LE MASQUE TOMBE, L'HOMME RESTE
L'heure venue, les salons de M. le vicomte de Chavigny furent ouverts. Ce jeune homme était encore le favori du grand monde: sa femme était si belle 1 et lui, il était si heureux.... et si brave! Sur le tard, la cour de l'hôtel se remplit d'équipages; les salons se remplirent d'hommes et de femmes; seulement, comme c'était ici le supérieur qui venait chez l'inférieur, chacun se mit à Taise chez Prosper, et les conversations particulières s'établirent bientôt au milieu du bal qui commençait.
Prosper se tenait debout à la porte d'entrée, mais caché dans la foule. Près de lui était Christophe, impatient de savoir le mot de cette fatale énigme. Son ami le reçut gravement, en homme qui est sûr de sortir, à sa gloire, d'une épreuve difficile. Difficile épreuve, en effet, car il s'agissait de démontrer à toute cette assemblée de sceptiques et de vicieux qu'il n'était pas ; nfâme, lui, Prosper de Chavigny, poussé par sa femme et es amoureux de sa femme à la richesse et aux honneurs, rut un des premiers, à la porte du premier salon, M. le e Chabriânt.
Lisez après-demain le Moniteur, monsieur le conseiller
d'État, dit M. de Chabriant à Chavigni. Chavigni le salua avec respect.
Christophe regarda Proper.
— Ah 1 dit tout bas Prosper, je n'ai pas besoin de te faire cette histoire ; toute la ville dit et répète que monsieur le duc est ramant de ma femme. Mais, patience, je ne suis pas encore à minuit.
Après M. le duc de Chabriant, fut annoncé un des gros seigneurs de la finance. Il entra la tête haute, quoique en saluant fort bas. Cet homme d'argent sentait sa force depuis le crâne jusqu'au torse exclusivement; il était gentilhomme jusqu'à son portefeuille ; passé la ceinture, il redevenait un plat valet
— Ce gros homme, dit Prosper à Christophe, ne m'a pas prêté son argent, il est vrai, mais il est le premier qui m'ait fait jouer sur les fonds publics; il m'a appris, en ami dévoué, tous les mystères de cet honnête jeu, où se ruinent à coup sûr les joueurs qu.i sont pauvres et honnêtes; il m'a fait entrer dans les petits détails de cet agiotage de tous les quarts d'heure ; il m'a enseigné le mensonge politique, et c'est grâce à lui que j'ai su enfin comment, en fait de Bourse, la vérité peut devenir mensonge, et comment le mensonge peut être vérité; il m'a appris tout cela, il m'a fait jouer à coup sur, il a joué avec moi et pour moi. C'est un digne homme ! aussi, en revanche, il a conduit plus d'une fois madame de Chavigny au bois de Boulogne, ayant bien soin de la faire passer par les allées les plus fréquentées, dans sa calèche découverte, son voile flottant à l'air. Misérable vanité! Cet homme, vois-tu, avec lequel j'ai gagné un million, je le hais plus, mille fois, que le noble duc, qui ne nous a donné qu'un écu d'or, à la messe, un jour de quête. Ce gentilhomme, tout vieux qu'il est, aime les femmes pour elles-mêmes. Il a aimé la mienne avec toute la décence possible ; il a enveloppé son amour dans le mystère le plus profond; il ne l'a jamais tutoyée, j'en suis sûr, même dans le tête-à-tête ; il ne l'a compromise, s'il l'a compromise, qu'à force de politesse et de respects. Mais l'homme d'argent, sa passion n'a été qu'une vanité insupportable ; il a produit ma femme au dehors comme il eût produit une livrée nouvelle. Tu vois bien ce gros corps, ces petites jambes, ce regard indécis, cette tournure de danseur de
l'Opéra! Voilà notre homme 1 l'homme qui nous a enrichis. Cela te cause un profond dégoût, Christophe? Oh! tu as raison; mais donne-moi une heure ayant de me maudire, et après, si je ne tiens pas ma parole, crache-moi au visage.
