‹ Le chemin de traverseChapitre 7 sur 31 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

Arrivé à cette partie du son histoire, il est du devoir de l'auteur d'expliquer nettement la position de ses héros, et de préparer, autant qu'il est ea lui, le nouveau personnage qui va s'introduire enfin dans cette histoire, pour y jouer le singulier rôle que vous verrez. Il faut avouer que jusqu'à présent notre roman a peu marché ; mais l'auteur vous a déjà prévenus qu'il ne sait pas faire le roman qui marche. Trop heureux est-il encore que vous l'ayez écouté patiemment jusque-là.

Revenons à notre jeune et candide aventurier Prosper ; il s'est endormi dans le mauvais lit de sa mauvaise auberge, tout aussi bien que s'il était couché entre les draps blancs filés par Madelon, dans le bon lit de la joyeuse petite chambre qui donne sur le jardin, pendant que l'oiseau, l'abeille, le coq et sa famille , l'alouette matinale, l'armée des hirondelles, filles de l'air — tout ce qui chante, tout ce qui murmure, tout ce qui glapit, tout ce qui aboie — chante, murmure, glapit, aboie sa chanson matinale sous les fenêtres de la petite chambre aux rideaux blancs, aux volets verts.

Prosper vint à Paris au plus beau moment de la Restauration, cet âge d'argent, aussi loin de l'âge de fer que de l'âge d'or. L'époque était belle. Elle était unique. La France avait en ce temps-là une liberté et des lois qui lui duraient depuis douze ans déjà, ce qui est remarquable pour un pays comme la France. La paix était partout ; les partis, après tant de paroles et tant de combats, commençaient à se taire enfin. Silence trompeur, prospérité fugitive. Toujours est-il cependant que jamais aucun royaume ne fut plus heureux et plus libre, plus respecté et plus riche que la France de Louis XVIII et' de Charles X, le bon roi. C'était une prospérité, une puissance et même une liberté depuis bien longtemps oubliées. La fortune publique s'en allait gran-

dissant chaque jour, et avec elle tout ce qui est esprit, beauté, grandeur, courage, amour, espérance; l'oisivité de ce temps était si grande qu'elle permettait de tout reconstruire, même le clergé et la noblesse. Cette heureuse époque refaisait en même temps le passé et le présent; elle reculait vers les temps passés» et en même temps elle marchait d'un pas sûr à l'avenir. Problème étrange 1 Le même jour voyait engendrer des ducs, des marquis et des bateaux à vapeur. L'usure prêtait au denier cinq et sans gage. Le Mont-de-Piété même, qui est l'usurier du misérable, cette infâme boutique où le pauvre est volé au nom du pauvre, était sur le point de fermer ses portes ; le Montde-Pieté, c'est chez nous, le temple de Janus, qui ne s'est jamais fermé* Bien plus, à force de prospérités et malgré de trop violents efforts pour la ramener à la croyance religieuse, la France était revenue naturellement à la morale ; sa prospérité lui donnait même la poésie, même l'histoire, la philosophie, l'architecture, la musique, la peinture, tous les beaux-arts, tous les grands arts. En ce temps-là on reconstruisait TOpéra-Gomique et Ton bâtissait le Calvaire. En ce tfemps-là la Sorbonne sortait de ses ruines, aussi éclatante qu'au temps du cardinal de Richelieu, et on imprimait le Voltaire des chaumières. En ce temps-là on croyait à tout, à l'existence des jésuites et aux tragédies de M. Casimir Delavigne, aux miracles du prince de Hohenlohe et aux romans de Pigault- Lebrun; on croyait au soldat laboureur et aux silos de Sàint-Ouen. Belle et heureuse époque I L'éloquence grandissait comme la poésie. Un garde -du-corps, en se promenant dans les allées de Saint-Cloud, le fusil sur l'épaule, trouvait enfin l'ode française, ce phénix si souvent cherché depuis J.-B. Rousseau. Un soldat remplaçait Mirabeau à la tribune, et l'écho de la tribune répétait ses véhémentes paroles avecorgueii. En même temps lord Byron jetait sur l'Europe le sombre éclat de sa poésie et de son désespoir. Don Juan et Lara venaient chez nous, nous consoler des souvenirs de Waterloo ; Walter Scott, cette providence du foyer domestique, cette fée inspiratrice de la famille, l'idéal bourgeois, rajeunissaitl'histoire sous le chaste justaucorps de ses douces héroïnes. Que dis-je? il y avait chez nous un prêtre nommé François de Lamennais, W écrivait comme J.-J. Rousseau et qui pensait comme Bos-

suet. Il y avait un grand poëte nommé Béranger, qui célébrait la vieille armée et la vieille gloire, et le vieil empereur, et le jeune enfant impérial. Il y avait partout de la verve, partout de l'esprit, partout du courage, partout de l'opposition; ici de la croynce; plus loin du doute; ici la poésie, plus loin la prose ; ici le drame, plus loin la comédie ; il y avait à la fois un roi et un peuple, deux puissances qui marchaient de front, qui n'avaient pas su marcher de front depuis 89, et que dis-je? depuis le roi Louis XIV, le grand roi !

