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LES DERNIERS ADIEUX

Toutefois, n'allez pas croire que la résolution de notre ami Prosper fût tout à fait une impulsion poétique ; bien au contraire, il y avait beaucoup de sang-froid au fond de cet enthousiasme, comme aussi il y avait un profond calcul dans cet imprévu. Ce jeune homme devait quitter son village non-seulement parce.qu'il était mal au village, mais encore parce qu'il lui était bien démontré qu'il n'était pas assez riche, c'est-à-dire qu'il n'avait pas les bras assez robustes pour y vivre. Son père y vivait parce qu'il y était né tout entier, corps et esprit ; mais lui, Prosper, son esprit et son intelligence étaient ailleurs. Quelque chose lui avait ditde bonneheure qu'il était trop beau, trop intelligent, trop jeune, trop hardi, pour suivre pas à pas une charrue, pour j€ter son grain de blé dans un sillon, et pour attendre chaque année que ce grain de blé fût mûr. Ainsi, d'une part tourmenté par la poésie, tourmenté d'autre part par la réalité, il s'était dit à lui-même : Que vais-je devenir? grande et importante question que s'adresse aujourd'hui tout jeune homme qui commence, prenant à deux mains ce lourd fardeau de la jeunesse pour savoir ce qu'il pèse au juste et jusqu'où il pourra le porter.

Tout compte fait, il comprit que, même en mettant à part le mouvement surnaturel qui le poussait au dehors, il eût toujours été forcé de partir. Ce fut un conseil que lui donna son désir de fortune aussi bien que son désir de gloire. Même, en secret, il fut heureux d'avoir, pour quitter sa mère, le seul prétexte plausible

de quitter unemère, la nécessité. Il avait encore pour lui la volonté de son père, qui lui avait dit : Il faut partir. Donc il dit adieu à tout ce qui lui était cher. Il prit congé de sa montagne, de son fleuve, de son jardin, de sa maison; il fit ses adieux au printemps, à l'hiver, à la fertile automne, adieu à tous les sourires de la terre et du ciel ! Adieu, ma mère ! et tout à l'heure aussi, adieu, Christophe, mon frère! Christophe, cependant, était loin de se douter des malheurs qui l'attendaient. Il n'avait rien vu des préparatifs qui se faisaient autour de lui. Il était plongé tout entier dans ses extases de chaque jour, oubliant le boire, le manger, le sommeil, tout, excepté ses enfants, excepté Prosper, excepté sa prière du matin et sa prière du soir; au contraire, jamais ses prières n'avaient été plus ferventes, car jamais il n'avait été plus heureux. Un jour qu'il lisait pour la centième fois l'histoire de Nisus et d'Euryale dans Virgile, comme il avait les larmes aux yeux, et comme il répétait tout haut en se frappant la poitrine : A moi ! à moi ! c'est moi qui dois mourir I — Ée t me adsum quifecil Prosper l'arrêta dans sa lecture, et, le prenant par la main, il lui dit : — Adieu, Euryalel je pars demain.

Ace mot, adieu! qui n'avait jamais retenti à son oreille, ce pauvre diable, car personne ne l'avait assez aimé pour lui dire : adieu ! le bon Christophe ne comprit pas tout d'abord ce qu'on voulait lui dire. Il sourit douloureusement comme à une mauvaise plaisanterie que lui faisait son élève; mais que devint-il, juste ciel ! quand enfin il apprit tout son malheur? Il fut si malheureux, qu'il laissa tomber son Virgile de ses mains, et qu'il l'oublia sur son banc de pierre; ses yeux, qui étaient en larmes, se séchèrent; sa voix s'arrêta; il n'eut pas une prière, pas un soupir, pas un geste ; on eût dit qu'il était mort.

Adieu, Prosper ! que ces deux mots étaient loin de l'épisode d'Euryale et de Nisus !

Adieu, Prosper ! que la mort du vieil Œdipe sur le mont t'ythéron était loin de ces deux mots : adieu, Prosper !

Il était donc vrai que Prosper pouvait partir, et qu'il partait seul! tout seul!

