LE BAL DE MADAME LA DUCHESSE DE BERET
Cette première journée d'ambition avança grandement les affaires de Prosper de Chavigny. D'abord elle mit en vue madame la vicomtesse de Chavigny, elle lui apprit la toute-puissance de son regard, et enfin elle attacha au char de la belle étrangère un homme d'un grand nom, d'un sage esprit et d'une haute position, M. le duc deChabriant, à qui elle avait emprunté de l'argent sans le savoir, c'est-à-dire avec qui elle s'était liée par le nœud le plus fort de la société moderne, l'argent.
Prosper profita de tous ses avantages en homme d'esprit et en homme qui sait vivre. Quand la messe fut finie, il se mil sur le passage de la quêteu^ç royale et il la salua humblement, comme s'il eût eu en effet une faute à réparer envers elle. Le voilà donc tout d'un coup l'obligé d'un grand seigneur et le pardonné d'une grande dame ; humilié deux fois, par elle et par lui, c'est-à-dire dans la plus excellente position pour demander quelque chose, et surtout pour l'obtenir.
A ce sujet, il n'est pas besoin que j'entre avec vous dans les détails du roman, ou dans le dialogue de la comédie. Qu'ai-je besoin de tant tourner autour du fait principal ? je n'arrange pas cette histoire, je la raconte. Donc vous concevez sans peine que Laetitia, cette belle personne tout éclatante, tout épanouie, toute nouvelle, eut mis bientôt le monde sur les traces de ce jeune homme. Chavigni, cette fois, se sentant soutenu et
compris, se montra à sa juste valeur; il fut ce qu'il n'avait pu être jusqu'alors, il fut lui-même. Il fut éloquent parce qu'il osait parler, il fut habile parce qu'il osait agir. Il perdit toute méfiance de lui-même au milieu de cette tourbe élégante qui venait à lui les mains tendues. Une fois lancé dans ce monde de la Restauration, Ghavigni eut bientôt découvert que ce monde-là manquait surtout des deux conditions de la durée : la patience et la prévoyance. Il le vit comme l'a dit l'Empereur, aussi loin d'avoir rien appris que d'avoir rien oublié. Race vieillie dans la licence, et qui était revenue de son exil dans ce pays de France comme les canards qui sortent de l'œuf et qui vont se jeter dans l'eau la tête la première, sans savoir si l'eau est profonde ou le courant rapide ; race entêtée d'une foule de vieux chinons sans nom et sans cours sur la place ; vieux parchemins, vieux cordons bleus, vieux drapeau^ blancs, vieilles croix de Saint-Louis, vieille étiquette, vieux trône vermoulu ; ombre édentée et chauve d'un passé qu'ils pouvaient échanger contre le présent. Les insensés i il n'y avait qu'à dire au temps présent : Donne-moi ton intelligence, donne-moi ta force, donnemoi ta science, donne-moi tes jeunes gens, donne-moi ton drapeau, donne-moi ta science des faits et des hommes, donnemoi ta gloire! et le présent leur eût tout donné à ces vieillards, son intelligence, sa force, sa science, ses jeunes gens, sa gloire même, sa poésie, son éloquence, et jusqu'au drapeau de son grand Empereur ! Mais la Restauration a voulu vivre par ellemême et de son propre fonds, ou, pour mieux dire, sur ses pro* près ruines ; elle n'a pas voulu que le temps présent lui vînt en aide. Il est donc arrivé que les jeunes gens se sont passés des vieillards, qu'ils ont marché sans eux, et qu'ils ont battu des mains quand ils ont vu toutes ces caducités se perdre et
disparaître dans la même misère, le même abîme, le même exil.
