LE MARIAGE ET LENTERREM I N T
La matinée est belle; on dirait un limpide jou* >de fête. Pour Paris, c'est bien plus qu'un jour de fête, c'est un j **** de printemps. On dirait, quand le soleil est si pur, quana. ^ ciel, est si beau, quand l'air est si diaphane, que Paris tout entier n'est plus qu'un modeste village doucement assis au bord d'un beau fleuve abrité par de grands arbres, et qu'il y a dans ce paisible et vaste hameau, de la vie, de l'amour, de l'espoir et du bonheur pour qui veut se baisser et en prendre, A ces heures si
belles, mais trop rares, on dirait qu'il n'y a plus dans Paris ni grands seigneurs, ni populace, ni luxe, ni misère, ni pauvres, ni riches, ni les Tuileries, ni la Salpétrière, ni l'Hôtel-Dieu, ni l'Opéra, ni le Palais-Royal, ni la rue Mouffetard, ni la Morgue, ni la Cour d'assises ; toutes les ambitions s'oublient alors, comme aussi toutes les misères; tous les visages s'épanouissent à ce doux rayon de soleil qui tombe dans ce grand abîme ; toutes les âmes veulent avoir leur part de ce printemps d'une heure. Le prisonnier lui même retrouve son sourire; et le fossoyeur, appuyé^ sur sa bêche, contemplant, des sublimes hauteurs du Père-Lachaise, ce vaste Paris enseveli dans cet éclatant nuage d'or : — Nous n'aurons pas grand ouvrage demain I se dit-il.
Heureux celui qui peut dater son grand jour de bonheur par un ce ces beaux jours de soleil ! Cependant l'église de Saint-Roch se pare de ûeurs. Le vaste portail est encombré de curieux et de pauvres. Un riche mariage se prépare, déjà l'église se remplit d'une foule brillante. On n'attend plus que le mari et la jeune épouse. Voyez-vous venir de loin ce long cortège de voitures? Les chevaux frémissent d'impatience, et relèvent joyeusement la tête sous leurs guides de soie. Aux panneaux des voitures brillent les pompeuses armoiries ; dans ces voitures tout est plumes et dentelles, broderies et velours. Les vieux parents viennent d'abord, les jeunes gen3 viennent ensuite. Voyez-la descendre] voyez-la descendre ! C'est elle; comme elle est belle! elle est toute blanche, elle est plus blanche que ses blanches dentelles, plus blanche que la blanche fleur d'oranger qui pare son côté. Le vent effleure à peine son voile, et alors on s'aperçoit qu'elle est émue, et que sa joue est rose et que ses cheveux sont noirs. Qu'elle est belle! La vieille mendiante du porche oublie, à la voir, de réciter sa prière monotone ; j'ai vu le moment où le vieillard qui lui offrait de l'eau bénite laissait tomber l'eau bénite. Qu'elle est belle ! Sa modestie n'a rien d'affecté; son regard, naturellement baissé, sait pourtant voir et saluer dans la foule tous ceux qu'elle doit voir. Qu'elle est belle ! On se presse sur son passage ; à peine elle a touché le parvis du temple que l'orgue éclate en frémissements de joie. Soudain les cloches s'ébranlent dans les airs en joyeuses volées, les chants commencent. Mais d'où vient-elle? est qui est elle ?Et qui donc a
osé demander la main de cette noble fille? Ainsi elle avait à sa suite tous les cœurs, tous les hommages, tous les respects.
Son. mari venait après elle, un simple et beau jeune homme qui marchait tête levée et qui avouait son bonheur à la face de Dieu et des hommes. Seulement, dans toute cette noble foule il était le seul de sa race. Mais quoi ! n'avait-il pas mieux que la plus illustre famille? n'avait-il pas mieux que la plus noble origine ? n'avait-il pas cette femme, l'orgueil de la terre et l'amour du ciel ? C'était donc à bon droit qu'il était aussi superbe et aussi fort que s'il se fût appelé Montmorency!