De son côté, le jeune homme se sentait ému jusqu'au fond du cœur, et il n'avait pas dit adieu à sa mère encore 1

Mais sa mère fut plus forte que son ami Christophe. Cette pré-

voyante femme avait dit adieu à son fils le premier jour de sa naissance ; à mesure qu'elle avait vu le regard de son fils s'animer, son noble sang éclater sous sa peau blanche, son sourire étinceler de toutes les passions intelligentes, la pauvre mère s'était dit : Il ne restera pas le fils de paysans comme nous, ce jeune homme! Et plus les mains de Prosper étaient bien faites, plus ses pieds étaient mignons, plus ses longs cheveux étaient bouclés, plus sa tête était haute, plus elle disait avec un orgueil mêlé de tristesse : — Ce ne sont pas les mains, ni le pied, ni les cheveux d'un laboureur! En même temps elle baisait les deux mains, les deux pieds et les blonds cheveux ie son enfant. Et quand l'enfant fut grand, et qu'elle le vit comprendre d'un coup d'oeil et dévorer l'avenir comme s'il avait été le maître de l'avenir, elle se dit encore £ elle-même : Il a trop d'esprit, mon fils, pour le village ; il est fait pour la grande ville. Adieu donc, mon fils, mon Prosper, mon orgueil l car rien ne pouvait se comparer à l'orgueil de cette mère, si ce n'est sa douleur, et rien ne pouvait se comparer à la douleur de cette mère, si ce n'est son orgueil.

Ainsi donc, quand le dernier moment du dernier adieu fut venu, elle n'eut plus qu'à embrasser son fils, ce beau jeune homme de dix-huit ans qu'elle allait perdre. Son deuil était fait depuis dix-huit ans au moins.

Christophe voyant comment la mère de Prosper disait adieu à son fils, pensa en lui-même qu'il n'avait pas le droit d'être plus tendre que cette noble mère ; il se contenta donc d'embrasser Prosper comme l'embrassait sa mère.

Et comme il entendait cette mère qui donnait à son 'fils une lettre pour son oncle Honoré, à Paris, — qui doit être un grand seigneur à présent, ajoutait la mère,

Christophe tira de sa ceinture une lettre de recommandation pour madame la comtesse de Macla, — qui doit être une grande princesse à présent, ajoutait Christophe.

Le plus tranquille et le plus calme de toute cette maison, ce fut le père de Prosper. Il portait, il est vrai, le plus grand intérêt à son fils, mais aussi il s'intéressait à sa vigne ; son amour se partageait entre l'enfant qu'il nourrissait et la terre qui les nourrissait.

D'ailleurs, telle était la volonté arrêtée du vieux Chavigni ; il YGulait voir partir Prosper. C'était un bon père de famille, qui était dur aux autres parce qu'il était dur à lui-même ; le travail loi paraissait la véritable vocation de l'homme, et comme son fils était devenu un savant, il avait résolu de l'envoyer aux endroits où la science sert à quelque chose, ce qui était bien raisonnné

D'ailleurs, quel est en ce monde le père de famille qui 'ne sente pas de temps à autre le besoin de jouer spn petit drame en famille? Le fils de Chavigni le laboureur n'avait pas encore donné à son père' assez d'émotions pour qu'il sentît combien il aimait cet enfant; le bonhomme était très-chagrin de voir près de lui un beau garçon, qu'il avait fait pour une vie calme» innocente, heureuse, vivre en effet uniquement pour vivre, dormir, être heureux, et se promener au bord de l'eau, des livres à la main. Voir partir son enfant, cela changeait les allures du père : cela dérangeait sa sécurité et sa confiance. En même temps que son fils entrait dans un monde nouveau, le vieux Chavigni allait entrer dans des inquiétudes toutes nouvelles ; c'est toujours quelque chose. À présent, il était sûr d'avoir à quoi penser après sod travail, et à quoi rêver quand il voudrait rêver. C'était un roman toujours ouvert et sans fin que lui préparait son fils. Ua père qui n'a pas de soucis pour son enfant n'est qu'à moitié père. Un père au grand complet, c'est le père de l'enfant prodigue. Il n'a rien à désirer, celui-là, du côté des joies domestiques. Aussi, il tue le veau gras quand lui revient son fils, l'héritier de son nom et de sa fortune, perdu de dettes et de débauches, mais, en revanche, très-habile à garder les pourceaux.

