LÀ DAGUE AU POING
En effet, à ce dernier bal de madame la duchesse de Berry, entre autres parvenus (or, il n'y avait en ce lieu que des parvenus, à commencer par le roi Charles X), il faut compter Christophe. Christophe s'appelait ce soir-là M. le président Mathieu Mole ; mademoiselle de Chabriant avait nom Isabeau de Bavière, et elle n'avait pas voulu pour la conduire d'autre main que la main de Mathieu Mole. Depuis qu'ils étaient de retour à Paris l'un et l'autre, Christophe et Prosper s'étaient vus rarement. La prospérité de Chavigni était trop soudaine pour Christophe; d'ailleurs mademoiselle de Chabriant eût rougi d'adresser la parole au mari de Laetitia. De son côté, Prosper évitait Christophe, qui était pour lui comme un remords vivant. Partout l'estime et le respect suivaient ce jeune homme ; tout comme lui, Chavigni, il était poursuivi par le bruit^et par les
acclamations de la fcmle. Le soir dont je parle, Chavigni, à l'écart, regardait figurer dans le même quadrille cette jeune et royale Isabeau de Bavière et ce formidable magistrat Mathieu Mole ; il n'y avait que l'innocence de celle-ci qui pût servir de pendant à la vertu de celui-là. L'un et l'autre ils étaient aussi à leur aise dans ces nobles habits d'emprunt que dans leurs vêtements de chaque jour. C'était des deux parts la même beauté sans apprêts, la même passion innocente, le même bonheur calme et chaste de se parler et de se voir. On les regardait avec admiration, avec respect, sans envie. Prosper eût donné sa vie entière pour être regardé ainsi, ne fût-ce qu'un instant.
Cependant ces sortes de joies de toute une foule parée s'en vont bien vite. Cet éclat est l'éclat d'une heure. Quand le roi n'est pas là, la fête ne compte guère ; elle ne compte plus dès qu'il est parti. Ce bal attendu, rêvé, espéré pendant trois mois, après avoir accompli tous ses adultères, toutes ses intrigues, toutes ses ambitions, et peut-être deux ou trois honnêtes amours, touchait à sa fin. Cette contrefaçon vivante du vieux temps, ces jeunes gens en vieux costumes, s'étaient agités toute la nuit dans ce moyen âge de carton doré ; toute la nuit, ils avaient fléchi le genou devant la toute-puissance de théâtre qu'ils s'étaient faite à eux-mêmes ; parodie insolente et dangereuse ! Le matin venu, chaque danseur tombait de fatigue et de sommeil. Ces grandes dames, chargées d'armoiries et embarrassées dans l'ample robe de leurs grand'mères, regrettaient leurs robes plus simples et plus faciles à porter. C'était à voir, ces femmes arrachant les mouches de leurs visages, secouant la poudre de leurs cheveux, soulevant, de leur pied mignon, la longue queue de leurs robes de brocart, mal à l'aise et encore si sveltes dans leurs amples paniers ! Maintenant que leur rôle était joué, ce costume leur pesait, et elles avaient hâte de disparaître avant le jour. Il en était de même pour les hommes. Ces jeunes gens ployaient sous le poids gothique de l'acier ; leurs manteaux brodés étaient lourds à leurs frêles épaules; les plumes de leurs chapeaux retombaient lourdement sur leurs yeux fatigués; le haut-de-chausses et le pourpoint allaient mal à ces tailles faites exprès pour l'habit sans grâce de notre époque : déjà le jour pesait d'aplomb sur ce monde fardé. Or,
quand vient le jour, adieu la féerie, adieu le moyen âge, adieu les troubadours, les héros et les châtelaines; adieu le manoir féodal aux tours gothiques ! tout s'en va. Revenu de ce monde idéal où vous êtes plongé, vous n'avez plus que la réalité toute nue : le château des Tuileries, grande maison sans fossés, sans pont-levis, sans tourelles; la Seine bourgeoise, chargée de baignoires et de bateaux de charbon; et cependant, arrive en même temps le journal de l'opposition rude et fier, et hautain, et ricaneur, qui se fait ouvrir insolemment les portes du château, comme il frapperait à la porte de sa maison.