Christophe se contenta de ne rien répondre, et Prosper continua:
— Regarde cet homme pâle et sec, à l'œil creux, au teint jaune, profond politique s'il en fut; eh bien! cet homme, il a tenu ma destinée dans ses mains puissantes. Il avait besoin de moi, ou plutôt la patrie avait besoin de moi; car, tu le sais, je suis actif, infatigable, intelligent, propre à tout; et cependant il ne m'accordait pas un regard. Son antichambre seule me fut ouverte, parce qu'il aimait à savoir que son antichambre était pleine. J'y allais tous les jours, j'attendais, implorant une place, — de quoi vivre et porter un habit neuf tous les trois ans. Rien I rien pour moi ! Ils sont tous faits ainsi, ces habiles de la Restauration. Ils n'ont tendu la main à aucun homme d'une certaine valeur; ils n'ont découvert aucune habileté cachée; ils se sont crus assez forts, les insensés 1 pour se passer du concours des jeunes gens sans naissance et sans fortune, et ces mêmes jeunes gens les renverseront d'un souffle quand le temps sera venu. Eh bien! cet homme sec et pâle, sourd à la voix de ma misère quand ma misère était seule et tremblante, il est accouru à moi aussitôt que j'ai eu ma femme. Je lui demandais à genoux une place d'expéditionnaire dans ses bureaux, il s'est jeté à mes pieds pour me faire son égal quand j'ai eu ma femme; regarde I le voilà accordant des places et des honneurs à sa passion du moment.
— Et celui-ci, reprenait Prosper, ce petit jeune homme sautillant, souriant, qui essaie ses jolis doigts sur le piano ouvert, et qui se regarde à toutes les glaces, — qu'aurait-il fait pour moi si je n'avais pas eu ma femme? Tel que tu le vois, celui-ci est un juge; il fait partie de la loi ; c'est lui qui la jette à nous autres dans la foule. Il m'aurait fait perdre, sans ma femme, tout l'argent que j'ai gagné avec le financier, grâce à ma femme. Ce petit juge, Christophe, regarde-le bien, c'est un misérable qui rédige un jugement aussi brutalement que personne, et qui pouvait me perdre en trois mots. C'est un de mes amis les plus
chauds, les plus prononcés, à présent qu'il a parlé à ma femme ; cela le met en effet à un si beau' degré ! Faire la cour à une femme qui est aimée à la fois par le grand seigneur, par l'homme d'État et par le financier, ces trois pouvoirs !
— Et enfin, ce troisième qui m'a donné la main tout à l'heure ayec un air si amical , un bon jeune homme, sur ma parole, très-honorable, très-honoré, très-homme du monde; eh bien, lui aussi il aime ma femme, uniquement parce qu'il est mon ami intime. Il a voulu me couvrir d'infamie d'une manière trèsnaturelle, tout simplement par amitié; et moi, je me suis laissé couvrir d'infamie par cet ami intime d'une façon très-désintéressée aussi, et sans lui rien demander en retour. Aussi, il a été fidèle au contrat. Comme il m'aime ! Il m'aime autant que si j'étais son frère; jl se battrait en duel pour moi au besoin, car il sait que j'aime à me battre en personne, de même qu'il me prêterait tout son argent, car il sait très-bien que je n'en ai pas besoin. Ainsi donc, Christophe, tu vois comment j'ai acheté mon entrée à la cour par ma femme ; ma fortune pécuniaire par ma femme ; ma fortune politique par ma femme ; mes amitiés privées par ma femme ; tout par ma femme ! N'est-ce pas, je te prie, un beau contrat où j'ai joué le rôle d'homme habile, et dans lequel les autres ont fait le métier de dupes? N'est-ce pas un beau marché? Répondez -moi, répondez-moi!
Christophe était anéanti. Il n'avait jamais eu l'idée d'une corruption si effrontée. Le chaste et vertueux souvenir de mademoiselle de Chabriant, l'idée seule qu'elle allait tout savoir, le tira de ce rêve funeste. L'opprobre apparent de Prosper lui fit peur ; il se leva lentement de son siège.