A l'avance, vous pouvez envoyer votre vache noire chez le taureau, bon Chavigni.

Ajoutez que, lorsque son enfant s'en va vivre au loin, un bon Père, qui jusqu'alors n'a pas joué un rôle très-actif dans le drame monotone de la vie domestique qui se joue au jour le jour, prend tout à cpup' une grande importance. Tout à coup le drame s'agrandit, la scène devient imposante. Le fils se tait ; cest au père à parler. 11 parle ! Je vous laisse à penser ce qu'il dit Ce sont de longs conseils, et surtout ce conseil : — Prends

garde aux mauvaises sociétés et aux mauvaises connaissances, et prends garde au vice, mon fils! c'est-à-dire, prends garde à tout ce que tu vas chercher à Paris, mon fils ! O l'admirable instinct paternel 1

Je ne veux pas transcrire ici le discours de Jean Chavigni à son fils, vous le savez par cœur. Je dois dire cependant que le digne homme n'abusa pas de sa position dramatique ; il parla aussi peu que la circonstance le lui permettait ; il contint sa sagesse et sa douleur ; il ferma, tant qu'il put, son âme, et, tant qu'il put, il ouvrit sa bourse. Ce qu'il fit de mieux, ce fut d'embrasser Prosper ; et alors vraiment, se sentant dans les bras l'un de l'autre, ces deux hommes, qui étaient trop habitués à s'aimer pour savoir combien ils s'aimaient, comprirent tout à fait quelle immense révolution s'opérait dans leur existence ; mais ils n'en furent que plus décidés, Prosper à partir, Jean à laisser partir Prosper. C'était donc tout à fait une nécessité, ce départ ! Gomment, en effet, mettre en doute une nécessité qui se faisait sentir au fils, même dans les bras du père, à la mère, même dans les bras de son fils?

Il partit donc. (Soyez contents i) 11 emportait avec lui six che mises neuves, deux habits neufs, beaucoup de bas de laine, de gros souliers à lacets qu'on prenait pour des boites à Ampuy, une vieille montre d'or, quelques livres qu'un honnête homme ne quitte jamais : Horace, Molière et La Fontaine, plus de 300 francs en petits écus, et de vastes espérances. Du reste, grande santé, grand appétit, grand courage, grand instinct, grand coeur et le reste. Le village d' Ampuy, voyant partir Prosper, fut tout affligé sans savoir pourquoi . Dame ! à ces petits essains d'hommes, un homme de moins fait beaucoup. Dans les grandes villes, la mort ou l'absence ravagent tout à leur aise ; les hommes se pressent comme un monceau de sable, sans jamais laisser de vide. Mais au village, un beau jeune homme de moins, c'est une perte dont on s'aperçoit bien vite, et dont on gémit longtemps. Plus d'un vieillard perd avec ce jeune homme les dernières affections et les derniers souvenirs de sa jeunesse, qu'il ne peut plus raconter à personne : plus d'une jeune fille y perd son rêve de printemps. Jamais le village d' Ampuy n'avait compris qu'il pût un jour voir partir M. Prosper. En effet, ôtez Pros-

per à Ampuy, tous ôtez son agaçante moquerie au petit sentier dans la vigne, sa joyeuse chanson, le matin, en plein Rhône, son plus habile tireur au jeu de l'arc, son plus léger danseur à la fête du village voisin ; vous fanez la prairie, vous attristez la montagne, vous gelez la vendange, et la jeunesse des deux sexes, triste et les bras pendants, se demande : — Où allonsnous?

C'est à lui qu'il faut demander : Oùvas-tu % Prosper?

— Tout droit mon chemin î dit Prosper.

Un droit chemin ! Que Dieu t'exauce, mon enfant ! .

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