Ce matin pâle et blême d'une nuit de bal eut bientôt dissipé tout ce qui restait de cette fête féodale. Certes, il n'y a pas de prestige possible sous les rayons de ce soleil qui se lève en même temps sur le roi et sur la Charte. La nuit peut favoriser les tournois et les représentations royales ; mais tous ces hommes d'autrefois, pages, varlets, hérauts d'armes, bouffions et princes du sang, fantômes surpris après minuit, tout s'en va le matin pour faire place au député qui passe, à l'écrivain qui taille sa plume, au poëte qui chante, à la vie réelle. Au reste, ce bal de Madame fut le dernier effort de la monarchie expirante pour revenir, ne fût-ce qu'une heure, à ses beaux jours. Quelque chose, plus terrible qu'un pâle rayon de soleil levant, vint interrompre ce beau rêve que faisait, tout éveillée, la royauté de la France. Le peuple lui-même, l'ombre de ce Banco éternel. qui vient tôt ou tard pour prendre sa place à la table des festins où il n'est pas convié, se précipita sur ces maîtres bienveillants, inoffensifs, qui n'avaient d'autre crime que d'être ses maîtres. — Trois jours de colère ont suffi pour que l'on vendit à l'encan les verres des buveurs, les armures des chevaliers, la livrée du page Henri, la selle de son petit cheval, et jusque votre dernier voile, Marie Stuart de Blaye ! Le bal travesti c* la Restauration, deux choses mortes en naissant, deux anachronisme* pleins de dangers et de traverses, tout cela de va'.: finir en même temps, pour les mêmes causes, et de la mern-' façon.
Chavigni, qui était un homme intelligent, et qui portait son intelligence sur les moindres détails, comprit d'un coup d'ceii les vanités et les dangers de cette fête royale ; il se fit pitié, rien
qu'à se regarder vêtu comme un gentilhomme des temps passés. C'était s'être donné assez longtemps en spectacle à cette foule insensée. Il laissa donc Laetitia au milieu du bal ; et, reprenant dans l'antichambre son manteau de chaque jour, il descendit le grand escalier des Tuileries, et il se mit à se promener de long en large dans la vaste cour, à la pâle clarté de cette sévère matinée d'hiver.
B marchait ainsi d'un pas mécontent, devant ce château noir et sombre au dehors, encore tout étmoelant au dedans, prêtant l'oreille aux accords mourants de la fête, et s'avouant à luimême que cela était bien mal de jouer ainsi, comme de vrais enfants, avec les vieux costumes, les vieilles croyances, les vieux pouvoirs, les vielles armes des vieux temps, quand tout à coup il int tiré de cette espèce de somnambulisme par le profond regard de Christophe, qui plongeait jusque dans son âme.
Dans sa robe de magistrat, Christophe était encore plus imposant que de coutume ; son œil noir et triste était posé sur Prosper, et avec quels reproches 1 Chavigni comprit confusément que cette fois enfin son ami était devenu son juge; et, vraiment, c'était beau à voir ces deux jeunes gens sur le perron des Toileries, l'un qui juge l'autre, dans ses habits de Mathieu Mole et avec un regard aussi beau que celui du grand magistrat, l'autre qui courbe la tête sous son pourpoint d'or et de soie, regardant son juge avec terreur.
— Voilà donc où tu en es venu, Prosper !
