‹ Le chemin de traverseChapitre 6 sur 31 · DU VILLAGE A PARIS · texte numérisé non relu

DU VILLAGE A PARIS

En ce temps-là, la vapeur, cette âme nouvelle du monde matériel, n'avait pas encore dompté le Rhône, que l'on croyait indomptable depuis le commencement du monde. Le génie de l'homme, qui avait trouvé 4'imprimerie et la boussole, n'avait pas encore trouvé cette aile enflammée qui remonte le torrent avec la rapidité de l'oiseau qui vole; la vapeur s'était à peine élevée à la forme de doute, le doute, cette fumée qui soulèverait un monde, elle aussi ; et, à ce propos, parmi tous les villages de France, le village d'Ampuy se distinguait par son opposition ironique contre la vapeur. Remonter le Rhône à l'aide d'une cheminée qui fume ! Allez-y voir, disaient les fortes têtes du village. Ainsi pensaient-ils, ainsi disaient-ils, ces braves gens ; et maintenant que la vapeur a dompté même le Rhône, ils ne conçoivent pas comment on n'a pas trouvé plus tôt ces commodes bateaux, véritables îles flottantes que la vapeur emporte, mieux que le Rhône, d'un rivage àjun autre rivage ! Ainsi, ce qui était miracle la veille est à peine regardé le lendemain. Le Rhône, à présent, est chargé comme la Seine de ces longs vaisseaux sans mâts ni voiles, habités comme des villes. Même c'est

dans le bateau à vapeur que j'écris ces lignes, côtoyant sur la Seine les beaux villages de Paris à Melun ; la riche maison de M. Aguado, parvenu qui renverse le lendemain les murs élevés la veille ; Brunoy, en deuil de son cher acteur Talma; la château de Fouquet, pauvre ruine dont on a vendu les plombs, les eaux et les marbres chantés par La Fontaine; Saint-Assise, autrefois royale maison d'un prince d'Orléans, descendue aujourd'hui à une humilité plus que bourgeoise, et qui n'ouvre plus ses portes que pour vendre le lait de ses vaches, les œufs de ses poules et le fumier de ses écuries. Ainsi tout change, la chaumière devient palais, le palais devient chaumière ; qui était marchand hier est prince aujourd'hui, et alors (chacun son tour !) le prince devient marchand. Que de grandeurs nouvelles et que de ruines récentes, de Paris à Montereau seulement !

Mais revenons à Prosper, notre voyageur; quand je dis qu'il était à pied, je le flatte; il était entassé, lui quinzième, dans la lente et infecte diligence Caillard. C'était là, sans doute, donner tout d'abord un horrible démenti à ses plus beaux rêves ! Mais où est donc la liberté que vous allies chercher, mon pétulant jeune homme? Où sont les bonheurs que vous appeliez de tous vos vœux? Vous êtes entré dans ce trou à quatre roues un poëte, c'est à peine si vous en sortirez un homme. Vous avez toute la poussière, toute la chaleur et toute. l'infection de la route, sans en avoir les aventures et les joies. On vous traîne à heure fixe ; il faut que votre voiture arrive, non pas pour vous, mais pour les paquets dont elle est chargée, et dont vous êtes l'humble esclave ; le pacfuet n'a ni faim ni soif, il ne faut pas qu'il attende. Vous avez la fièvre ; le paquet se porte bien, marchez. Le soleil vous brûle ou la pluie vous pénètre; le paquet est à couvert, à la bonne heure. Le paquet vous crie, comme cette voix de Bossuet : Marche I marche I En vain voulez-vous arrêter votre regard satisfait sur le clocher, sur le vieux château, sur le frais paysage, il faut aller toujours. Quelle stupide complaisance d'une créature raisonnable pour des malles, des cartons, de la paille et des sacs de nuit !

