pleine église ; quant à Laetitia, l'œil baissé et le cœur triomphant, elle attendait.

A la fin, la belle quêteuse fut vaincue, par la seule raison qu'elle était sur un mauvais terrain, comme cela peut arriver au duelliste le plus habile, quand il a le soleil dans les yeux. Une fois son parti pris, elle s'avança vers l'étrangère, et elle lui tendit sèchement la main, avec la formule accoutumée : Pour l® pauvres, s'il vous plaît! .

Laetitia, qui, les yeux baissés, la regardait depuis trois se-

condes pour le moins, et qui suivait ses moindres mouvements dans son âme, releva la tête. Son visage était fort beau à cet instant, il était coloré comme .se colore tout beau visage à l'approche d'une rivale dangereuse. A ce moment, Laetitia, tête levée, et en femme qui sentait bien son avantage, rendit à la belle quêteuse défi pour défi, hésitation pour hésitation. <

Ce serait un tableau à faire, en vérité.

Elles étaient en présence l'une et l'autre : celle-ci tendant la main avec l'arrogance du mendiant à escopette dans Gil-Blas; celle-là regardant la quêteuse face à face, d'égale à égale, d'un regard irrité, et qui disait comme le regard de Louis XIV : Je crois que j'attends !

Il était impossible de se mépriser, de s'admirer et de s'insulter plus que ne faisaient ces deux femmes en ce moment.

Laetitia, sans perdre l'avantage de son regard tombé d'aplomb sur la quêteuse, et qui la tenait en arrêt, tendit sa main parderrière à Prosper, demandant une pièce à donner.

Prosper, lui, plein d'anxiété, n'avait de regard et d'attention que pour le drame qui se passait sous ses yeux ; il sentait que sa destinée était pendante entre ces deux femmes ; si sa femme était vaincue, il était, lui aussi, vaincu avec elle ; il ne vit donc pas la main que Laetitia lui tendait.

Par grand bonheur, ou, comme vous l'entendrez, par grand hasard, M. le duc de Chabriant lui-même était à la droite de l'Italienne, un peu derrière elle; et pendant toute la messe, qui avait été longue, il s'était amusé à étudier les grâces de cette femme, ses poses pleines de décence et de charme; il était tout à elle, en vieux galant seigneur d'autrefois qui fait bonne fortune de tout ce qu'il rencontre en son chemin. Il vit donc tout de suite cette petite main tendue par derrière, implorant une aumône avec le geste rapide et animé de l'impatience, et, sans hésiter, il tendit sa ma/a pleine d'or: Laetitia, sans se. retourner, prit une pièce d'or dans la main de son voisin, et elle la donna poliment à la quêteuse. Ici finit cette lutte si bizarrement longue, dans laquelle l'étrangère eut tout à fait le dessus, grâce au vieux duc.

Cette» pièce d'or ayant décidé la question comme à pile ou face, la noble quêteuse fut forcée de continuer sa quête et d'à-

baisser la première son regard et sa fierté. L'Italienne triomphait; elle était si heureuse qu'elle voulut juger de l'effet de son triomphe sur son mari; — alors elle aperçut M. le duc de Chabriant, la main tendue encore, et qui souriait à l'étrangère comme un homme qui est bienheureux. 1

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