LES DERNIERS APPRÊTS
Déjà toute une semaine s'était écoulée depuis ce duel, dont le bruit avait rempli toute la ville. Le jour fatal de son rendezvous public avec Christophe, Chavigni se rendit le matin dans la chambre de sa femme. Il la trouva plongée dans une longue et pénible rêverie C'était la première fois de sa vie que Prosper entrait dans l'appartement de cette femme. Jusqu'à présent il s'était arrêté résolument sur le seuil de cette porte; il s'était fait de cette réserve un point d'honneur; il n'est donc pas étonnant que Lœtita Laferti n'ait pas entendu Prosper; elle l'attendait si peu! Lui cependant, les bras croisés, regardait cette femme si frivole au dehors, si pensive quand elle était toute seule. Cela l'étonnait de la surprendre dans une attitude qui n'était ni de l'orgueil, ni de l'amour, ni de l'ambition, ni du plaisir.
Mais elle, la profane, combien elle fut étonnée à son tour quand elle vit dans sa chambre, à ses côtés et dans l'intimité du matin, Prosper de Chavigny en personne I Elle poussa un long cri d'effroi que je ne saurais vous rendre ; la jeune fille de seize ans, surprise à minuit par un homme, n'a pas un cri Phi8 rempli d'épouvante. Ce cri de terreur alla frapper Târne de Prosper.
— Je vous demande pardon, madame, lui dit-il, devenir ainsi vous surprendre chez vous; mais j'ai une grande faveur à vous
demander, et j'ai été bien aise de choisir le moment où vous étiez seule.
A ces mots, Laetitia, quittant son air effrayé, redevint tout à fait l'Italienne au sourire moqueur, au regard insolent. Ce regard et ce sourire étaient la seule supériorité qu'elle eût conservée sur Prosper.
— Monsieur, dit-elle, quel est le nouveau projet qui vous pousse? Il faut que ce soit un projet d'une haute importance, pour que vous veniez me voir si matin, chez moi et dans ma chambre. Quel besoin avez-vous donc encore de ma personne? Quel est l'homme, quelle est la puissance du jour qu'il me faut séduire encore? Oh 1 monsieur, n'êtes-vous pas las enfin de tant de prostitutions de tout genre? N'avez-vous donc pas assez d'honneurs, et faut-il vous déshonorer plus longtemps?
A ce langage inaccoutumé, Chavigni devint pâle, d'une pâleur mortelle. Il voulut encore essayer sur cette malheureuse créature la fascination toute-puissante de son regard, mais, cette fois, ce regard fut sans force et sans puissance. Alors Chavigni voulut parler, mais Laetitia lui imposa silence, et se levant de la chaise longue sur laquelle elle était couchée, elle bondit dans la chambre comme une jeune lionne, renversant les meubles sur son passage, brisant les porcelaines et les flacons de sa toilette. Elle était bondissante, elle était échevelée, elle était toute nue 1 elle était superbe 1
— Monsieur monsieur 1 disait elle, pas un mot de plus, je ne veux pas vous entendre : c'est assez d'infamies comme cela, monsieur ; je suis lasse de ce triste métier d'esclave auquel vous m'avez condamnée. Je ne veux plus de ces vils calculs de boudoir; je ne veux plus être ce que j'ai été trop longtemps, la très-humble servante de votre ambitition. Loin de moi, monsieur, ce titre de votre femme et de vicomtesse 1 Je veux redevenir ce que j'étais, Laetitia, l'Italienne, il est vrai, mais enfin heureuse à ses heures, maîtresse de sa tristesse et de sa joie, de sa haine et sa colère, de ses larmes et de ses sourires. Je ne veux plus être la récompense promise à tous vos désirs, le but proposé à tous vos protecteurs, la pomme d'or jetée sur votre chemin, pour qu'en se baissant vos rivaux vous laissent gagner le prix de la course.