— Adieu, dit-il à son ami, adieu! Si je n'étais que seul à partager votre opprobre, peut-être vous ferai s-je encore ce sacrifice; mais il y a, au ciel et ici-bas, elle et Dieu! qui ne le veulent pas.
Mais Prosper le retenant d'une main ferme : — Ce n'est pas là ce que tu m'avais promis, Christophe Je te demande encore dix minutes.
En même temps, Prosper allait chercher l'héroïne malheureuse du dernier acte de cette abominable comédie.
Laetitia était dans son boudoir, assise encore à sa toilette,
mais sans y prendre aucune espèce d'intérêt. Pour obéir à l'homme dont elle portait le nom, elle avait mis sa robe d'Italienne, leste et piquante, et laissant voir ses deux pieds charmants : elle n'avait oublié ni sa chaîne d'argent, ni ses longues dentelles noires. Elle était belle ainsi ; mais, sous ces habits évaporés du joyeux Midi, sa tristesse ne lui allait pas : il était facile de voir que cette fois la jeune femme mentait à soa costume. A peine s'étaient-ils séparés depuis trois ans, elle et son habit natal, que déjà ils ne se comprenaient plus. Elle était donc à attendre, dans cet état moitié veille, moitié songe, si pénible et si fatigant pour l'âme, les derniers ordres de Chavigni.
Prosper entra. — En vérité, dit-il, en la voyant si pâle et si triste, en vérité, notre belle Lsetitia ne se ressemble guère à elle-même. Quoi donc! je la prie ce matin de s'habiller comme une Italienne, et la voilà ce soir qui ne prend que la livrée italienne, laissant de côté les plus beaux attributs de l'Italie, la joie et le sourire velouté, et l'œil qui brille, et le sein qui bat! Pourquoi donc ne faire les choses qu'à demi? Pourquoi cet air rêveur dans ces habits de fête? Pourquoi cette tristesse du Nord dans celte loyale nudité du Midi? Allons, ma belle associée, allons, mon habile compagne, songez que c'est là ma dernière volonté. — La dernière 1 Et au bout du compte, la fortune et la liberté, madame 1 Allons, courage 1 prenez-moi un air plus folâtre, profitez davantage de ce pied mignon et de ce bras fait au tour; votre gorge me paraît bien couverte aujourd'hui, mignonne. Mais qu'avez-vous donc? qu'avez-vous donc? Je le veux ! écoutez bien 1 II faut que vous paraissiez ce soir telle que je vous ai vue la première fois, folle et vive, et si heureuse de vivre, d'être belle et d'être admirée ! Il faut que vous redeveniez la jeune femme sans ambition, mais non pas sans amour, qui regarde l'avenir, et avec le plus charmant et piquant sourire de l'espérance et de l'amour.
Elle, cependant, pauvre femme fascinée, elle se mit sur-lechamp à sourire, sur-le-champ elle se leva folâtre et rieuse, elle laissa son allure de* comtesse pour la vive allure d'une Vénitienne un jour de carnaval.
— Allons donc, seigneur, dit-elle à Chavigni, allons, ton Italienne est prête 1 Viens avec moi, mon joyeux jeune homme,
viens, viens, viens, viens ! ma joie est toute prête. Allons donc, la gondole ! allons, la sérénade 1 allons, la mascarade vénitienne ! Tu le veux? me voilà! — Ainsi elle parlait, et son sourire était si triste ! Cependant, comme je l'ai dit, peu à peu les salons de M. de Ghavigny s'étaient remplis du plus beau monde. Bientôt cette foule oisive et curieuse, n'ayant plus rien à se dire, s'inquiéta de ses hôtes. — Où était M. de Chavigny? où était la vicomtesse? Les femmes étaient impatientes de revoir ce beau jeune homme; les hommes ne songeaient qu'à Laetitia. En effet, madame de Chavigny était si belle, que la mort du jeune homme tué par son mari avait bien pu étonner tous les amants qui l'entouraient, mais sans en faire reculer un seul. Les hommes s'étaient promis tout bas d'adorer toujours cette femme, seulement ils se premettaient en même temps d'être plus prudents à l'avenir et de ne pas l'aimer à la face de son mari, puisqu'il ne l'entendait pas ainsi. L'adultère, de sa nature, est une lâcheté plus ou moins hardie ; si l'adultère reculait devant cet époux devenu tout d'un coup si irritable, c'était pour revenir plus tard à pas de loup et durant son sommeil. C'est ainsi que par les hommes et par les femmes, M. et madame de Chavigny étaient impatiemment attendus.