— Écoute, Christophe, écoute-moi, répondit Chavigni avec le plus grand sang-froid ; je sais si bien ce que tu as à me dire, que je puis te répondre avant même que tu aies parlé. Oui, rien n'est plus vrai, il y a à cette heure, dans les salons du pavillon Marsan, une femme qui a fait ma fortune. Cette fortune doit t'étonner plus que personne, car toi seul tu peux savoir si j'ai été pauvre, inconnu, méprisé. Tu sais tout ce que j'ai fait pour me tracer une route dans cette foule, qui s'est toujours serrée devant moi Gemme fait le sable en monceau. A qui le faote ?«ù est le crime? Le frère de ma mère, mon plus proche parent après mon père, sans pitié, sans respect pour ma jeunesse innocente et pure, pourquoi mVt-il entraîné dans son sentier de
honte et de ténèbres, le misérable? Que faire alors? que devenir? Comment s'avouer vaincu par le monde? — Un autre aurait succombé, moi j'ai résisté avec fureur. — J'ai été chercher bien loin d'ici un piège où vinssent tomber, tête baissée, tous les hommes dont j'avais besoin pour réussir. Laetitia, cette belle créature, si belle que le palais des Tuileries s'en est ému, m'a servi de piège. On est venu pour la voir, on est venu de toutes parts, et alors force a bien été de me voir à côté d'elle. Alors, cette fois enfin, j'ai forcé toutes les portes, j'ai brisé toutes les barrières, j'ai franchi tous les obstacles ; j'ai été admis, dans cette société pervertie, à faire mes preuves d'intelligence et de courage ; j'ai fait une grande fortune; je suis allé à une grande faveur; je suis devenu une puissance ; j'ai marché de pair avec les plus élevés ; je suis parvenu à tout, même à porter cette nuit un déguisement de prince avec les princes véritables. Voilà comment moi-même, moi chargé des mépris du monde, je l'ai vaincu; voilà comment je l'ai foulé à mes pieds; il a été mon laquais très-humble ; il a porté ma livrée tant que j'ai voulu; il m'a servi avec plus de soumission que si j'eusse été le roi de France ; car, en me servant, il servait ses passions les plus viles et les plus égoïstes ; car, en me faisant puissant et riche, il obéissait à cette belle et éternelle occupation des hommes civilisés, l'adultère. J'ai été le maître de Paris tout entier, grâce à cette femme dont tu me fais un crime, ou plutôt grâce à toi, Christophe, qui m'avais enseigné, par l'exemple de mademoiselle de Chabriant, comment une femme peut nous mettre eu relief. Sois donc béni par moi, Prosper Chavigni, jadis pauvre, inconnu, mendiant, aujourd'hui vicomte de Chavigny, l'électeur Chavigny, Inéligible Chavigny, le grand-officier Chavigny, bientôt, demain peut-être, le conseiller d'État Chavigny, et, comme tu vois, le mignon de Henri III à la cour de France, Chavigny.
Christophe, à ces mots insensés, recula de deux pas. — Moi l dit-il, moi ! Est-ce donc moi qui vous appris à vous servir ainsi de votre femme, et à la livrer en pâture à M. le duc de Chabriant? Eh ! monsieur, qui vous a fait si hardi de comparer mademoiselle de Chabriant, la vertu, avec cette Lœtitia?
— Tenez, dit Prosper, vous avez raison, je suis un méchant aophiste. Le nom de votre bon ange n'a rien à voir en cette af-
faire ; pardonnez-moi si je l'ai prononcé. Attendez cependant, et je vous en supplie au nom d'une amitié fraternelle, attendez que j'aie fait l'effort que je médite pour sortir de cet abîme, si je peux en sortir. Non, mon Dieu i je l'espère du moins, je ne suis pas si déshonoré qu'on le pense. Cependant, à voir l'amitié que tout le monde me témoigne, excepté vous, je sens le mépris qui me gagne. Je suis trop haut placé pour que le mépris ne m'attaque pas à présent. Donc, à tout prix, il faut en sdrtir, c'est là un succès trop affreux! Ohl c'est infâme, en effet Oh! ma main s'est brûlée en touchant à ces grandeurs factices ; j'ai fait du vice à l'heure où le vice n'était plus possible ; je me suis grandi sur le déshonneur à l'instant où le déshonneur ne grandissait plus personne. J'ai mal fait, j'ai mal fait, j'ai mal fait. Il faut que j'en finisse, il faut que je me venge, mon ami; il faut que je rentre dans le monde pur et libre, estimé et respecté, il le faut. Et cela se fera, par Dieu ! et cela se fera vite, et cela se fera à coup sûr et bien, je le jure, je le jure ! .et tu as beau t' étonner, cela se fera en tout respect des bienséances les plus sévères, des préjugés les plus scrupuleux; cela se fera, aussi vrai que je suis un honnête homme, aussi vrai qu'Ampuy est assis sur les bords du Rhône, cela se fera ! ou? et quand? et comment? Chez moi, demain, dans huit jours, tout à l'heure.
Puis il se promenait, rejetant son manteau par derrière, et il se parlait à lui-même, oubliant Christophe tout à fait.
— Oui, c'est cela; j'ai été trop loin, j'ai joué avec l'infamie, l'infamie me retombe sur le front; j'ai voulu déshonorer les hommes, et ce sont eux qui me déshonorent. malheureux ! je suis pris au piège, pris à mon propre piège. Un piège si bien tendu, cependant ! Je suis la victime de mon fatal sophisme. Mais comment faire? comment me sauver? Grand Dieu ! grand Dieu!
