‹ Le chemin de traverseChapitre 25 sur 31 · REPENTIR · texte numérisé non relu

REPENTIR

Ici, à côté de l'abaissement de Chavigni, il faudrait vous raconter les bonheurs de Christophe ; mais, encore une fois, il ne s'agit pas de Christophe, il s'agit de Prosper. Mademoiselle de Chabriant s'est emparée de cette belle âme. Laissons-les, elle et lui, à ces heureux transports de la jeunesse honnête et chaste, qui sont si près d'être le bonheur. Notre histoire nous pousse et nous presse. Laissons Christophe être heureux après cette terrible scène de déshonneur public. Nous ne devons plus quitter Prosper. C'en était fait de son 'dernier espoir; le faible roseau auquel il s'était attaché cédait à sa main tremblante. Il restait seul, face à face avec cet abandon complet et définitif, avec sa fortune brusquement interrompue, avec cette pauvre femme qu'il avait brisée et qui se tenait devant lui, le» mains croisées, le regard baissé, immobile, sans se plaindre, et comme un débris inerte de sa chute. Prosper était si malheureux qu'il ne s'aperçut même pas que Christophe l'avait quitté sans lui dire adieu; il ne s'aperçut même pas qu'il était seul. Il marchait de long en large dans son salon, il marchait tranquillement, sans colère, sans passion, comme un homme distrait qui cherche une idée dont il n'a pas grand besoin, et qui est sûr de la trouver tout à l'heure. A la fin, n'en pouvant plus, il se jeta dans un fauteuil, et, cachant sa tête dans ses mains, il se prit à pleurer.

Quand il eut pleuré longtemps, et au moment où, vaincu par le monde une troisième et dernière fois, il venait de formuler en lui-même sa volonté dernière, il tourna la tête, et il vit, à ses genoux, dans tout le désespoir de sa beauté, Laetitia Laferti ! Ses grands yeux étaient pleins de larmes, sa main était froide et blanche, sa poitrine était émue, et sur ses blanches épaules flottaient au hasard ses épais cheveux noirs. Elle avait les yeux fixés sur Prosper, et, avec un accent de désespoir que nulle parole humaine ne saurait rendre, elle lui dit : Et moi ?

En effet, dans sa douleur, Prosper avait oublié cette femme. Mais quand la mémoire lui revint, quand il laissa son regard tomber sur cette pauvre femme qu'il avait brisée et dont les débris étaient à ses pieds sans mouvement, quand il se rappela tout ce qu'elle avait fait pour lui, et ce qu'il avait fait contre elle ; quand il compara ce profond dévouement à son infâme égoïsme, il se trouva en effet un monstre, et il se fit peur à luimême — et pitié!

Elle lui avait livré sa beauté, sa jeunesse, son doux sourire, son doux regard, toute son âme, tout son esprit, tout son cœur! Et lui, il l'avait indignement sacrifiée à son ambition misérable ! En même temps, il se rappelait le dévouement, le courage, l'abnégation de cette femme. Il la revoyait s'abandonnànt à sa conduite, oubliant pour lui parents, amis, patrie, croyance, le soleil et la musique ! Il se disait que celle-là seule, entre toutes les créatures de ce monde, elle lui avait été dévouée jusqu'à paraître une infâme! et si jeune, si belle, un si grand poëte quand elle était en verve ! — Alors vous auriez vu ce désolé jeune tomme, vaincu par la reconnaissance, par le remords, passer son bras sur le cou de cette pauvre femme, et se reprendre à pleurer. Les larmes de Prosper coulaient de plus belle, pour retomber goutte à goutte sur Laetitia agenouillée. A chaque larme, qui la frappait à l'âme, cette femme se relevait doucement ; ainsi fait la fleur sous la rosée. Elle était plus bas que terre tout à l'heure ; à présent elle regarde face à face, et elle s'étonne de le trouver si malheureux !

Puis, voyant que Prosper pleurait toujours :

— Mon ami, lui dit-elle avec ce doux accent italien qu'elle n'avait jamais eu pour lui, qu'avez-vous donc, et pourquoi pieu-

