LE CHATIMENT
Quel abandon et quel lugubre silence autour de Chavignilon dirait la maison du lépreux sur laquelle flotte le voile noir. Il reste tout seul, accablé sous la solitude, sous le silence, sous le mépris public. Déjà ses flatteurs de chaque matin, parasites quotidiens de son déjeuner, manquent à leur visite obséquieuse.
Sa porte, ordinairement si bruyante, est silencieuse et muette. Autour de lui tout fait silence, même les petits oiseaux du jardin. La porte de Laetitia est fermée comme une porte de tombeau qui ne doit pas se rouvrir. Il était donc seul, tout seul ; une seule chaise était à sa table, et sur sa table il n'y avait qu'une porcelaine pour le thé. Il était seul ; plus de devoirs à remplir, plus de solliciteurs à entendre, plus de travail, plus d'esclavage, plus d'ordres à donner ou à recevoir ! il était sût, en lui-même, que s'il allait à son ministère, son propre bureau lui serait fermé, et que s'il allait à la Bourse, on refuserait de lui dire l'avant-dernier marché de la journée, même pour le voler; et que s'il voulait entrer au palais des Tuileries, l'huissier de service lui demanderait son nom ; et que s'il allait à l'hôtel Chabriant demander son ami Christophe, on lui répondrait : M. Christophe n'y est pas ! Il est plus qu'un homme ruiné, il est plus qu'un homme déshonoré : il est un homme chassé du monde. L'homme ruiné refait sa fortune ; l'homme déshonoré se réhabilite : l'homme chassé du monde n'y rentre jamais ! Comment briser ce triple airain ? Comment franchir ce fossé rempli jusqu'au bord ? Il parcourait à grands pas toute sa maison, et il se disait que dans ses salons si vastes et si riches, les femmes ne voudraient plus venir s'entendre dire qu'elles sont belles ; que sur ces tableaux des grands* maîtres, personne ne daignerait plus jeter un regard ; qu'à cette table bien servie, nul ne voudrait s'asseoir, et que désormais son vin de Bordeaux pouvait vieillir encore, ce vin ne remplirait plus que son verre. Hélas 1 ces lambris dorés pour le monde, ces bronzes disposés pour faire envie, ces porcelaines , fragiles merveilles de l'Orient, ces meubles enlevés à prix d'or aux anciennes demeures royales, tout cela est mort et vide, et sans écho. Ces tapis ne seront plus foulés par les pas légers de cette jeunesse folâtre ; ces glaces ne refléteront plus ces doux visages ; plus de fêtes, plus de joie, plus de banquets, plus de fleurs, plus de femmes, plus d'ambition, plus de murmures, plus rien de la vie d'autrefois, car le monde a marqué cette maison et son maître de son doigt de honte et de fer !
Et, de temps à autre, il s'arrêtait, répétant tout bas ce nom chéri : Laetitia! Lœtitia! Laetitia, sa compagne inconnue, sa
maîtresse, dont il n'avait jamais touché la main, sa femme devant les hommes, une étrangère dans sa maison. Et quel vide immense lui causait l'absence de cette femme qu'il avait comptée, jusqu'à présent, pour si peu dans sa vie ! Mais Laetitia restait chez elle immobile, silencieuse; à chaque heure nouvelle, Prosper se disait en lui-même : — Si elle était partie ! Et cette question lui faisait peur.
Quelquefois il pensait que peut-être les femmes seraient moins sévères pour lui que les hommes. Il récapitulait en luimême celles qui l'avaient le plus aimé. L'une avait voulu quitter pour lui son père et sa mère, demandant à être sa maîtresse cachée dans un faubourg; l'autre avait voulu abandonner son mari qui l'aimait, et ainsi s'exposer à toutes les horribles chances d'an crime sans rivage et sans bord ; celle-là lui écrivait nuit et jour des lettres pleines de passion et d'amour ; cette autre eût oublié son enfant, oui, son enfant, pour un sourire de Prosper. Mais, après cet éclat si étrange, les femmes l'avaient abandonné comme les hommes. Il était donc seul, tout seul encore de ce côté, et dans le plus complet abandon*.
Et ce qui lui fit paraître cet abandon encore plus affreux, c'est que pendant qu'il était seul et que personne ne lui tendait une main amie, il vit accourir chez Laetitia, chez sa femme, la ville et la cour. Les femmes n'y venaient pas, il est vrai, mais en revanche les hommes accouraient en foule. Ils étaient si heureux de la savoir libre et de pouvoir l'aimer sans duel l Ils étaient si empressés à venir offrir à Laetitia Laferti, — si célèbre, — celui-ci son bras, celui-là sa fortune, cet autre son courage, cet autre son crédit 1 Mais Laetitia ne recevait personne ; sa porte ne s'ouvrit à personne, pas même à M. le duc de Ghabriant.