Prosper, en quittant son village, avait fait de si beaux rêves de poésie, d'amour, de puissance, d'autorité, de joies enivrantes ! Surtout il s'était promis de tout voir sur son chemin, le

moindre hameau, la plus petite ruine, le ruisseau le plus inconnu ; il avait tant de beaux vers à se réciter à lui-même, tant de doux regards à adresser aux jeunes filles, tant de légères pièces de monnaie à jeter aux pauvres du grand chemin ! mais non ; il est enfermé dans un cachot étroit et infect ; il est la proie d'un mouvement tantôt lent, tantôt rapide, toujours brusque; il ne peut étendre ni son pied, ni sa main, ni son regard; il voyage la nuit et le jour, sans savoir où il est, sans oser même demander le nom des villages par lesquels il passe. Autour de lui, chacun de ses compagnons de voyage pense à son polit bienêtre de l'heure présente ; chacun s'arrange de son mieux aux dépens de son voisin, pour moins souffrir; chacun se met à l'aise et montre à nu, celui-ci ses passions cachées, celui-là sa vieillesse anticipée, cette femme les rides de sa peau; ils dorment, ils rêvent, ils jasent, ils rient, ils crachent, ils débitent leurs opinions, ils racontent leurs histoires, ils sont sans honte et 3ans gêne, ils gardent pour leur arrivée le peu d'urbanité qu'ils ont en partage. Et Prosper, épouvanté de ne pas entendre une parole humaine à son oreille, Prosper, qui se figurait que le monde était occupé exclusivement d'art et de poésie, Prosper, pauvre enfant, voyant ses compagnons de voyage si laids, si •hideux, si égoïstes, si stupides, si bavards, Prosper se demandait avec effroi : — Est-ce donc là ce qu'on appelle le voyage ?

C'est pis que cela, mon enfant; voilà ce qu'on appelle la vie !

A la fin, la diligence s'arrêta sourdement au milieu de ténèbres bruyantes. — 11 était enfin à Paris.

Les uns et les autres, par une pluie battante, ils furent jetés au milieu de la cour des diligences; le jour tombait. Prosper croyait avoir gagné quelques amis en chemin, et, à vrai dire, pour un homme qui vient d'Ampuy, il ne raisonnait pas trop mal.

Il avait donné sa place, la place du fond, à un chanoine de Notre-Dame de Paris, qui lui en avait juré une reconnaissance éternelle. A peine arrivé, le chanoine monta dans un fiacre avec sa gouvernante et sa nièce, sans songer à dire adieu à Prosper.

Il avait porté sur ses genoux l'enfant pleureur d'une dame grande, sèche et maigre, enfant morveux et tout souillé, qui relevait d'une maladie scrofuleuse : la dame prit un commission-

naire pour porter son enfant, et partit sans songer à adresser un remerciement à Prosper.

Le chanteur italien qui était avec eux, un pauvre diable qu'on eût dit conçu par le vent dans une outre, tout exprès pour représenter au naturel l'ombre de Banco, avait demandé pendant toute la route des œufs frais de la semaine, qu'il avalait tout crus pour conserver sa voix. Le chanteur lui avait dit toute la route : SignorI en italien, tant il était reconnaissant pour les œufs que Prosper avait payés. Le chanteur, à peine arrivé à Paris, entra chez un apothicaire, sans dire : Signor, adio / à notre ami Prosper.

Enfin, celle-là même sur qui il comptait le plus, sans qu'il pût au juste s'expliquer pourquoi il y comptait, mais enfin il y -comptait; une véritable Lyonnaise du faubourg de Vaise, brune, petite, agaçante, œil vif et petit et ovale, longs cheveux sur le derrière de la tête, un peu fatigués sur le devant par le velours rongeur ; une Lyonnaise de pur sang et à tous crins ; sens espagnols, teint espagnol, âme espagnole, peau espagnole, les veines hérissées sous la peau ; du feu 1

Elle s'était appuyée sur lui, dans son sommeil, si doucement, qu'il en était tout brisé le matin;