Et il se tordait l'esprit et les mains. Et cet homme, qui avait attendu si longtemps et si patiemment l'heure de la vengeance, ne pouvait plus attendre une heure, plus une minute ; son infamie lui pesait à présent plus que sa pauvreté ne lui avait jamais pesé.
C'est ainsi qu'il s'agitait dans tous les sens du désespoir et de la honte ; mais rien ne saurait exprimer cette poignante vio-
lenced'im remords qui vient tout d'an coup, et qui tombe d'un seul bond sur une âme jusque-là tranquille. Lueur horrible dans une nuit profonde ! Ainsi était Prosper. Un seul coup d'oeil de Ghristophe lui en avait dit plus que tout ce que sa conscience avait pu lui murmurer tout bas, dans ses courts instants de repos et de calme. Son. parti fut pris sur-le-champ, il résolut de se laver sur-le-champ de son infamie volontaire, et de tout briser pour sauver sa réputation de probité. — Le cruel !
Mais encore une fois, comment sortir de cette position funeste? et comment en sortir sur-le-champ?
11 est vrai qu'avant d'entrer dans cette fatale carrière d'ambition, il avait eu le soin de se réserver une porte secrète pour m sortir quand il voudrait. Mais comment ouvrir cette porte tout de suite, et sans perdre te fruit d'une retraite si habilement combinée? Il était si malheureux, il y avait tant d'anxiété et de douleur sur son visage, que son ami Christophe fut sur le point de le presser dans ses bras, et de lui dire : — Je t'estime, Prosper 1
Tout à coup (déjà tout faisait silence dans ce château si plein de mouvement, de bruit et de fête, il y avait une heure) tout à coup une femme passe d'un pas rapide. Cette femme, presque échevelée, était suivie de très-près par un insolent cavalier, qu'elle paraissait vouloir éviter avec ardeur. — C'était elle 1 ffun seul bond, Chavigny se précipite vers l'insolent jeune homme, et il l'arrête comme ferait une main 4e fer.
Les voyex-vous tous les trois à la même place, elle triomphante, Prosper en délire, le jeune amoureux humilié à en mourir? La présence de Christophe rétablit l'équilibre entre Prosper et ce jeune homme si brusquement arrêté dans son insolence. Prosper lâcha son bras meurtri, lentement, comme l'oiseau lâche une proie à demi-étouffée, qu'il est sûr de ressaisir aussitôt.
Chavigny dit au jeune homme : — Monsieur, vous insultes x ma femme! vous me ferez l'honneur de m'en rendre raison.
L'Italienne, entendant ainsi parler Prosper, se figura que Prosper était jaloux, enfin. Elle triomphait, l'Italienne, de la foreur tardive de Prosper.
Quant au jeune homme, bien qu'au fond il se crût brave, il se
sentit atterré par cette réparation inattendue que lui demandait M. de Ghavigny avec tant de résolution et de sang-froid. A vrai dire,, en offrant ses hommages à madame de Chavigny, le jeune homme n'avait pas compté sur la colère de son mari, et il s'était arrangé en conséquence. Il avait donc laissé de côté, en entrant dans ce nouvel amour, tout l'attirail galant usité en pareil cas, les petits soins, le mystère, et même son épée. Surpris ainsi, au milieu d'une sécurité profonde, par une colère et par un époux qu'il ne s'attendait pas à rencontrer, le jeune homme ne put s'empêcher de pâlir. Cependant comme il était Français et militaire, il répondit à la provocation de Prosper ce qu'on répond toujours en pareil cas : — Très-volontiers, monsieur \
— Nous nous battrons donc sur-le-champ, dit Chavigny ; le temps est beau, le jour commence, voici encore quelques-uns de vos amis qui viennent à nous ; choisissez vos témoins; mon ami Christophe sera le mien : partons !
En même temps, Chavigni prit galamment la main de sa femme, qu'il reconduisit poliment jusqu'à sa voiture. Il avait tout à fait l'air froid et calme d'un époux offensé, qui n'a aucun reproche à faire à sa femme, si ce n'est d'être trop belle. Le jeune homme, qui se nommait Arthur Berineau, venait de trouver deux témoins, ses compagnons de la garde royale, qui s'étaient attardés avec des gardes-du-corps dans l'entresol des Tuileries, après le bal.