Une fois qu'il vit sa femme adoptée par chacun et par tous, Ghavigni profita à merveille des avantages de sa position. Toute la société parisienne, dans ce qu'elle avait de plus puissant et de plus noble, passa sous le joug de madame de Ghavigny. EKe, en femme habile, traitait en vraie parvenue ces frivole wurtisans de sa beauté ; elle était la Dubarry de ce monde d
hasard et de noblesse, elle l'accablait de ses caprices et de ses prévenances. Tantôt polie jusqu'à l'humilité, tantôt insolente jusqu'au sarcasme ; caressante , revêche , mauvaise et bonne tour à tour, toujours femme. Cette société oisive, et qui ne demandait pas mieux que de se passionner pour quelque chose, blasée qu'elle était sur les prospérités et sur les revers, s'estima heureuse de se passionner pour cette femme. Laetitia partagea toutes les admirations contemporaines; elle fut aussi fêtée que la comédie de M. Scribe, le roman de Walter Scott ou la musique de Rossini. Cette pauvre Restauration était ainsi faite, elle allait en avant, tête baissée, cherchant les distractions à toute heure de sa vie, comme si elle eût été fondée sur des bases immortelles. Elle voulait à tout prix de l'art et de la gloire, de l'argent et de la poésie, de la puissance, des amours, de l'esprit et de la croyance. Elle a voulu trop de choses, l'ambition Ta perdue; elle est partie on ne sait où Aussi, depuis
ce temps, personne, en France, n'a plus voulu ni art, ni poésie, ni religion, ni amour. De toutes les ambitions du pouvoir passé, il ne reste chez nous que l'ambition de l'argent : nous sommes un peuple bien malheureux.
Comme un homme qui sait à fond le métier de l'ambition, Prosper eut bientôt compris que, pour être un homme important, il fallait être un homme riche : la richesse est le commencement de toute fortune d'aujourd'hui. Donc il commença sa fortune comme tous les hommes sensés la commencent, au hasard. Il y a toujours à Paris un moyen certain de gagner beaucoup d'argent : c'est de beaucoup agir, d'être prêt à toute heure, de peu dormir,, de saluer tout le monde, et pourtant de n'être pas un homme d'intrigue. Il y a encore ce moyen-là : savoir les secrets des ministères, et, quand on sait bien ces grands secrets, jouer à la hausse et à la baisse, en ayant soin le plus souvent de jouer à la hausse quand le ministère est à la baisse, et à la baisse quand le ministère est à la hausse. Or, M. de Chavigny s'était posé de manière à savoir un des premiers toutes les affaires ; sa femme était l'amie intime du duc de Chabriant; elle savait vingt-quatre heures avant le roi les lois qu'on devait proposer, et pourtant c'étaient de formidables lois, des lois qui changeaient le taux de l'argent, qui prélevaient un milliard d'iu-
demnité, qui parlaient de rétablir le droit d'aînesse, des lois contre les blasphémateurs ; c'était, en un mot, le bon temps des secrets d'État. Gomme toute la machine sociale était en jeu, ceux qui pouvaient à propos appliquer leur oreille contre ces rouages compliqués, pour comprendre à l'avance quelques-uns de ces bruits étranges, étaient sûrs d'être les bienvenus de la fortune. Ainsi fit Ghavigni; il dressa sa femme à épier le moindre bruit qui pourrait lui servir. Aussi fut-il riche en vingt-quatre heures. — Un seul jour ou cinquante ans pour faire sa fortune, ce sont les seules fortunes permises de nos jours I
Mais alors, enfin, quand il se vit riche, quand il eut éprouvé cette sensation nouvelle d'un homme qui foule sa terre, qui se couche à l'ombre de son arbre ; quand il se fut bien posé à deux pieds dans son parc, et qu'il se fut dit, en étendant ses bras entre deux mille arpents de terre : « Tout ce que je foule à mes* pieds jusqu'au fond de l'abîme, tout ce qui est ici entre le ciel et la terre, jusqu'au soleil, est à moi, c'est mon bien; l'air et les abîmes, et le ciel intermédiaire entre l'abîme et l'air, tout cela c'est mon bien; » oh! quand il eut réuni ce piédestal, la fortune, à cet autre piédestal, sa femme, qu'il eut de joie! — comme il bondit d'orgueil ! — Gomme cela lui plut de se dire : « 11 y a des hommes, à présent, qui, tout exprès pour me donner de l'argent tous les trois mois, bêchent la terre et mangent du pain noir ; tout exprès pour moi ils sèvrent leurs enfants du lait de leur mère, afin que leur femme nourrisse à prix d'argent l'enfant d'une étrangère ; et cet argent est pour moi ! J'use et j'abuse ! je suis le maître, et je règne ! Et pour m',assurer ma propriété jusqu'à ce que je sois mort, et encore au delà de ma mort, pour que mon caprice soit encore une loi, les prêtres ont déclaré que le roi était légitime ; et tout exprès pour moi, propriétaire, le roi s'est déclaré roi par la volonté de Dieu ! et, tout exprès pour moi, la pairie est héréditaire. » Oh! quelles vives sensations éprouvait son orgueil ! Et il se demandait parfois si c'était bien lui en effet, lui Prosper Ghavigni, du villa pc d'Ampuy, le fils du vigneron Chavigni, le voyageur de la voiture Laffitte etCaillard, l'élève soumis et tremblant de M. le baron Honoré de la Bertenache, l'hôte de la maison de jeu, le
cornac de Laetitia? et il était très-heureux et très-fier quand il se répondait à chacune de ces questions : « Vraiment , c'est moi! »
Notez bien que tout ce bonheur n'avait pas effacé en lui cesgermes précieux de probité et d'honneur qu'il avait apportés en venant au monde. Seulement, à force de réussir, il avait pris son propre sophisme pour la probité et pour la vertu. Il s'était figuré que, pourvu que Laetitia ne lui appartînt jamais, il pouvait la laisser prendre par les autres. Il se figurait qu'il pouvait, sans déshonneur, tendre ce piège à tout venant, pourvu que lui-même il ne se laissât pas prendre au piège qu'il avait tendu. Il s'était défendu d'aimer cette femme qu'il avait destinée à être aimée de quiconque le pouvait servir. Il la trouvait belle, en effet ; mais plus elle était belle, plus son ambition lui disait qu'il ne devait pas succomber à cette tentation qui lui avait rapporté déjà tant de fortune et tant d'honneurs.
Les rapports de Prosper et de Laetitia furent donc les mêmes à Paris que dans leur voyage d'Italie en France. Dans le monde, Prosper et Laetitia, c'étaient le mari et la femme; une fois rentrés chez eux, c'était Laetitia, c'était Prosper ; c'étaient deux étrangers sous le même toit, séparés par un vaste salon ; ce n'étaient même pas deux associés, car Prosper n'eût pas voulu s'avouer à lui-même qu'il était l'associé de cette femme. A son sens, elle était son instrument, rien de plus. Elle était le dé pipé avec lequel il avait joué contre le monde comme on joue de fripon à escroc. Du reste, un jeune époux bien épris, un amoureux dans les huit premiers jours de sa passion nouvelle, n'eût pas été plus empressé auprès de ses amours que Prosper auprès de madame de Chavigny. Il l'entourait de mille prévenances d'esclave; il eût voulu, pour elle, réchauffer l'air du printemps, épanouir la fleur vingt- quatre heures à l'avance, afin que la jeune femme eût un bouquet plus beau le soir; pour elle il ne trouvait pas de tissus assez fins, de diamants assez brillants, de chevaux assez anglais ; il ne trouvait rien d'assez beau et d'assez éclatant pour elle ; il l'environnait de plaisirs, et de fêtes et d'hommages ; il était attentif à son sommeil, au moindre enrouement de sa voix, au moindre voile qui s'étendait sur son regard ; il était en peine de ses rêves, il était tout
entier à elle. Jamais la passion n'étendit sous les pieds d'une femme un plus beau tapis de fleurs ; mais à ces soins minutieux de l'amour s'arrêtait Prosper. Il pouvait, il voulait pour cette femme tout ce que pouvait, tout ce que voulait l'amour ; il pouvait tout, il voulait tout, hors l'amour. Ce qui se passait en leur âme, Dieu le sait ; moi je l'ignore. Pensait-elle à lui? pourquoi pas? il était si beau et si tendre ! Pensait-il à elle? c'est bien possible 1 Peut-on savoir où cela finit, où cela commence? Peut-on savoir comment bat le cœur? Force est donc de s'en rapporter aux apparences. Lui, près d'elle, il semblait calme, sérieux, respectueux et attentif; elle avait tant de