Elle avait passé son bras sous son bras d'une façon si légère,, que son bras en brûlait tout le jour ;

Elle avait glissé son petit pied entre ses pieds avec tant de grâce, qu'on eût dit la tête d'un serpent :

Elle avait mangé tous ses biscuits au dessert;

Elle avait bu son eau fraîche en chemin ;

Il avait tant ri à ses contes ; •'*

Il avait trouvé ses dents si belles ;

Il avait si bien soutenu, son regard baissé, son œil de feu, sa prunelle électrique :

Il avait été si souvent de son avis sur l'immortalité de l'âme, l'existence de Dieu, et les chansons de Désaugiers ;

Il avait paru si bien comprendre ce que c'était que M. Ferville, M. Gonthier, le Gymnase dramatique, et M. Scribe, qui commençait alors ;

Il avait si naïvement avoué qu'il n'avait jamais lu ni les histoires de M. Dulaure, ni les romans de M. Pigault-Lebrun, ni

même le Constitutionnel; il lai avait tant promis d'aller à l'Opéra-Comique voir M. Lemonnier habillé en colonel de hussards, et entendre au Théâtre-Italien la musique de M. Paër !

Il avait si bien dissimulé avec elle son ignorance de toutes choses, sa naïveté, son esprit, sa science et toutes les qualités naissantes de -son cœur !

Et puis, au premier abord, ils se convenaient si bien, elle et lui, lui «et elle!

Il y avait entre elle et lui tant de rapports qui sautaient aux. yeuxl

En effet, elle était seule — il était seul 1

Elle venait chercher à Paris — justement ce qu'il venait luimême chercher à Paris ;

Mie était sans but ;

Il était sans but !

Elle était sans place ;

Et lui sans place !

Ils étaient tous deux jeunes, beaux, hardis, pleins d'amour et pleins de feu !

Us pouvaient, ils devaient, ils voulaient chercher ensemble une place, un bat, un chemin !

Ils pouvaient, ils devaient, ils voulaient, à deux, utiliser leur beauté, leur ignorance du monde et leurs vingt ans;

Elle le lui avait promis tout bas, au cahot, quand la voiture roulait sur le pavé bruyant ;

Elle lui avait dit tout bas, quand de sa bouche elle effleurait la joue de Prosper : — Ma fortune sera ta fortune 1

Et il lui avait répondu : Mon bras sera ton bras, mon cœur sera ton cœur !

Serment immortel des deux parts !

Eh bien ! eh bien 1 qui le croirait? elle fit comme le chanoine elle fit comme la femme sèche et maigre, elle fit comme le chanteur italien : à peine eut-elle senti Paris qu'elle ne pensa plus qu'à elle seule. Elle se glissa entre le chanoine et Prosper ; elle disparut en même temps que le chanoine, lui en fiacre, elle à pied ; elle aussi sans dire adieu à Prosper.

Prévoyante personne 1 Elle était une enfant du Midi : c'est tout dire ; elle connaissait les bons chemins qui mènent à la

fortune. Elle savait ce qu'elle pouvait courir, et quelle était son haleine, et le chemin qu'elle pouvait faire, rien qu'en trébuchant, tant pis pour sa ceinture I Vous sentez donc bien qu'elle ne pouvait pas encombrer sa marche de l'innocence, de la naïveté et peut-être de l'amour de Prosper.

La Lyonnaise avait raison ; et elle s'est conduite en femme prudente ; elle a préféré l'amour utile à tout autre amour ; elle a dit à son cœur qu'il fallait se taire, et à ses yeux qu'il fallait parler : aussi est-elle arrivée à son but, l'estime et la considération de tous ; elle est presque une duchesse, et la nièce d'un archevêque, à l'heure qu'il est.