Cependant sur le derrière de l'église, bien loin de la grande entrée mondaine et éclairée, dans une sombre petite chapelle cachée entre deux piliers massifs par une petite porte étroite et basse, abandonnée même par ses mendiants ordinaires, on avait apporté à la hâte un cercueil recouvert d'un morceau de drap noir. Ce coffre sans honneurs était arrivé dans cette chapelle, traîné sur un char, et suivi d'une douzaine de voitures de deuil; mais les voitures étaient vides, et pour tout cortège un seul homme s'était présenté. Par un de ces hasards qui ne sont pas des hasards dans ces églises si occupées, la double cérémonie avait lieu à la même heure et dans le même temple ; seulement, l'union sainte des deux fiancés se célébrait en grande pompe au maître-autel, et la messe du mort se murmurait tout bas dans le coin de l'obscure chapelle. La fête absorbait le deuil ; le deuil même avait un air de fête ; ce n'était pas tout à fait une messe des morts ; cette messe accomplie aux sons de cette douce musique partie de ce grand autel et de ce grand bonheur.
Chavigni avait accompagné le corps de son oncle ; personne autre que lui n'était venu jusque-là ; ni un ami, ni un serviteur; personne. Assis dans un coin de la chapelle, Chavigni attendait patiemment que le prêtre eût murmuré toute sa messe, et que les porteurs, qui étaient au cabaret voisin, vinssent reprendre le cercueil pour le porter jusqu'au cimetière. En vain essaya-t-il de prier pour ce damné couché là ; ce qu'il pouvait faire de mieux pour cet homme, c'était de penser au néant et de se répéter que tout finissait avec nous. Le néant ! ce fut toute l'oraison funèbre de Prosper à son oncle. Oraison funèbre d'un instant, méditation d'une minute ; vous dites : le néant! tout est
dit ; c'est un mot qui passe comme réclair ; c'est un coup de tonnerre sur l'intelligence humaine. La prière, au contraire, cette espérance sans cesse renaissante, cette chose sainte et durable, peut durer autant que la vie d'un homme. Aussi Prosper, une fois qu'il eut répété devant le cadavre de son oncle, comme si son oncle eût pu l'entendre : IL n'y a rien d'immortel! trouvat— il que cette messe était bien longue pour un pareil mort.
Au même instant, de l'autre extrémité de l'église, arrivèrent jusqu'à lui, en chantant comme chantent les anges, l'Hosarw inexcelsis des jeunes amours, les hymnes joyeuses, que l'or 4* M accompagnait de sa voix grave et solennelle ; heureux bruZâ^ venus de si haut ; hymnes sacrées pleines de croyance et de bonheur! Mais quelle était donc cette joie dont le saint temple était rempli jusqu'à l'étoile de ses voûtes? Prosper voulut le savoir, et, laissant là le corps de son oncle entre les cierges funèbres, il arriva jusqu'à la grille du maître-autel où se célébrait cet heureux mariage. Toute l'assemblée était à genoux et saintement recueillie. Prosper se mit à genoux, et alors, sur les marches de l'autel recouvertes de velours, il aperçut cette jeune et sainte personne qui priait aux côtés de ce jeune homme et qu'un vieux prêtre allait bénir. Deux enfants tenaient un dais suspendu sur ces deux têtes chastement et heureusement penchées. Prosper les voyait à peine ; mais il y avait dans l'attitude des nouveaux mariés tant de bonheur et de recueillement, qu'il se sentit ému jusqu'au fond de l'âme. Ce qui se passait dans l'âme de Prosper à ce moment solennel ne saurait se décrire. Voilà donc le sacrement dont il s'était fait un jeu ! Voilà donc l'union chrétienne dont il avait usurpé les droits par un mensonge ! Ainsi pensait-il, et plus c'était là un sacrement imposant, et plus il se repentait de l'avoir blasphémé. Le mariage ! la dernière défense de la société, son dernier rempart, son dernier abri ; le mariage et la propriété, ces deux bases de toute société dans le monde depuis que la croyance est abolie ; le mariage, le soutien de la famille, l'absolution de toutes les folies de la jeunesse, le pardon de toutes les ambitions, viles ou nobles, l'oubli de tous les chagrins du vieillard, l'orgueil même du criminel, qui, devant son juge, invoque sa femme et ses enfants, comme un croyant invoquerait un dieu! Toutes ces idées, tous cesre-
grets assiégeaient en foule l'âme et l'esprit de Chavigni, et avec Sautant plus de force, qu'il avait aspiré jadis avec plus d'ardeur à, la sainte et inaliénable dignité du père de famille. C'était son pins doux rêve, c'était sa plus charmante illusion, à ce point que ses yeux se mouillaient d'une larme involontaire quand, à la dernière scène d'une comédie nouvelle, le jeune amant donnait la main à sa maîtresse. Ainsi, même au théâtre, le mariage lui avait toujours paru chose respectable et sainte. Mais, je vous prie, quelle ne fut pas son émotion quand les deux jeunes u« i.ts prononcèrent dune voix modeste et assurée la dernière r ' r .e qui devait les unir? Il sentit ses genoux fléchir: il reconnut ces deux jeunes voix qui, à cette heure, n'avaient d'écho que dans le ciel ; en effet, c'était la voix de Louise, c'était la voix de Christophe !
