‹ Le chemin de traverseChapitre 4 sur 31 · LES ADIEUX · texte numérisé non relu

LES ADIEUX

Heureusement que lui, Prosper, avait sa mère. Une mère c'est aussi bien que Dieu, c'est une intelligence suprême. Elle comprend avec l'esprit, avec l'âme, avec le cœur. Ce que personne n'avait pu voir ni prévoir dans l'éducation si brusque et malheureusement si complète de Prosper Chavigni, la mère de Prosper l'avait vu et compris toute seule. Les livres que frère- Christophe lisait si bien avec son élève, sans jamais aller au delà de sa lecture, la mère de Prosper les avait lus dans le cœur de son fils. Pauvre noble femme ! tout ignorante qu'elle était de ces histoires romaines, elle en sentit le contre-coup dans le cœur de son enfant. Elle n'avait jamais entendu parler ni de la Grèce, ni de l'Italie, ni d'aucune corruption d'aucun genre, et cependant elle vit tout de suite que la destinée de son fils était tout entière dans ces livres dont elle ne savait pas le nom. Aussi quand Prosper, poussé à bout par sa vague passion et par sa science incomplète et par la volonté de son père, voulut enfin prononcer le mot fatal : II faut partir I sa pauvre

mère, émue et tremblante, mais déjà persuadée et convaincue, ne trouva rien à répondre à ce malheureux enfant.

C'était au commencement de l'automne. Les feuilles ne tombaient pas encore, l'arbre était encore vert et chevelu ; seulement, la verdure était mêlée de quelques teintes jaunissantes. Le ciel était calme et pourtant sombre, le Rhône était triste, mais non pas grondeur; la mère et l'enfant Prosper* réuni s sous la charmille du petit jardin, se regardaient sans oser s'adresser la parole. A la fin Prosper, vaincu par le désespoir et par le besoin de soulager son cœur, tomba dans les bras de sa mère, et il se prit à l'embrasser en pleurant.

De son côté, elle aussi elle fut vaincue, la pauvre mère ! elle eut pitié de ces secrètes douleurs ; elle ne put supporter plus longtemps cet horrible silence. « Mon Prosper, lui dit-elle, tu souffres, tu es malheureux, tu as peur de moi, ta mère ; peur de ta mère ! Prosper, mon enfant, mon espoir, mon bonheur, ma vie, ma gloire ici-bas, mon paradis là-haut! Tu n'oses pas me parler à cœur ouvert, parce que tu ne vois en moi qu'une bonne femme, bien ignorante des choses de ce monde, qui ne sait que t'aimer en silence et prier Dieu pour toi, mon fils. mon fils ! je comprends que tu as raison peut-être, et cependant pourquoi te méfier de ta mère? Eh bien ! eh bienl voyons, parle-moi, confie-moi tes secrets. Qu'as-tu? que crains-tu, et surtout que demandes-tu, mon fils ? »

Alors entre ce fils et cette mère, qui ne s'étaient jamais parlé que pour se dire ces mille et une choses .d'amour filial et d'amour maternel qui sont de tous les pays et de toutes les langues, commença une conversation animée, grave et toute remplie d'un intérêt puissant pour tous deux. Cette femme, qui n'était en apparence qu'une bonne fermière occupée de sa bassecour, de ses bœufs, de ses serviteurs, de son mari et de ses enfants, s'éleva tout d'un coup, et par un de ces inexplicables prodiges de l'amour maternel, jusqu'à l'intelligence des affaires les plus compliquées de son temps. Elle expliqua à Prosper ce monde dans lequel il brûlait d'entrer, beaucoup mieux qu'il ne se l'était jamais expliqué à lui-même. « Oui, lui dit-elle, oui, tu es un ambitieux, mon fils ; tu as porté la main à l'arbre de la science du bien et du mal, malheureux enfant, et toi aussi, tu