jeunesse, Je beauté et de grâce 1 Elle, près de lui, elle était immobile; elle s'abandonnait en aveugle à la pensée qui la guidait ; elle passait, tête baissée, à travers toutes ces fortunes et tous ces honneurs, frayant le chemin à Prosper, lui jetant de côté et d'autre les fruits dorés qu'elle recueillait pour lui à l'arbre de l'ambition. Qu'en pensez- vous? Allons, dites-le vite; ce qu'il y avait au fond de ce dévouement silencieux, c'était de l'amour, mais un amour si bien caché, que M. le duc de Chabriant luimême, ce vieux débris de l'ancienne cour amoureuse et galante, ne découvrit dans la belle Laetitia Laferti qu'une nonchalante indifférence, dont il espérait profiter, l'habile vieillard 1
On disait donc, dans les meilleurs endroits de la ville, que madame de Ghavigny était, avec le consentement même de son mari, la maîtresse du duc de Chabriant, mais la ville ne le croyait pas tout à fait; quanta Ghavigny, il espérait en être sûr. Ainsi, ^1. de Chabriant obéissait à madame de Ghavigny, qui ellemême obéissait à son mari. C'était là, pour un ambitieux, une belle entrée de jeu. Et d'ailleurs, Prosper n'avait-il pas tout ce lu'il faut pour réussir? Il était à la fois courtisan actif, chrétien z élé et spéculateur habile. Ajoutez à tant de zèle et de dévouent, à cette foi si grande, à cette femme si belle, à ce protecteur si haut placé» un grand fonds de mérite et d'esprit, et vous ^rez le secret en entier de cette fortune. En effet, ce que nous avons gagné surtout à la révolution de 89. c'est que, grâce à ^tte révolution, il faut beaucoup de talent, de conduite et d'es- PM, même pour n'être qu'un intrigant heureux.
Aussi l'attention générale fut bientôt du côté de M. de Chavigny; chacun semblait lui dire avec un décevant sourire: Vous êtes heureux, seigneur ! 11 eut bientôt tous les privilèges des plus grands seigneurs : le Gymnase, l'Opéra, les livres nouveaux, le portrait de sa femme en plein Louvre, par M. Gérard, à côté du portrait du roi, le père Ghaussier pour médecin, et le curé de l'Assomption pour confesseur, l'athée et le jésuite à son chevet. Que vous dirai -je, enfin? Prosper eut encore le bonheur d'être vivement attaqué par les petits journaux de l'époque: son nom fut inscrit dans les pamphlets de chaque jour sur la même ligne que le nom des Montmorency, des Rohan, des Villèle, de la duchesse de Berry, de tout ce qui avait un nom illustre et vanté à juste titre. A dater de ce jour-là, rien ne manqua plus à sa faveur; il marcha, dans l'opinion, l'égal des plus puissants et des plus nobles ; il partagea avec eux les sarcasmes de la petite presse, il eut la croix d'honneur, et il fut invité au jeu du roi 1
A' cette époque, si loin de nous en si peu de temps, qui n'était pas une. époque d'égalité comme est la nôtre, il faut vous dire que les moindres distinctions étaient grandes et enviées. Être invité au jeu du roi, ou à la messe du roi, ou à la chasse du roi, c'était recevoir un brevet de gentilhomme; aujourd'hui que le premier venu, quel que soit son rang, s'en va donner une poignée de main au souverain qui passe, vous ne concevriez guère la joie de M. de Chavigny à chaque distinction qu'il recevait de la cour, et peut-être auriez -vous raison aujourd'hui.
Cependant, à chacune de ces faveurs nouvelles, il semblait que Laetitia, l'innocente moitié de notre ambitieux, devait perdre quelque chose de son importance auprès de lui. Eh bien, nous osons le dire à la louange de Ghavigny, cette haute fortune n'avait rien diminué de ses hommages publics, de ses respects extérieurs, de ses petits soins de chaque jour ; au contraire, il rendait à Laetitia les mêmes honneurs et les mêmes respects. Arrivé au faîte du crédit, il la traitait comme il l'avait traitée le premier jour. Une fois en public avec elle, il lui appartenait tout entier: soumission, flatterie, obéissance; en public, il était amoureux de sa femme comme un grand seigneur très-bien élevé, très-ambitieux, qui tient à plaire aux femmes
des autres, et qui commence par plaire à la sienne, en homme qui sait son métier.