rer? Quelle si grande douleur est la vôtre, puisque vous voilà arrivé à votre but? N'avez- vous donc pas assez de fortune ou de pouvoir? En ce cas, très-cher, je serais fâchée que vous eussiez dit sitôt à votre esclave : Va-t'en! car, à coup sûr, j'avais encore de belles années à vos ordres et quelques belles guirlandes de mon printemps à jeter sur le chemin de vos grandeurs. M'avez-vous donc trouvée trop peu intelligente ou trop obéissante à vos ordres absolus, monseigneur? Pourtant j'ai fait tout ce que vous m'avez ordonné de faire. J'ai été belle, coquette, parée, séduisante; j'ai été adorée autant que vous l'avez voulu. Que faut-il encore? parlez, et j'obéis. Au moins, mon seigneur et maître, parlez donc! Étes-vous assez vengé? Àvez-vous assez puni ce monde que vous vouliez punir ? Loi avez-vous assez démontré qu'il s'était trompé en me prenant pour votre femme, en me prenant pour une honnête femme? Allons, monsieur Prosper, soyez juste, votre vengeance a été bien complète ; le monde n'a plus rien à vous demander de ce côté ; et quant à moi, qui suis perdue, que vous importe? Qui suis-je et que suis-je, en effet, pour être comptée dans ces grands intérêts de bonne ou de mauvaise renommée? Je suis une pauvre femme perdue, destinée à être perdue. J'ai accompli, jusqu'à la fin, le rôle que vous m'aviez çlestiné; je l'ai joué, je vous le jure, aussi honnêtement qu'il ma été possible. Maintenant que notre drame est à sa fin. que nous reste-t-il à faire? A nous retirer chacun de notre côté et à nous dire adieu ! Adieu donc, monsieur Prosper, adieu donc! votre triste moitié sacrifiée prend congé de vous, non sans regrets et sans larmes 1 Adieu, mon ami ! Quelle que soit votre conduite envers moi, je vous •dis adieu sans haine, ou plutôt je vous remercie, vous qui. pendant si longtemps, m'avez permis de porter votre nom, vous qui, pendant trois longues années, hélas ! m'avez appelée votre femme, vous qui m'avez entourée de tant de soins, de tant d'amitié, de tant d'amour extérieur; adieu donc! Grâce à vous, j'ai été la reine des salons, j'ai eu mon influence politique, j'ai entendu murmurer les secrets d'État à mes oreilles; grâce à vous, j'ai été un instant à la cour, et le roi m'a saluée en disant : Qu'elle est belle! J'ai eu toutes les vanités du monde parisien, grâce à vous. Eh bien ! tous ces biens, je voas les

rends sans les regretter, monsieur ; tout cela, jevous l'abandonne avec joie, et je vous remercie de me l'avoir arraché avec tant de scandale. Oui, la fortune, oui, les honneurs, oui, le pouvoir, oui, l'admiration du roi, oui, toutes ces choses si chères à la foule, ne valent pas un sourire de mon Italie ! Adieu donc ! nous sommes quittes; mais, avant de nous séparer pour jamais, donnez-moi votre main pour la première et la dernière fois.

Ainsi parla cette femme, et à chaque parole qu'elle disait Prosper étonné se demandait si c'était bien elle, en effet, si c'était bien Laetitia qui lui parlait. Une si belle âme dans un si noble corps ! Et voilà pourtant la femme qui lui avait appartenu et qu'il avait sacrifiée à son ambition ! et voilà la femme qu'il venait de déshonorer tout à l'heure au profit de son honneur! et voilà la beauté qu'il avait abritée sous son toit pendant trois ans, sans jamais la voir, sans jamais l'entendre, sans jamais la regarder autrement que comme l'oiseleur regarde son filet ! Faut-il vous le dire? c'était vraiment pour la première fois que ce malheureux voyait Laetitia ; pour la première fois il l'entendait parler ; il la comprenait pour la première fois.

Il y eut un cruel moment de silence entre Laetitia et Prosper ; celui-ci en profita pour détourner les yeux de tout ce qu'il perdait encore et pour se donner un peu de courage.

— Adieu donc, dit-il, adieu, madame ! mais avant de nous séparer pour jamais, ne faut-il pas bien que nous réglions nos comptes? Vous êtes mon associée, vous avez droit à la moitié de cette fortune que nous avons gagnée ensemble. Après quoi : — - Adieu donc ! comme vous dites, belle et chère Laetitia 1 adieu ! Vous avez été la compagne fidèle et dévouée de mon ambition, vous ne serez pas la compagne malheureuse de mon repentir • adieu! Vous êtes femme, vous êtes jeune, vous êtes belle, vous êtes riche, vous êtes tout! Adieu!

Ici Laetitia, relevant fièrement la tête : — Écoutez-moi, ditelle; écoutez- moi, ceci est ma dernière volonté ; mais cette volonté est arrêtée irrévocablement, là, dans ma tête, là, dans mon cœur. De votre fortune présente et à venir, entendez- vous? je ne veux rien, pas un momau de terre, pas une obole; je ne veux pas me vendre à vous, pas plus que je ne me suis donnée aux autres ; je ne vous demande qu'une chose, c'est de me

faire reconduire où vous m'avez prise, sous le petit coin de ciel bleu italien dû je vivais heureuse et libre; voilà tout ce que je veux de vous; je ne vous demande pas même de m'accompagner ; à quoi bon ? vous n'avez plus rien à gagner avec moi ! Yoilà ma volonté. Quant à avoir jamais été votre associée, vous savez que la chose n'était pas possible, nous n'eussions consenti à cette association funeste, ni vous ni moi ; car maintenant si je prenais la moitié de votre fortune, il vous faudrait prendre la moitié de mon infamie ; gardez donc votre part comme je garde la mienne tout entière. Si je n'emporte d'ici l'estime de personne, au moins emporterai-je la vôtre, malgré vous.

— Mais où allez-vous de ce pas ? lui dit Prosper ; chère Laetitia, où allez vous?

Elle se retourna vers Prosper, et d'un son de voix qui allait à l'âme : — Je retourne en Italie, lui dit-elle, dans le pays où l'amour appelle l'amour, dans le pays où la belle femme qui sent battre son cœur n'est pas employée à servir d'appât aux mauvaises passions des hommes ; je vais dans le pays où les femmes qui n'ont plus à donner que leur jeunesse, leur âme et leur beauté, ne sont pas chassées comme des chevaux de rebut. Adieu donc ! Et elle rentra dans ses appartements ; sa porte se referma à clef sur Prosper. Dans son étonnement et dans son désespoir, il n'entendit pas Laetitia se jeter à genoux, et prier et pleurer.

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