Justement, les deux témoins choisis par Arthur Berineau étaient au nombre des admirateurs les plus fervents de madame de Chavigny. lis furent donc étrangement étonnés en apprenant qu'il s'agissait d'un duel avec son mari, et quand ils virent celui-ci résolu et d'une colère si calme, ils pâlirent en pensant que, huit jours plus tard, cette colère aurait pu les menacer. Ils ne firent donc aucun effort pour empêcher ce duel qui les mettait à l'abri, trop heureux de ne pas éveiller les soupçons de Chavigni en s'opposant à une réparation que le jeune Arthur allait donner à lui seul, au péril de ses jours et pour eux tous.
Cela se fit vite et bien, en gens de cœur. Le bois de Boulogne n'est pas loin des Tuileries. L'aurore de la porte Maillot, formidable clarté qui offense l'œil des plus braves, se tient debout à la porte du bois, raide et sèche à toute heure, et taute prête à bien
recevoir quiconque arrive porteur d'un pistolet ou d'une épée. Pâle et funeste clarté, le crépuscule du matin, au bois de Boulogne, ne ressemble à rien de ce que les poètes élégiaques, épiques ou champêtres, ont écrit sur le lever du soleil. Ce n'est plus le même arbre, ce n'est plus le même chant des oiseaux, ce n'est plus le même soleil levant. La fleur y perd sa douce et suave couleur ; l'allée tortueuse y perd le charme de son mystère. Tout se dénature dans cette forêt civilisée. Le meurtre habite sous ses ombrages tout le jour, et surtout le matin et le soir. Je ne sais pas comment, sur les deux heures, il y a des femmes en calèche qui viennent y rire et folâtrer, sans songer que le gazon qu'elles foulent et les allées qu'elles parcourent sont tachés de sang. Ils étaient donc au bois de Boulogne tous les cinq, fort résolus et fort bien disposés. Ils n'avaient oublié qu'une seule chose : d'apporter des armes avec eux.
Arthur Berinean fut le premier qui s'écria : — Nous n'ayons ici ni épées, ni pistolets, monsieur 1
— Qu'importe? dit Prosper; n'avons-nous pas, vous et moi, un poignard à notre ceinture? Allons, courage! vous vous battrez comme au vieux temps ; vous soutiendrez jusqu'au bout votre rôle de jeune amoureux. Quoi de plus juste? Mon gentilhomme, grâce à nos poignards, nous nous verrons de plus près. De quoi vous plaignez-vous ? nous portons à notre côté l'arme de notre costume. En avant donc, messire, et dégainons !
M. Berineau, voyant les témoins garder le silence, tira son poignard et le saisit d'une main forte. C'était un jeune homme médiocrement habile à l'escrime, comme cela convient à un galant homme qui tient à savoir défendre sa vie bien plus qu'à attaquer celle d'autrui. Disons aussi, à la louange de Chavigni, qu'en ceci il se privait d'un grand avantage, et qu'il y allait aussi bon et franc jeu qu'Arthur. Seulement, Chavigni avait cette grande supériorité sur M. Berineau: c'est que, froissé comme il était par l'opinion, et surpris à l'improviste comme il l'avait été par le mépris de ce Christophe, son ami et son témoin, il lui importait fort peu de tuer ou d'être tué.
Les deux champions s'avancèrent l'un sur l'autre. Ceci déconcertait toutes les habitudes reçues. A les voir, en costumes de comédiens, se mesurer dans ce duel étrange, on eût dit de quel-
que scène mal faite du mélodrame moderne. Cependant rien n'était plus sérieux que ce duel. Ils se tenaient ! ils se voyaient de si près 1 — à un demi-pied de distance 1 Ils furent calmes d'abord comme cela arrive toujours en commençant ; mais bientôt, quand le fer eut senti le fer, quand le grincement de ces deux âmes se fut électrisé à ces deux lames, quand ils se virent bien face à face, tous les deux altérés de sang, le feu aux yeux, le sourire aux lèvres, — insolents tous les deux jusqu'au meurtre, ce fut alors un formidable combat d'une minute, qui dura un siècle. — A la fin, Arthur Berineau tomba sur la face, frappé à la poitrine d'un violent coup de poignard. Ghavigni regarda tomber son rival.