veux sortir du paradis terrestre ; et toi aussi, tu es mal parce que tu es trop heureux. A présent que chez toi la tête l'emporte sur le cœur, j'aurais beau faire, rien ne saurait te retenir. Il faut donc que tu nous quittes plutôt aujourd'hui que demain, plutôt le matin que le soir ; il faut que tu partes, ô mon enfant ! et c'est un devoir à moi de t'ouvrir la porte de ma maison, et de te suivre des yeux, sans me plaindre, jusqu'à ce que tu disparaisses là-bas derrière le grand chêne du chemin. Pauvre enfant ! Et cependant, mon cher enfant 2 oui, je suis une faible femme : oui, mon orgueil de mère est aussi fort que ma tendresse ; tu te perds, et cependant, tel que tu es, je te vois comme je t'ai rêvé. La vie vulgaire te fatigue et te pèse, notre village est trop étroit pour mon noble enfant ; si tes désirs sont vastes, ton âme est grande ; si l'ambition t'emporte, ton cœur est fort ; tu as plus que du sang de paysan dans les veines ; le sais-tu ? tu as un beau et noble sang ; le sang de mon aïeul qui est mort à la bataille, le sang de mon père qui est mort sur l'échafaud révolutionnaire, le sang de ta famille maternelle, et non pas le sang de ton père si calme, si honnête, si posé, si laborieux, si content de peu. Et fasse le Ciel ! — elle disait ceci les mains jointes, — oui, mon Dieu, exaucez une mère ! fasse le Ciel que tu ne regrettes pas notre bonheur villageois, mon Prosper ! »

Il fut donc convenu dans cette conversation intime et dans plusieurs conversations qui suivirent celle-ci, que Prosper ne pouvait plus rester dans son village, que cette vie de chaque jour qui dure douze heures par jour, rien de plus, mais aussi rien de moins, ne pouvait pas être supportable plus longtemps pour un pareil enfant. Il fut arrêté que Prosper irait à Paris, sinon chercher sa fortune, du moins calmer, par le spectacle des irritations parisiennes, les agitations de son esprit et de son cœur. Mais cependant que de larmes répandues en secret, que de soupirs étouffés I Pauvre mère ! pauvre enfant 1

Les tristes préparatifs du départ se firent dans le plus grand silence. La mère travaillait nuit et jour au trousseau de son fils ; elle repassait pièce par pièce tout son linge; elle remettait à neuf ses habits, et elle se disait : voici un habit trop court, en voici un trop étroit, en voici un autre dont le drap n'est plus assez fin. Quand elle fut arrivée à l'habit de la première com-

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moflion, ce joli vêtement qu'elle avait été si heureuse de donner à Prosper, et dans lequel Prosper était si beau et si saint ce jour-là, la pauvre mère fut obligée de suspendre son ouvrage ; pois elle embrassa l'habit de toutes ses forces, et, le mettant de côté avec sa robe de noces, elle pensa en elle-même : Cet habit de mon fils sera mon linceul.

Si bien que cette mère se donna toute cette grande fatigue, passa toutes ces nuits sans sommeil et versa toutes ces larmes amères, pour faire de son enfant l'homme le plus mal vêtu de Pans.

Chaque jour qui s'envolait au delà du Rhône amenait l'heure du départ de Prosper, et personne ne se doutait que Prosper devait partir, le frère Christophe moins que tout autre. Hélas ! c'était à peine si la mère de Prosper elle-même, après tout ce qu'elle avait fait, après tout ce qu'elle avait dit, pouvait croire à ce départ!

Mais voici qu'enfin je m'aperçois que mon histoire n'avance guère, et que je ne vous ai pas dit eneore le nom même de notre village. Que voulez-vous? Si vous tenez aux romans qui vous mènent tambour battant et au pas de charge, jusqu'à un dénouement imprévu, à travers mille détours aussi peu prévus que le dénouement, ne lisez pas ce livre. Ge livre est trop simple pour vous ; toutes choses y vont trop pas à pas et terre à terre, pour que vous preniez grand plaisir à cette lecture. Mais qu'y faire? telle est l'allure de l'auteur. Non, pour un empire, il n'irait pas plus vite que la Fantaisie, la dixième Muse. Soyez donc avertis, une fois pour toutes, qu'il faut marcher à son pas, tantôt à perdre haleine, tantôt à rester à la même place des jours entiers, jusqu'à ce que vous sachiez, vous et lui, d'où souffle le vent.

Vous prenez le Rhône à Lyon, tout au bout de l'allée Perrache, vis-à-vis la grotte aérienne et les jardins suspendus aux flancs du rocher ; la vague vous prendra et vous mènera, bondissante et joyeuse, à travers tout ce paysage de verdure et de fleurs, de pampres verts et de maisons blanches au sommet rouge. En quatre ou cinq heures, vous aurez rasé légèrement la ville de Vienne, la primatie des Gaules catholiques, antique cité fondée sur une cathédrale. La cathédrale couvre encore tout

cela de son ombre un peu fêlée, mais toujours imposante et sainte. A voir ces grands monuments gravement posés au milieu de villes si misérables, on dirait de quelque héros perdu dans un désert, et qui cherche vainement à retrouver son chemin.