La douce cérémonie s'acheva aux sons joyeux de l'orgue. Au milieu de ces saintes fanfares, Christophe s'empara de sa jeune femme, et ils sortirent de l'église, elle et lui, précédés et suivis de cette belle foule qui leur faisait cortège. Chavigni les suivit d'un œil triste et ferme, puis il retourna dans la chapelle déserte, pour reprendre son mort où il l'avait laissé.
Le mort était seul ; on avait même soufflé sur les deux cierges. Le"prêtre s'était hâté de déposer son étole noire. Quand les voitures du mariage furent parties, on fit avancer les voitures de deuil, ces voitures vides dans lesquelles Chavigni tenait si peu de place, et le cortège se dirigea vers le cimetière du Père -Lachaise par le plus court chemin.
De Saint-Roch au cimetière du Père-Lachaise la route est longue, surtout pour celui qui la parcourt sans regrets et sans larmes; ce n'est plus alors qu'une triste promenade que l'on fait malgré soi. Tous ces cadavres qui passent dans toutes sortes d'appareils vous blessent la vue, si vos regards ne sont pas troublés par des larmes. Les yeux de Prosper étaient secs. Arrivé dans ce vaste enclos de la mort, où les places sont si pressées, Prosper vit descendre le corps de son oncle dans la fosse qu'on lui avait préparée ; il le vit disparaître peu à peu sous cette terre amoncelée, et il pensa que jusqu'à la consommation des siècles, celui que le fossoyeur venait d'enfouir à cette place y pouvait demeurer sans avoir à espérer une prière ou un souvenirl
Gomme il allait quitter pour jamais cette terre fraîchement remuée, le jardinier de ces tombes amoncelées à l'ombre des cyprès dit à Chavigni : — Ne jetez- vous pas quelques fleurs sur la tombe du mort? Et en même temps il offrait à Prosper des couronnes d'immortelles toutes faites. Chavigni trouva que c'était là une invention commode, et, pour son argent, il jeta les fleurs du jardinier sur la tombe. — Maintenant, monsieur, reprit cet homme, vous plairait-il de me charger de jeter tous les huit jours des fleurs à cette place? Mieux que cela, voulez-vous que je fasse de ces six pieds de terre un vrai parterre dans lequel je planterai des œillets et des roses, ou les autres fleurs que le défunt aimait le mieux? Et pour ce qui est de mon exactitude, regardez autour de vous; ces arbustes si bien taillés, ces gazons si touffus, ces emblèmes fleuris de la douleur, tout cela vient de moi, le jardinier de la mort ; c'est moi qui ai planté ces pins toujours verts ; c'est moi qui ai fait pleurer ces saules ; c'est moi qui ai fait gémir ces roseaux ; c'est moi qui ai fauché ces gazons funèbres ; c'est moi qui ai semé ces fleurs de la désolation et du souvenir. Vous voyez donc que toute douleur peut faire son petit pacte avec moi en toute confiance. J'ai des fleurs pour tous les regrets, des saules pleureurs pour tous les désespoirs, de noirs sapins pour tous les veuvages. Je vous vendrai ajuste prix l'immortelle de la veuve, le laurier du général d'armée, la rose blanche de la jeune vierge, l'hyacinthe du petit enfant. Les parents inconsolables ont tant de confiance en moi, qu'après deux ou trois visites à ces tombes récentes, ils cessent de venir s'assurer par eux-mêmes de l'entretien de leurs jardins et de leurs douleurs.
— Par le ciel 1 s'écria Chavigni, je comprends à présent l'éternité de ces marbres et la constance de ces buis verts. Il ne sera pas dit que mon oncle n'aura pas, lui aussi, quelques arbustes et quelques fleurs sur son tombeau. J'imagine pourtant que cela va bien étonner son âme immortelle.
Et il fit un traité avec le jardinier du Père-Lachaise. Il lui en coûtait moins pour orner de fleurs, toute l'année, la tombe du baron Honoré de la Bertenache, que pour donner à Laetitia son bouquet accoutumé, les jours d'Opéra.