Vous pensez si cette fois encore Prosper se vit trompé dans ses calculs. En effet, rien ne lui avait réussi comme il l'avait espéré. Il voulait, en dénonçant Laetitia à l'opinion publique, se réhabiliter dans l'opinion, et l'opinion, un instant surprise par tant de hardiesse, s'était tout d'un coup tournée contre lui.
Il espérait que le monde, apprenant que Laetitia n'était pas sa femme, s'éloignerait de Laetitia et viendrait à lui en toute hâte, et que plus d'une femme se dirait en le voyant libre: — C'est
une belle fortune à faire et un beau nom à porter l Vain espoir 1 Le monde, qui n'est pas toujours injuste, qui n'est injuste que pour les gens heureux, se retira de cet homme cruel et porta sa pitié sur cette pauvre femme indignement brisée. On laissa Prosper tout seul dans son triomphe; on entoura Laetitia dans son défaite. Ainsi, le malheureux était abîmé dans toutes sortes de regrets, de désespoirs et de terreurs.
Alors il en vint à être jaloux de Laetitia, jaloux de l'intérêt qui l'entourait, de l'estime qui l'avait suivie dans sa retraite, de tous les hommes qui venaient lui rendre leurs devoirs comme au temps de sa fortune, et qui déposaient humblement leur nom chez son portier. Surtout ce qui lui brisait le cœur, c'était de savoir que M. le duc de Cljabriant se posait hautement comme l'appui et le défenseur de l'étrangère. Oh 1 alors, c'étaient de cruels repentirs dans l'âme de ce jeune homme. 11 ne songeait déjà plus à sa dernière défaite; il ne songeait qu'à Laetitia. Il revenait lentement sur son voyage d'Italie avec elle ; il se la rappelait telle qu'elle était avant qu'il l'eût sacrifiée, — et qu'elle était plus belle et plus blanche que la Vénus de Médicis ! — et qu'il avait été assis à ses côtés pendant toute cette longue route l — et que plus d'une fois elle avait posé sa tête sur son épaule! — et qu'elle lui souriait le matin et le soir de son plus doux sourire ! — et qu'elle lui tendait la main, comme fait un joli enfant ! — Il se rappelait aussi qu'ils avaient vécu ensemble trois ans sous le même toit. Ils avaient mangé à la même table; il aurait pu, s'il eût voulu, boire dans le même verre. — Elle avait des yeux de flamme, un sein de marbre, et des doigts qui brillaient dans ses cheveux noirs ; elle était avec lui abandonnée, souriante, joyeuse, triste, rêveuse: et le matin elle venait à lui dans un élégant désordre, l'œil encore humide du sommeil de la nuit; et à midi elle revenait à lui tout éveillée, en fredonnant sa chanson ; et le soir elle se parait de tout son éclat de vingt ans ; et elle lui demandait conseil pour savoir quelle robe et quels rubans elle devait porter; et il la promenait au bois dans sa calèche ; et il galopait à ses côtés pendant que la plume noire de son chapeau flottait auvent; et il la menait à l'Opéra le soir; et à certains moments de passion et de génie, elle pleurait devant lui, doucement et en silence, comme une fille sous l'aile de
sa mère ; et il la menait au bal, et au bal c'était elle qui l'invitait à danser, car il était un habile valseur, et alors elle se penchait sur lui, s'abandonnant sans crainte et sans réserve à tout l'entraînement de la valse ; et tout d'un coup, au milieu même de la fête, quand cette foule de jeunes gens, ivres d'amour, sollicitait encore un sourire, encore un regard, encore une fleur tombée de ce bouquet de roses et de dahlias, elle quittait la foule et elle prenait le bras de Prosper, et il la ramenait haletante, mais non pas lassée, dans sa maison, et alors, s'il eût voulu, il eût pu assister à sa toilette de la nuit et voir tomber une à une tant de dentelles jalouses ; et tout cela, tout cela aurait été à lui, s'il eût voulu! tout cela aurait porté son nom, s'il eût voulu 1 11 aurait pu, à toutes les heures du jour et de la nuit, se jeter à*ses pieds, et les baiser avec adoration, et s'écrier en pleurant : — Je t'aime, Laetitia 1 je t'aime d'amour ! je t'aime pour toi! j'aime ta beauté pour ta beauté 1 Tu es ma femme, tu es ma maîtresse, tu es mon Dieu ; car, à coup sûr, c'est toi qui as créé le soleil et-la terre ! Et il aurait pu être heureux avec elle ! et il n'a voulu être que puissant et riche ! honte ! ô douleur! Et toute cette beauté sans pair, il l'a jetée aux autres, il l'a laissé prendre à la foule ; il en a été le gardien stupide, comme l'eunuque du sérail. Oh! se disait-il, qu'elle doit me haïr, et qu'elle doit me mépriser ! Oh ! que doit-elle penser de moi quand elle se regarde et .qu'elle se voit si belle ; quand elle se sourit à elle-même et qu'elle pense qu'elle pouvait me sourire ainsi; quand elle se dit: Bonjour, Lœtitial et qu'elle pense qu'elle pouvait me dire ainsi : Bonjour 1 quand elle pose ses deux mains sur son doux visage ; quand elle déploie ses beaux cheveux sur ses blanches épaules ; quand elle marche sur le sable du jardin et qu'elle retourne doucement la tête pour chercher (en vain) la trace de ses pieds ; quand elle sent son cœur qui bat, son œil qui s'anime, son sein qui se soulève, les larmes qui lui viennent, perles tombées de sa paupière ; quand elle voit son âme et son corps à découvert, et qu'elle se dit : S'il avait voulu, il serait là à mes côtés, là dans mon cœur, là toujours ! Oh ! quelle sera ta victoire, chère et belle Laetitia, si, par hasard, tu jettes les yeux sur moi à présent, et si tu me vois tel que je suis en effet, humilié, vaincu, écrasé, oublié par le
monde, oublié par toi, par toi qui as porté mon nom, et qui, peut-être, si je te demandais l'aumône de ton amour, me demanderais, avec ton désespérant sourire italien : — Comment t'appelles-tu, seigneur ?