Tout à coup un grand éclat de rire se fait entendre derrière la porte du salon : c'était Laetitia qui riait, comme pourrait rire aux éclats un baladin de carrefour. Le gracioso qui s'en va dans les rues de Milan, débitant à tous et à chacun les mélodiesbouffonnes de Rossini, ne s'J" prend pas autrement pour attirer l'attention et l'aumône du soldat qui passe. On fit silence; chacun était debout, le cou tendu, la poitrine oppressée : on. attendait. Tout à coup entra M. de Chavigny, tenant cette femme par la main, mais d'un air si hautain et si fier, que chacun put se dire et sans savoir comment, que cette femme était, perdue. Cet homme, du haut de son dédain pour tout ce qui l'entourait, fut écrasant outre mesure. On ne comprenait pas* encore ce qu'il allait faire, mais l'on comprenait qu'il allait se* venger.
Chavigni, impassible et fier, traversa lentement le salon ^ montrant Laetitia à tous telle qu'il l'avait trouvée, pauvre,, humiliée, vêtue au hasard, belle au hasard, véritable Italienne »
sans passion présente, qui attend l'occasion de se passionner pour quelque chose. C'eh était fait! la funeste association de Chavigni avec cette femme était brisée. Il fallait voir les femmes, à l'aspect de Laetitia ainsi faite 1 Comme elles étaient humiliées de l'envie qu'elles lui avaient portée ! l'envie, cette admiration suprême de la femme! Il fallait voir ces hommes, à l'aspect de Laetitia ainsi humiliée ! comme ils regrettaient les respects, et les hommages, et les bassesses de tous genres dont ils l'avaient entourée ! De Laetitia, les regards se portaient sur Chavigni ; et plus on accablait cette femme de mépris, plus on s'accordait à trouver ce jeune homme digne de sa haute fortune; seulement on le plaignait d'être un mari si malheureux.
Car ces hommes et ces femmes stupides, se rappelant tout à coup le duel d'il y avait huit jours, n'allèrent-ils pas se figurer, ô ciel ! qu'ils assistaient tout simplement à une scène de jalousie bourgeoise, et qu'ils étaient conviés à cette fête tout simplement pour assister en masse à une séparation de corps, usurpant à l'avance les bénéfices de la Gazette des Tribwuntx ! Je vous laisse à penser combien ils se seraient amusés de cette scène, si Prosper n'avait pas été protégé contre le ridicule par le sang encore tout chaud dont il s'était couvert dans son dernier duel !