Écoutez-moi, monsieur, ceci est une parole suprême : à dater de ce jour, je reprends la propriété de mon âme et de mon corps. Je n'ai plus un seul sourire à vos ordres ; ce serait le roi lai-même qu'il faudrait vous séduire, oui, le roi lui-même, demain, vous ferait duc et pair à condition de me baiser la main, le roi n'aurait pas ma main, j'aimerais mieux la brûler dans la fournaise, moi, moi-même, la Laetitia si soumise, si dévouée, la Laetitia qu'on appelle en tout lieu la Laetitia Chavigny du duc de Cbabriant 1
Elle bondissait, elle se tordait les mains, elle se regardait dans la glace, puis elle s'écriait de nouveau :
— Oh 1 oui, je suis bien vile d'avoir pris sur moi toutes ces infamies; je suis bien vile d'avoir consenti à servir ainsi de piège à loup aux dupes de votre ambition ! Oh I oui, je suis une misérable femme d'avoir changé les plus nobles passions du cœur en un guet-apens de cour ! Oh ! oui, vous m'avez lâchement perdue ! je n'étais pas faite pour me laisser aimer ainsi sur un bon signé de vous, par ces Français de soixante ans, cadavres chargés de croix et d'honneurs et qui sentent déjà la tombe. Laetitia était faite pour mieux que cela, grand Dieul Jésus sauveur ! tu l'avais faite, ta Laetitia, pour le bonheur des Italiens de dix-huit ans ! Laetitia devait servir à la gloire, à la passion, à l'amour de l'artiste. Elle était plutôt faite pour être la maîtresse d'un brigand de la Calabre, que pour servir de marchepied fangeux à un vil intrigant des Tuileries ! Donnezmoi un musicien, donnez-moi un peintre, donnez-moi un sicaire, donnez-moi un cardinal, donnez-moi un batelier des lagunes ; mais, par Dieu ! ne me donnez pas un conseiller d'État, ni un vieux général d'Empire, ni un exilé d'Angleterre, ni aucun de ces débris français de Bonaparte ou de Louis XVIII, dont la dernière Vénitienne ne voudrait pas pour être son jouet d'une heure! Donnez-moi du pain noir, donnez-moi la marque, la prison et l'hôpital ; mais, par Dieu ! ne me donnez pas vos robes de soie achetées par des sourires qui font horreur; mais, par Dieul ne me menez pas dans vos églises, où l'encens est infect, où le pavé est boueux, où la sainte Madone est horrible à voir, où le prêtre est sombre et brusque ; moi, je n'aime pas cela, voyez-vous; moi, je n'aime pas votre France : c'est un
suage, c'est une pluie, c'est un hiver. Ainsi donc, monsieur, rendez-moi ma liberté, sinon je la prends sur l'heure. Vous êtes vicomte, vous êtes riche, vous serez conseiller d'État demain, à ce qu'on dit; que voulez-vous de plus? Moi, pourtant, à l'heure qu'il est, je suis plus ambitieuse que vous; moi, à présent, je veux redevenir ce que j'étais jadis, la jeune et belle Laetitia, l'amour des hommes, l'envie des femmes, la gloire et le bonheur de l'heure présente ; laissez-moi, laissez moi 1 Avec ma beauté, ma jeunesse et ma misère, je vaudrai toujours mieux que vous.
Disant cela, il est impossible de savoir combien cette femme était éloquente, était admirable. Prosper, ému, confondu, la regardait parler sans trop l'entendre, comme on regarde une belle personne de théâtre qui parle une langue inconnue. Quel changement dans cette femme ! quelle grandeur ! quel courage i Ifais enfin, que croire? que penser? que faire? Pour elle, la pauvre vertu sans courage, quand elle eut bien donné cours à son indignation, elle s'assit au pied de son lit de soie, et, couvrant ses yeux de ses belles mains, sur lesquelles retombaient ses longs cheveux, elle resta là, ne songeant plus même à sa colère, soumise de nouveau à son maître tout-puissant, et toute prête à obéir encore au premier ordre de l'ambitieux.