Ne vous arrêtez pas à Vienne, les eaux sont trop hautes et trop grondeuses pour votre canot léger ; avancez de quelques pas là-bas au rivage qui penche, non loin du bac criard attaché à cette cabane de pêcheur, c'est là qu'il fait bon s'arrêter et s'asseoir. Là est né mon héros Prosper, là commence mon histoire, et soyez certains d'avance que là elle viendra finir. Oh ! les beaux ombrages, quand on en sait toutes les beautés ! Pour moi, j'ai reçu en ces lieux toutes choses, le pa§sé, parti si vite, le présent, qui partira demain, l'avenir, qui arrive en courant. J'aime ce vallon échancré qui tend ses bras couverts de vignes au Rhône grondeur, comme l'enfant tend ses deux bras à sa nourrice. J'aime la paix de ce hameau, la fumée qui s'élève à midi et le soir, la joie éclatant doublement dans l'eau et dans le ciel, la vigne capricieuse et folle qui se tord, qui se roule et qui grimpe çà et là, vagabonde, échevelée, fertile ; c'est à ce beau rivage que je veux attacher ma barque au soir de la vie, et la brûler quand j'aurai touché le rivage, plus heureux en ceci et plus sage que Guillaume le Conquérant.

Il me semble, à ce propos, que je vous entends me dire à demi-voix : — Pourquoi donc irions-nous plus loin, puisque nous sommes bien sur ce rivage? À quoi bon commencer une longue histoire à travers le monde parisien, puisque cette histoire doit venir se terminer à l'ombre de ce clocher couvert de pampres, entre ces tombes modestes recouvertes de gazon? En littérature comme en politique, dans le roman comme dans l'histoire, n'a-t-il pas raison celui qui dit: — Et pourquoi, seigneur, ne pas nous livrer tout de suite au repos, aux plaisirs et à la joie?... — Vain discours ! vain espoir 1 Le repos n'est doux que lorsqu'on a beaucoup marché. Nous avons adopté Prosper Chavigni, il faut le suivre. Sa vie sera notre vie, sa passion sera notre passion. Ce roman, que nous commençons ensemble, ne doit donc pas se passer à boire et à jouir de chaque goutte vermeille qui descend lentement dans notre âme; non pas,

certes! les passions et les héros du monde civilisé ne s'accommodent pas d'un pareil théâtre, un village, trois marronniers et quelques ceps de vigne 1 Le champ de blé où s'est donnée la bataille de Waterloo et la prairie qui vit flotter si haut le blanc panache de Henri IV, ne sont plus aujourd'hui qu'un champ de blé et une prairie. Que voulez-vous donc que nous fassions avec des prairies qui n'ont jamais été que des prairies, avec des champs de blé qui ne sont que des champs de blé ? Les ruines mêmes, après avoir été fort à la mode, ne sont plus que des ruines, malgré leurs noms sonores. Aujourd'hui, on ne fait des romans qu'avec des intérêts et des passions. Le roman a aboli le village; c'est à peine si les capitales lui suffisent. Prenez donc votre course à la suite de notre héros. Suivez-le, il va marcher sur sa ville capitale. Quittons l'idylle pour l'histoire.

Prenons un ton plus haut, Muses de la Sicile.

Mettons-nous en route! L'habit de voyage de Prosper Chavigni est tout brossé, sa malle est faite. Plus de retard 1 il faut nous mettre en route tout de suite avec lui : vous n'aurez pas même le temps de comparer les joues de Madelon, la grosse fille, à ces pêches de l'espalier qui viennent nous narguer par les fenêtres, appelant nos lèvres sur leur joue veloutée. Mes compagnons 1 mes compagnons 1 nous ne restons ici que dix minutes, et puis ce sera à repartir bien loin, bien loin, au rebours de l'eau, du soleil, de la paix villageoise, de la rêverie champêtre, de la lumière et des orangers 1 Bien loin, bien loin, au rebours de la Provence, au rebours d'Ampuy ; nous allons de ce pas dans le faubourg Saint-Jacques et dans la Chausséed'Antin, dans l'opulence et dans la misère parisiennes, parmi la canaille d'en haut et parmi la canaille d'en bas, dans les vices du riche et dans les vices du pauvre, ces deux extrêmes qu'il faut toucher une fois dans sa vie avant de se dire : Je suis un homme, et j'ai senti tout ce que peut sentir un homme I

Encore une fois, en route ! ou bien nous courons grand risque de ne pas rejoindre le héros de notre histoire, Claude»

Charles-ProsperChavigni, fils de Jean-François-Gabriel-Thomas Chavignî, propriétaire de vignes à Ampuy, homme considéré de tous, et ancien maire de la commune au bon temps des alliés.

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