— Messieurs, dit Prosper d'un ton de voix solennel, madame la vicomtesse de Chavigny, que vous avez déshonorée à plaisir par vos amours, par vos soupçons et par vos hommages, est morte pour son mari et pour vous, ou plutôt elle n'a jamais existé. Je suis heureux et fier de vous apprendre aujourd'hui, enfin, qu'il n'y a pas de vicomtesse de Chavigny dans le monde; il n'y a qu'un galant homme, nommé Prosper Chavigni, qui, forcé par vous d'aller à vous par un détour, vous a tendu un piège dans lequel vous êtes tombés tous. Messieurs, à la place de madame de Chavigny, ma femme légitime, je vous présente une jeune et belle Italienne de Naples ou de Milan, de Florence ou de Venise, peu vous importe, dont je ne suis pas le mari, qui n'est pas ma femme, et dont je n'ai pas même été l'amant ? Quand je vis cette femme pour la première fois, je la trouvai si belle, que je me dis à moi-même : — Si je la puis conduire à Paris, parmi toutes ces femmes d'une beauté douteuse, panai
tous ces hommes d'une vertu équivoque, dans cet horrible pèle* mêle qu'on appelle le monde..., ma fortune est faite. Si je puis faire en sorte qu'à la seule idée de se faire aimer de cette femme, mes honnêtes protecteurs, mes sincères amis et mes vertueux rivaux du monde, puissent ajouter une idée de déshonneur et de ridicule pour moi, ma fortune est faite. Ma pauvre belle Laetitia ! elle a bien voulu mettre au service de mon ambition sa beauté, ses grâces, son sourire, ses vingt ans. Elle s'est' laissé prendre la main et le cœur par vous, messieurs, qu'elle méprisait du fond de son âme; elle vous a souri, elle vous a regardés, messieurs; elle vous a bien* désolées, mes^ dames! Mesdames, pardonnez4ui, elle vous rend vos maris et vos amants, elle n'en veut plus; messieurs, rendez-lui grâce, car elle vous a sauvés de votre ruine. Elle a été avec vous un beimête homme, soyez justes avec elle. En tout ceci, elle a pansé à moi, non pas à vous. Elle vous eût ruinés, elle m'a fait riche; «lie eut fait de vous autant d'ombres sans nom, elle a fait de moi une puissance. Allons, messieurs les amoureux:, qcu de vous se présente pour tenir ses serments à ma femme ? Qui la veut épouser? Vous lui avez tous dit : Jetons aime! je suis à vous! ma Die voue appartient, prenez-la! Eh bien 1 le grand chemin est ouvert. Oh t les lâches ! ils ont peur de la reconnaître, cette belle fille, à présent qu'elle n'est plus ma femme et qu'elle n'est plus votre maîtresse, monsieur le duel (Il parlait à M. de Chabriant.) Oh ! les lâches! oh! les làebes! Messieurs, à présent que ma prétendue femme n'est plus madame de Chavigny, je n'ai plus rien à vous dire ; allez chercher autre part à déshonorer des femmes légitimes ; allez, messieurs ! Pour moi, j'ai de vous tout ce que je voulais, je me suis mis à la place qui m'était due, et si j'ai consenti un instant à passer pour un infâme, tant pis pour vous, mes protecteurs et mes juges, tant pis pour vous, mes chers et loyaux amis; vous m'avez forcé à tous vos vices, à l'hypocrisie, au mensonge, à l'adultère; mon infamie est la vôtre et non pas la mienne; qu'elle retombe sur vos fronts!
Ainsi il parla, et déjà une grande partie de l'assemblée s'était écoulée en silence; il n'y avait plus dans ie salon que quelques honnêtes femmes et quelques hommes d'un âge mûr, que leur
position et leur probité mettaient à l'abri des cilères de ce petit Chavigni, lorsque M. le duc de Chabriant, s'avançant vers Prosper, qui tenait encore par la main Laetitia à demi-morte de honte, de surprise, de terreur, et qui ne pensait même pas à rougir, ou à s'enfuir, ou à mourir :