Ce qui est triste, quand un homme meurt ainsi frappé, c'est que, d'ordinaire, il se croit forcé de s'improviser une belle mort. Le duel, cette méchante comédie, ôteà la victime toute la naïve nonchalance du trépas ; on joue sur le terrain le cinquième acte d'une tragédie ; on se drape dans son manteau sanglant, comme si on n'avait plus qu'à voir baisser la toile et à rentrer dans la coulisse. Ainsi mourut Arthur Berineau. Il tendit la main à son meurtrier, et, d'après l'usage immémorial, il se prépara à consacrer ses dernières paroles à la justification de madame de Ghavigny.
Mais le vainqueur eut trop de générosité pour souffrir que le trépas de ce jeune homme fût ridicule. Chavigni, sous le calme apparent des témoins d'Arthur, devinait le sourire prêt à naître, à propos de la confession du blessé. Il eut donc pitié des derniers moments du pauvre Arthur ; il s'assit à terre près de lui, et, relevant sa tête appesantie: — Ne dites rienl monsieur le comte, pas un mot; ne parlons pas de cette femme; ce n'est pas pour cette femme que vous mourez ; que m'importe cette femme? Vous mourez pour moi, monsieur, pour moi déshonoré par le monde, à qui le monde demandait la vie d'un homme ou la mienne 1 Vous mourez parce que j'ai voulu jeter au monde en holocauste une noble victime, un homme pur, qui n'a fait d'autre faute que de vouloir être vicieux avec le vice du monde. Ne vous inquiétez pas de cette femme. Pensez à votre mère, monsieur 1
Arthur pensa à sa mère tout bas. — Sa pauvre mèrel Mais
avant de mourir, il songea qu'il fallait penser tout haut à sa maîtresse, toujours pour obéir à l'usage. Il ouvrit donc sa poitrine, sur laquelle pendait un médaillon qu'il envoya à Élisa.
11 mourut, le beau jeune homme, à la suite d'un bal, pour une femme qui n'était pas la sienne, pour expier la honte d'un autre l il- mourut dans des habits et dans des sentiments «^emprunt.
Il mourut tout à fait comme la maison de Bourbon est morte. • Plaignez-le !
Et plaignez-la !
Christophe, avec le hardi bon sens qui ne l'avait jamais quitté, avait compris tout d'un coup la nécessité de ce duel. Il l'avait même autorisé de sa présence, et tout bas en lui-même il faisait des vœux pour que Ghavigni payât de son sang, mais non pas de sa vie, le déshonneur qu'il voulait payer avec le sang d'un autre. Christophe fut à ce duel comme il avait déjà été au jeu et au vice, spectateur immobile, mais non pas sans émotion et sans pitié.
Quand Prosper, sorti du bois de Boulogne, se trouva seul avec Christophe, il lui dit :
— Christophe, merci. Tu ne m'as pas abandonné cette fois encore, même pour le meurtre. Ce que j'ai fait, je l'ai fait pour le monde; ce duel me réhabilite, j'en suis sûr, comme le monde veut qu'on se réhabilite. Je suis tranquille de oe côté, à présent. Mon adultère a le sang qu'il lui faut, il est lavé. C'est beaucoup pour eux, mais ce n'est pas assez pour moi. Je ne veux pas monter d'un degré de plus à l'aide de ce duel ; je ne veux pas faire un marchepied de ce cadavre. Plus de piédestal pour moi! je veux briser le mien devant toi-même et devant tous. Écoute, et sots fidèle au rendez-vous que je te donne ! C'est aujourd'hui dimanche; dans six jours, à onze heures, l'heure du bal, viens chez moi ; j'y donne une grande fête, c'est la dernière. Ne manque pas, sois exact. Et à minuit, l'heure des fantômes, si à toi, et si aux autres, et si à tous, si à moi-même, je ne démontre pas que je suis net et pur de toute souillure, si je ne vous prouve pas à tous que ce que vous appelez tout bas mon infamie est votre infamie et non pas la mienne, je me tue avec ce poignard !
Ceci dit, les deux amis se séparèrent. Prosper, rentré chez
lui, envoya à la friperie ses habits de duc; il garda seulement le poignard.
Christophe attendit impatiemment le samedi fatal ; à chaque instant il se demandait par quelle issue son ami • sortirait du gouffre où il était tombé.