Ces cinq jours de voyage, s'ils avaient été moins gais qu'il ne l'avait pensé, avaient été très-utiles à Prosper: il en avait plus appris dans ces cinq jours de vie réelle, avec des êtres ordinaires, qu'il n'en avait appris pendant dix ans de sa vie poétique, au bord de son beau fleuve, en compagnie de son ami Christophe et de ses livres. Il savait à présent ce que c'était que ce mot-là : Chacun pour soi I II en sondait toute l'horrible profondeur sans trop d'épouvante, .déjà! Il savait à présent ce que c'était cela; être seul, seul, c'est-à-dire n'avoir ni son père, ni son ami, ni ses voisins, ni sa maison, ni sa mère, pas sa mère! Seul, c'està-dire n'avoir rien à soi, n'être bon à rien, ne pouvoir faire aux autres ni bien ni mal ; seul, c'est-à-dire n'attendre des autres hommes ni mal ni bien; seul! et de cet abîme il sondait l'horrible profondeur, sans en être épouvanté, déjà 1 Et certes, cela fut heureux pour cet enfant, si aimé de tous, si aimant, si honoré, si fêté, si entouré de tendresses infinies, lui, l'enfant d'un village entier ; lui, l'enfant de sa mère, de son père et de son ami Christophe. En effet, s'il fut arrivé ainsi tout d'un coup r sans transition, à Paris, s'il se fût réveillé en sursaut de ses beaux rêves au milieu de Paris ; si son oreille, accoutumée aux grandes pensées, eût été surprise tout d'un coup par le bruit de Paris, oh ! le pauvre enfant! il serait mort, à coup sûr, d'épouvante et de douleur !

Cependant il restait tout seul de ce monde roulant. Le coffre Gaillard était posé au milieu de la cour, attendant, bouche béante, des voyageurs de Paris à Lyon. Prosper se frotta les yeux» comme s'il était la dupe d'une illusion.

A tout prendre, se dit-il en vrai philosophe, — qu'aurais-je fait de tous ces gens?

D se seraient servis de moi à Paris comme ils ont fait pendant toute la route ; Le chanoine m'aurait fait porter son bréviaire ; La grande dame sèche m'aurait fait porter son vilain enfant ; Le chanteur m'aurait crié ses chansons aux oreilles, et il aurait mangé mes œufs frais ; Et toi, Fanny la Lyonnaise...

Pensant à Fanny, il soupirait.

Il alla se loger rue Pierre-Lescot, dans une maison garnie, où l'on donne à dîner à tout prix.

A peine au lit, il s'endormit. Il rêva enfant, il rêva chanoine, il rêva grande et sèche femme, il rêva chanteur et petits poulets ; il rêva aussi de Fanny, de sourires, de main blanche et de larges cheveux noirs.

Oh ! le songe 1 le bel ange quand il vient sous des traits aimés, quand il vient souriant et pâle, s'agitant dans un lointain lumineux, prenant toutes les formes, tournoyant mollement et laissant tomber de ses lèvres humides un nom qui retentit à votre cœur 1 Oh 1 le songe ! quand il vient rasant la terre sans la toucher, traversant l'air sans l'agiter, se posant sur la rose sans la courber; — le songe hospitalier qui reçoit l'étranger comme un frère, qui l'endort sur le lit d'auberge, qui frotte le parquet poudreux, qui lave les rideaux jaunis, qui peuple cette solitude, qui brise ce silence, qui jette ses douces odeurs sur cette senteur de renfermé ; — c'est alors qu'il fait bon dormir.

N'accusons pas les songes de Prosper, car après avoir rêvé à Fanny la Lyonnaise, le rêve lui montra sa mère qui pleurait, son ami Christophe qui le cherchait, son vieux père qui revenait des champs et qui demandait à Madelon : — Où est Prosper ? Et Madelon souriait en pleurant, et au nom de Prosper le vieux chien poussait un long gémissement, et le repas du soir était sans joie, parce qu'il y avait un hôte de moins.

Dors, Prosper, dors, jeune homme, dors et rêve! Paris est un triste réveil.

Page 1