— Monsieur de Chavigny (et M. de Chabriant était calme), je vous ai laissé parler tant que vous avez voulu, parce que cela ne nous va guère à nous autres, honnêtes gens, d'attendre notre réplique pour répondre, et de jouer le drame en public. Maintenant que nous sommes à peu près seuls, vous et moi, et que nous avons justement assez de témoins pour être des gens convenables, laissez-moi dire que vous venez de commettre le plus misérable des scandales, un scandale inutile. Vous venez de briser, sans profit et sans pitié, le plus noble cœur, et, je le jure sur l'honneur, la plus honnête femme 1 Et, je vous prie, de quel droit cet assassinat moral? et quel si grand mal cette belle personne, dont vous êtes, de votre aveu même, l'indigne créature, vous a t-elle donc fait, pour la sacrifier ainsi à ce que vous appelez votre honneur ? Et qui vous a dit, mon» sieur, que madame était ma maîtresse? Et quel est le lâche imposteur qui ait osé vous dire que madame avait été la mai tresse de personne? Je vous jure que celui-là en a menti, monsieur! Sur mon honneur, cette femme que vous avez avilie d'un mot, cette femme est innocente ; elle est restée honnête femme malgré vous. Oui, monsieur, elle est restée une honnête femme, digne de tous les hommages et de tous les respects ; d'autant plus admirable en ceci, qu'en effet elle a été exposée par vous à toutes les apparences du vice, et qu'elle n'y a pas succombé. Vous l'aviez dressée à l'intrigue, elle a échappé à l'intrigue. Une femme moins belle et moins jeune eût été perdue ; mais elle, elle a été sauvée par sa beauté,- sauvée par sa jeunesse, sauvée par votre ambition même, sauvée par tout ce qui devait la perdre. Et voilà la femme que vous avez exposée de sangfroid à toutes les passions mauvaises, pour vous acheter des amis puissants 1 Et voilà la femme que vous avez voulu me vendre, à moi, pour avoir un protecteur à la cour! Et voilà la femme que vous laissez là humiliée, déshonorée, perdue, sous prétexte qu'il faut, avant tout, que votre honneur soit sauvé,
non le sien ! — Grand bien vous fasse, monsieur le vicomte Lsetitiar, si c'est ainsi que vous entendez l'honneur ? Nous autres, qui ne sommes que des gentilshommes de vieille race et de misérables hommes du monde, nous n'entendons pas ainsi l'honneur. Quand nous avons une passion à la tête ou au cœur, nons allons tout droit notre chemin, nous autres, et nous méprisons les habiles sophismes et les prudents détours dont vous tirez tant de gloire, messieurs de la noblesse d'hier ! Voilà ce que je vous dis, moi, monsieur Chavigni, moi qui ai sur vous le grand malheur d'être duc et pair de France et d'avoir des cheveux blancs ; voilà ce que je vous dis sans avoir peur de votre philosophie ni de votre épée. — Puis s'avançant vers Laetitia : — Madame, lui dit le duc avec le plus grand respect, j'ai au fond du cœur le plus vif regret d'avoir servi, bien innocemment il est vrai, à tout le mal qui vous arrive ; vous savez, madame, si j'ai toujours été pour vous autre chose qu'un ami tendre et dévoué, et si une belle personne de votre âge peut être aimée par un vieillard comme moi avec plus de tendresse et de respect; nous avons joué le même rôle sans le savoir, vous et moi, madame; vous et moi nous avons servi d'échelons à M. Chavigni, qui voulait s'élever. Nous avons joué un triste rôle, l'un et l'autre. Maintenant que nous sommes dupes de ce grand ambitieux, que nous reste-t-il à faire, madame? et surtout que puis-je faire, que voulez-vous que je fasse pour vous, mon amie Lœtitia ! Évidemment vous ne pouvez pas rester sous la puissance de cet homme qui n'a plus rien à vous demander, j'espère. Ordonnez donc et disposez de moi, votre ami ; que ne puis-je vous rendre tout le respect que vous méritez, et toute la considération que ce jeune homme vous a ravie ! — Puis* comme il vit que cette femme écrasée si bas se relevait peu à peu à ses paroles, en même temps que son meurtrier baissait la tête, M. de £habriant, se retournant vers les vieillards qui l'entouraient : — Messieurs, leur dit-il, on a beaucoup attaqué l'ancien régime, et que n'a-t-on pas dit de nos mauvaises mœurs ? Mais avouons pourtant que, dans notre jeunesse, nous nous conduisions autrement avec les femmes, et que si nous les déshonorions quelquefois, du moins ce n'était pas ainsi que nous les déshonorions.
Ainsi parla M. de Chabriant; il fit an profond salut à Laetitia: — Je vais attendre vos ordres, madame, lui dit-il.
Et comme Christophe, dévoué jusqu'à la fin, tendait à Prosper sa main tremblante et glacée : — Christophe 1 s'écria M. le duc de Chabriant, vous plairait-il, monsieur, de rentrer avec moi à l'hôtel?