Et si, après ma trahison, j'ose lui avouer que je m'appelle Prosper Chavigni, soudain quelle terreur dans ses traits I quelle épouvante dans son cœur ! Il me semble l'entendre crier : Au secours! Chavigni! Chavigni! c'est un nom qu'il ne faudra jamais prononcer devant, elle. Oh! malheur! malheur sur toi, Prosper, qui as tout brisé, même l'espérance ! A présent, que vas-tu faire? Plus d'ambition pour toi, Prosper, et plus jamais, plus d'amour ! l'amour, ce grand orgueil des hommes qui sont ' jeunes ; l'amour, qui est la fortune inépuisable et charmante de nos vingt-cinq ans. C'en est fait, tu ne verras plus les jeunes filles te sourire, tu ne verras plus les femmes te saluer avee grâce, tu n'auras plus rien de commun avec ces élégantes vertus de Paris si remplies d'esprit. Prosper, tu as tué l'amour 1 — Puis, se tournant vers cette porte fermée, le malheureux s'écriait : — Laetitia! chère Laetitia ! que j'ai sacrifiée à ce monde qui ne vaut pas un de tes regards, pardon, ma Laetitia! pardon, ma femme ! pitié ! pitié ! pitié !
A chaque instant il demandait ses lettres ; on lui répondait qu'il n'y avait pas de lettres pour lui. Il demandait ses cartes de visite ; on lui répondait que personne n'était venu pour le voir. A la fin, cependant, un domestique lui remit le Moniteur et une lettre.
Il ouvrit d'abord le Moniteur. Son ambition mal éteinte lui revint un instant, et il se rappela cette parole de M» le duc de Chabriant : — M. de Chavigny, lisez demain le Moniteur ! A la partie officielle il y avait : — Le roi a nommé M. le baron Christophe conseiller d'État.
— Ah! c'est tfop juste, se dit Prosper; celui-là est arrivé par la belle route; moi, me voilà dans le précipice. Résignonsnous.
Après quoi, il lut d'un bout à l'autre le Moniteur (il était si désœuvré!), et il vit que toutes choses allaient leur train ordinaire, et que rien n'était changé dans ce gouvernement, dont il ne faisait plus partie, et qu'il n'y avait en tout ceci qu'un ambi-
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tierce de moins. Ce fat la dernière fois de sa vie qu'il lut le Moniteur. Toute son ambition demeura ensevelie dans ce froid linceul. Restait à ouvrir la lettre qu'il venait de recevoir : — Si vous voulez voir votre oncle avant sa mort, disait la lettre, hâtez-vomi — Mon oncle, mon oncle! se ditProsper tout bas, et comme s'il avait peur d'être entendu. Ah 1 pour le coup, je vois bien que je suis au bout de ma fortune. Il faut, en effet, que je sois bien complètement déshonoré, pour que, même à son lit de mort, mon oncle ait osé demander à me voir ! Allons, Prosper, allons, encore cette fois, prends courage 1 Dans cette position désespérée, ce n'est pas trop de courage d'avoir tous les courages. Eh bien! j'irai, j'irai le voir cet homme qui m'a perdu ; j'irai lui montrer ce qu'il a fait de moi, et comme ses leçons m'ont bien profité. Enfin, je ne suis pas fâché de savoir, par l'exemple de cette mort, comment je dois mourir un jour. Il s'habilla, et sans dire où il allait, il sortit de sa maison.