Chavigni comprit tout d'un coup cette transition subite; il comprit que cette colère, irruption d'un instant, n'était pas encore le dernier mot de cette malheureuse. Pour la première fois de sa vie, Prosper eut un moment de- joie sans mélange, car il comprit qu'il ne lui serait pas impossible d'estimer cette femme. Il s'approcha d'elle alors, et, quittant les formes respectueuses pour le ton de l'amitié, il lui dit avec sa voix si douce et qui allait au cœur de toutes les femmes :
— Laetitia ! chère Laetitia!... Elle, alors, ôtant ses cheveux de ses joues et ses mains de ses yeux, le regarda pour savoir si ce mot, chère Lœtitial ne lui était pas adressé par quelque bouche italienne de ses beaux jours ; elle vit Prosper, elle le vit presque tendre, et elle le prit en pitié.
— Oui, lui dit-elle, aimez-moi un peu, car ce que j'ai fait. je l'ai fait uniquement pour vous, et à présent je reconnais que j'ai tort, et que ma colère est une faute. Que suis-je, en effet,
et qu'étais-je, en effet, quand vous m'ayez trouvée? la belle chose ! une Italienne sur la branche, qui peut-être eût été doublement perdue, par sa beauté et par sa misère. C'est vous le premier qui m'avez appris ce que valaient ma beauté, ma jeunesse et ma misère. Vous m'avez appris comment je pouvais tirer parti de ces doux trésors en n'y mettant rien de mon cœur. Vous m'avez corrompue, il est vrai, mais chastement corrompue. Yous m'avez enseigné l'art d'être en même temps une coquette et une honnête femme. Je vous dois des actions de grâce pour toutes les peines que ma corruption vous a données ; d'ailleurs vous avez été loyal avec moi, et de votre ambition satisfaite j'ai profité autant que vous. Il est donc vrai, tant que notre contrat ne sera pas rompu d'un commun accord, j'y dois être fidèle, à mes risques et périls. Ainsi, je vous en supplie, ne tenez nul compte de cette colère de tout à l'heure. Allons ! ordonnez, mon maître; quel est l'homme que je dois subjuguer ce soir ?
Elle souriait, la noble fille ; mais, cette fois, c'était un sourire si malheureux, qu'elle eût fait pitié au plus insensible libertin. — Vraiment, Laetitia, dit Chavigni, déjà fort ému au fond du cœur, je ne vous fais aucun reproche de votre colère. Vous avez raison, c'est un triste et vilain métier que nous avons fait là tous les deux ; mais, Dieu merci ! notre acte de société touche à sa fin; notre pacte sera rompu ce soir, dès ce soir, entendez-vous? Ainsi, demain vous redeviendrez votre maîtresse, et moi mon maître. Du courage ! Je ne vous demande plus qu'une faveur bien simple.
Vous avez conservé vos habits d'Italienne, Laetitia?
— Oui, dit-elle, je les ai conservés, et bien souvent je les regarde pour les comparer, en pleurant, ces simples et faciles vêtements, aux habits de grande dame française que vous m'avez forcée de porter.
— Ce soir, reprit Chavigni, ce soir, dans une fête que je donne, il faut remettre vos habits; il faut, quand je vous appellerai, que vous entriez dans votre salon vêtue ainsi que je vous ai rencontrée le premier soir, comme une jolie fille qui chante de sa plus joyeuse voix sa plus douce chanson. Consentez-vous à cela?
— C'est donc encore un bal masqué ce soir ? dit-elle ; et cependant, seigneur, voici huit jours que nous sommes entrés dans le saint temps de carême, et que le mercredi des Cendres a jeté sa poussière sur nos fronts humiliés.
— Je vous dis et je vous répète que, ce soir, je veux que vous soyez chez moi telle que vous étiez avant que vous ne fussiez ma femme. N'oubliez pas votre croix d'argent.
Cela dit, Prosper rappelle toute sa force d'âme, et il se prépare pour le bal.