‹ Le chemin de traverseChapitre 28 sur 31 · LE NÉANT · texte numérisé non relu

LE NÉANT

Telle fut cette horrible agonie. L'esprit de cet homme venait de jeter sa dernière lueur, son bon sens naturel venait de faire son dernier effort, lueur d'un instant, effort inutile ! Chavigo' était tombé trop bas dans l'abîme du baron Honoré, pour tenter d'en sortir. Les paroles de ce moribond n'eurent pas d'autre effet que de précipiter la résolution de Prosper. C'est ainsi que l'abîme appelle l'abîme, comme dit l'Écriture. Prosper rentra chez lui bien plus calme qu'il n'en était sorti. A présent, sou sort était fixé, irrévocablement fixé ; il venait d'entrevoir 1» vérité sur le lit de mort de son oncle, il savait à présent quel avenir l'attendait. Certes, à un pareil* avenir, il préférait 1* mort. Il marchait d'un pas calme. Sa tristesse n'avait rien de solennel, rien de dramatique. 11 prit le plus long chemin pour retourner à sa maison, cette maison qu'il avait habitée à deux»

et dont il n'avait plus à présent que la plus triste moitié. A peine, en entrant chez lui... chez elle... eut-il un regard pour les fenêtres de Laetitia. Tout était tranquille, si tranquille, que Prosper se dit à lui-même : C'en est fait, elle ne pense plus à moi!

Plusieurs jours se passèrent ainsi, et la maison fut toujours silencieuse. Pas un des amis de Prosper ne vint frapper à sa porte ; la porte de Laetitia était assiégée, mais elle ne s'ouvrit pour personne. Une fois seulement, le dernier jour, M. le duc de Chabriant fut reçu. Prosper le vit entrer heureux et triomphant chez Laetitia. 11 y resta longtemps, et , pendant tout ce temps, Prosper, versant des larmes de rage, ne savait à quel parti s'arrêter. Tantôt il voulait aller attendre, dans la cour, l'homme insolent qui profitait de sa défaite ; tantôt il était sur le point de briser la faible cloison qui le séparait de l'appartement de cette femme, car, enfin, cette porte seule les séparait. Dans ses moments de modération il prenait son chapeau pour aller, lui aussi, rendre ses hommages à sa belle voisine. S'il eût osé, il aurait été se jeter à ses pieds en lui disant : Pardonnemoi 1

Ce fut un cruel moment d'amère et atroce jalousie. Sentir qu'il aimait cette femme, à présent qu'elle était redevenue la seule maîtresse de ses propres volontés et de ses amours ; la savoir aimée par un autre, librement et à la face du ciel et de la terre, à l'instant même où il venait de comprendre combien luimême il l'aimait 1 Et cet autre était un vieillard ! Et cet autre était un homme puissant à la cour ! Et cet autre était un ami de roi ! Et cet autre venait relever cette femme, que lui, Prosper, il avait brisée 1 douleur! ô misère! ô désespoir! ô honte i Et toutes ces choses se passaient chez lui, dans sa maison, devant lui, témoin muet et impassible! Et à présent il en venait à envier le sort de cette femme, sa victime; car, enfin, à tout prendre , c'était lui qui était la victime, c'était elle qui était la triomphante; c'était lui qui était le déshonoré, elle la respectée. Il s'écriait dans son cœur : — Laetitia! mon adorée Laetitia !

Au même instant, on vint lui dire que son oncle voulait le voir une dernière fois : — Et que monsieur vienne en toute

hâte, ajoutait l'envoyé du baron; m'est avis que le pauvre homme n'a plus longtemps à vivre.

— Et que m'importe? s'écriait Prosper ; il s'agit bien de la vie ou de la mort de cet homme ! Il s'agit de cette femme qui est en tête-à-tête avec le vieux duc, et qui sourit à ses paroles comme une Italienne qu'elle est ! Dis à celui qui t'envoie que je ne le connais pas, qu'il attende s'il veut me revoir ; ou plutôt, dis-lui qu'il meure sans moi de son côté, s'il a tant de hâte; pour moi, je meurs ici de jalousie et d'amour.

A la lin cependant, le duc de Chabriant prit congé de Laetitia. Prosper le vit sortir, prêt à le déchirer de ses mains. Mais cette fois, sur le visage du digne gentilhomme, l'œil le plus prévenu n'eût pu lire que le regret, le respect et l'abattement. Ghavigni fut tenté de lever son chapeau quand M. de Chabriant sortit de la maison.

Alors il se rappela que son oncle se mourait, et comme il lui avait promis de lui fermer les yeux, il voulait tenir sa parole. Il arriva donc en toute hâte à cette maison désolée et déserte, mais il n'était plus temps. Avant de rendre son dernier soupir, le baron Honoré avait appelé en vain à son lit de mort sa dernière amitié, sa dernière espérance. Prosper n'avait pas répondu ! Le moribond avait .compris qu'il fallait mourir tout seul, et avec cet horrible sang-froid qui avait été sa vie, il s'était fermé les yeux lui-même, sans plainte contre les hommes, mais aussi sans prière pour le ciel. Quand Chavigni arriva, il trouva son oncle mort, mais tiède encore, et ses deux yeux cachés sous sa main décharnée. Tout était dit.

Restait à s'occuper du détail des funérailles. Le baron, en homme rangé jusqu'à la fin, avait laissé tout juste de quoi se faire enterrer. Il avait attendu pour mourir qu'il fût à bout de toutes ses re >ources. Son neveu fut étonné, en y regardant de plus près, *. la misère qui entourait cet homme, et de l'habile et adroit, nanière dont il l'avait dissimulée. Chose étrange! la garde-malade elle-même, cette hyène avide qui sait, à une chemise près et à un battement de pouls, la fortune et la vie de son malade, n'avait rien découvert de cette misère 1 Le baron laissait un écrit dans lequel il expliquait comment le revendeur Jonathan lui avait acheté son lit, ses hardes, ses méchants

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meubles, ses volumes dépareillés et ses mauvais tableaux, tous les lambeaux et toutes les guenilles qu'il laissait après lui, de quoi suffire aux frais de sa maladie et de son enterrement, qui (levait être, sinon magnifique, disait le codicille, du moins décent et honorable. Quant au tombeau, il s'en remettait au hasard pour en avoir un.

Avant qu'on ne plaçât le défunt dans le cercueil, Chavigni s'approcha de ce cadavre sur lequel la douleur avait imprimé son ongle de fer. Ces yeux qui jetaient la flamme étaient rentrés dans le crâne. Ce sourire éternel s'était arrêté assez à temps pour laisser à découvert le dernier grincement de ces dents livides; ce n'était ni le calme, ni la paix de la mort, mais tout au plus une convulsion immobile. — Voilà donc ce que l'ambition a fait de ce cadavre 1 se dit Prosper en rejetant le linceul sur cette face livide. Cette mort ne sera pas la» mienne. Non, par l'enfer I je veux donner à l'ambition un cadavre plus vivant, un front moins ridé, un intrigant plus jeune, afin qu'au moins quelques-uns en ce monde, voyant passer ma bière et apprenant que trente ans à peine sont enfermés dans ces quatre planches de sapin, me prennent en pitié, et suivent mon convoi jusqu'au bout de la rue avec un regard de compassion.

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