Lu reste, toujours aussi réservé quand il était tête à tête avec elle, il ne lui parlait jamais que d'ambition ou de plaisirs, et vous savez que, dans son plan, les plaisirs étaient encore de l'ambition.
Un jour (vous allez croire que je parle d'un siècle), M. et madame de Ghavigny avaient reçu une invitation longtemps sollicitée, et que Prosper, maigre tout son crédit, avait désespéré bien longtemps d'obtenir. Madame la duchesse de Berry, cette jeune femme si vraie et si bonne, — tant de courage et tant de malheur ! princesse italienne et française, poésie italienne et grâce française, cette élégante et bienveillante protectrice de Fart secondaire parmi nous, cette femme qui a fait M. Scribe et M. Auber, qui aurait fait M. Gérard au besoin, madame la duchesse de Berry donnait un bal à toute la cour.
Hélas 1 à l'heure où j'écris ces lignes, elle est captive. La salle de bal des Tuileries a fait place à la citadelle de Blaye, les appartements apprêtés pour la fête se sont abaissés de vingt pieds sur la tête de cette héroine, les fleurs en guirlandes ont été remplacées par des barreaux de fer, les courtisans brodés se sont évanouis devant le commissaire de police en écharpe tricolore; tout s'en est allé, de ce monde royal éclatant sous les bougies, musique, amour, rêverie, dévotion, mensonge, flatteurs. Elle est restée seule entre un vieillard et une femme — toute seule! De ces musiciens nombreux à ses fêtes, elle n'a pas même gardé le Blondel aveugle au pied de sa tour 1 Quoi qu'il en soit, la duchesse de Berry donnait un bal.
Or, c'étaient des fêtes immenses, des joies à tout briser, autel et trône, — un éclat féodal l c'étaient des saturnales au delà de la Gharte constitutionnelle, tout autant que les cantiques de Saint Roch. Les imprudents ! au plus fort de toutes ces magnificences, ni les uns ni les autres ne pouvaient lire le terrible mane, tekel, phares! écrit sur toutes les murailles. C'étaient là des fêtes véritablement nopolitaines ; on dansait sur des fleurs, le Vésuve était au-dessous. Encore une fois, les insensés! ils ne conservaient même pas les habits de leur temps; ils donnaient à l'heure présente les plus brusques démentis ; ils
effaçaient tout le xix e siècle pour aller tout là-haut, à Louis XIV, à Henri III, à François I er , à la soie, à la broderie, aux atours, aux plumes flottantes, que sais-je encore? à toutes les époques de puissances souveraines, auxquelles ils revenaient tant qu'ils pouvaient, dans leurs fêtes. — Innocente rêverie qui n'était pas sans danger! déguisements trop somptueux pour cette royauté d'une heure, et qu'elle a payés par une nudité de toute la vie ! Mais cela était ainsi ; il fallait, à ces prodigues de l'avenir, toutes les révoltes possibles contre le temps présent. Ils se plaisaient à remonter de nouveau le courant rapide qui avait entraîné si loin les rois d'autrefois. Mais cela paraissait beau à cette jeune femme et à ses flatteurs, pendant que le roi dormait, pendant que madame la Dauphine était en prières, de jouer à pile ou face toute cette puissance ; et contre quel enjeu, juste cielt Mais aussi, quand on n'est qu'une monarchie restaurée, pourquoi donc jouer contre le peuple, le plus rude des joueurs, car il est éternel?
Ils se couvraient donc, aux bals de madame la duchesse de Berry, de toutes sortes d'habits d'emprunt. Confiants dans leurs vieux noms, — vieux comme la monarchie, mais aussi usés qu'elle, — ils allaient d'un pas superbe et imprudent jusqu'aux règnes d'autrefois, mêlant et confondant toutes choses au gré de leur envie et de leur caprice. Par exemple, ils voulaient à toute force que le roi de ces fêtes nocturnes s'appela! Louis XIII, et que leur reine se nommât Marie Stuartl Les insensés! il^ jouent avec des royautés vaincues, ils ressuscitent des pouvoirs détruits, ils rendent à l'écho de la vieille histoire des noms devenus ridicules, de formidables qu'ils étaient. L'écho, plus sage qu'eux, ne trouve pas de sons pour les répéter, ces noms dépouillés de tout prestige. Les insensés ! ne dirait-on pas, à les voir, jouer à la légère les rôles de ces majestés d'autrefois, que leur majesté présente est à l'abri de tout orage, et que c'est pour ejux que le paratonnerre a été inventé? Mais cela était écrit là-haut : la vieille royauté touchait à sa fin pour la troisième fois ; le peuple était aux portes du Louvre, ne demandant qu'un prétexte pour entrer... et cependant madame la duchesse de Berry donnait des bals!
N'importe, cela plaisait à madame la duchesse de Berry, et
«ela ne déplaisait point au roi. Il y avait donc bal à la cour. Le vicomte de Chavigny fut invité à ce bal, grâce à sa femme encore et à M. le duc de Chabriant. Croyez bien que c'était enin la dernière fois que Prosper, pour arriver à son but, se servait de son piédestal. Après avoir introduit son mari à l'église, et par l'église, après l'avoir fait monter au pouvoir, Laetitia lui ouvrit la cour. Cette femme le faisait duc et pair de France pour toute la nuit. Pour toute une nuit de bal, Prosper s'appelait Montmorency ; il allait vivre de compagnie avec les plus vieux noms de la noblesse dans les plus vieux temps de la monarchie. Il allait marcher de pair avec tout ce que l'histoire de France, présente et passée, avait de plus illustre et de plus grand. Le voyez- vous, la dague au côté, le pourpoint brodé en or, le manteau fleurdelisé, Dieu me pardonne ! et donnant la main à sa femme, qui est madame la duchesse de Mantoue ou de Valentinois ? Le voyez-vous, prince du sang dans cette nuit royale, presque aussi longtemps prince que Henri de Valois et Henri II, plus longtemps prince que tant de rois de ce monde, qui n'ont pas régné toute une nuit ? Il allait donc tranquillement dans ce bal, l'orgueil au front et la joie dans le cœur.
On eût dit que l'Italienne se sentait à sa dernière heure de puissance , car elle n'avait jamais été plus hautaine et plus belle. Encore une fois elle traînait Prosper à la remorque, encore une fois elle venait de le faire quelque chose ; mais comme, en même temps, Laetitia comprenait fort bien que sa dernière heure d'autorité et de toute-puissance était sonnée, elle se livrait à tout son orgueil légitime et naturel ; elle s'enveloppait royalement dans son noble manteau de drap d'or, doublé d*hermine ; elle fut reconnue reine par des battements de main et des vivats} Toute la cour vint au-devant d'elle. Vous dirai-je tous les noms de cette fantaisie royale, tout le brillant pêle-mêle de cette folie? Ninon de Lenclos, la joyeuse fille, donnant la main à madame de Maintenon; Diane de Poitiers, appuyée sur madame de Tencin ; la reine Blanche, donnant le bras à Marie Stuart, suivie de son page. Or, c'était la duchesse de Berry qui jouait, ce soir-là, le rôle de Marie Stuart; celui qui était le roi n'était alors que le jeune duc de Chartres; le rôle du page était échu à celui qui fut le roi Henri Y,
et qui n'est plus même le duc de Bordeaux, — page exilé d'une Marie Stuart captive et chargée de fersl Et dites donc que les présages sont menteurs 1
L'attitude de Prosper, dans cette noble foule, fut moins assurée que celle de sa femme. Prosper, arrivé à pouvoir se passer de Laetitia Laferti, jusqu'alors son associée et sa compagne-, commençait à rougir du rôle qu'il s'était imposé dans cette ignoble comédie. Maintenant toute son ambition, c'était de briser la chaîne d'opprobre qu'il s'était faite. L'ingrat 1 il ne voyait donc pas que l'orgueil de cette femme lui venait de son profond désespoir, tant elle sentait au fond de l'âme qu'elle de* venait inutile à Prosper? J'avais besoin de vous expliquer avec soin toutes ces nuances de vanité intérieure, pour vous faire comprendre la scène suivante, très-périlleuse à raconter.