Mais plus la ville était riche et plus elle était d'un accès difficile ; plus le chemin de la fortune et des honneurs était ouvert à tous, et plus la foule accourait ardente, affamée. Il était mort depuis longtemps, le hardi conquérant qui menait toute la France à la suite de ses destinées, qui chaque jour faisait un choix parmi les plus jeunes et les plus forts, à qui il disait : En avant et suivez-moi ! Il était mort le hardi décimateur de tant de jeunes armées pleines d'ambition et d'espérances, qui du haut de leur ambition tombaient tout à coup dans la gloire et dans la misère des champs de bataille. 11 n'était plus là pour balayer toutes les routes de sa longue épée, pour faire la fortune des uns et écrire les épitaphes des autres. A force d'avoir cherché dans sa giberne le bâton de maréchal de France, le soldat de l'Empereur s'était fait tuer la main dans le sac; mais à présent personne ne songe plus à mourir. Il n'y a plus de soleil à Jaffa, plus de glaces à Moscou, plus de Bérésina, plus de Smolensk, plus de Waterloo, plus d'Iéna, plus d'Austerlitz, plus de Wagram ; plus de victoires, mais aussi plus de défaites; plus de conquêtes, mais aussi plus de funérailles t Autrefois la France agrandissait ses limites, aujourd'hui il faut qu'elle élargisse ses cimetières ; on voit les hommes grandir et vivre en paix, parce qu'ils se sentent destinés à mourir en paix ; le vœu de l'abbé de Saint-Pierre se réalise sous la loi nouvelle, l'âge d'or arrive avec ses inconvénients d'immortalité et d'abondance. Paris, à force d'être l'Eldorado, est un gouffre où chacun se précipite tout comme on se précipitait dans la rue Quincampoix au bon temps du système. Et que voulez-vous que devienne Prosper dans cette horrible cohue? Gomment voulez-vous qu'il perce lui tout seul cette foule

amoncelée, pour se mettre au fil de l'eau courante? L'empire, l'ancien régime, le temps présent se disputent et combattent chacun avec ses armes, pour savoir qui donc approchera du soleil levant avant les autres. La fortune est dans ce gouffre, il est vrai ; mais qui indiquera à Prosper le chemin qui mène à la fortune? qui lui dira : Par ici, jeune homme l et quand même il saurait le chemin, qui lui apprendra l'art d'y marcher, d'y glisser, d'y ramper; et surtout, qui donc lui enseignerais grand art qui fait même qu'au besoin on attend que vienne la fortune? Cependant, il était seul, il vivait seul dans son hôtel garni, si l'on peut appeler la vie, ces vingt-quatre heures silencieoses passées chaque jour entre quatre horribles murailles sans clarté et sans chaleur. Hélas ! cet enfant qui ouvrait avec tant de grâce aux mendiants du chemin la maison de son père, il eût pu mourir de faim dans son hôtel garni, que son plus proche voisin aurait à peine appris sa mort par hasard. La fièvre pouvait lui brûler le sang, personne n'eût été à son chevet pour lui dire : Souffrez-vous? Hélas! je me trompe, à peine fut-il installé sous les combles, qu'il reçut la visite d'une étrangère, mais une triste et horrible visite. C'est une femme qui ne respire que le vent de bise ou l'air enflammé de juillet ; sa robe est de feuilles mortes, son souffle glace ou brûle, son œil est de plomb, son pied de fer, son sourire est de glace, sa démarche est sûre. Tantôt nue, et alors vieille et ridée ; tantôt couverte d'habits menteurs, et alors plus horrible que quand elle est nue; elle se dresse devant vous, et elle vous donne le baiser de paix. Vous croiriez voir et embrasser un fantôme. Triste, triste voisine ! Elle découvre le pauvre dans les recoins les plus cachés, et aussitôt elle va chez lui les yeux fermés, elle entre sans frapper à sa porte ; elle prend pour elle le fauteuil, s'il y a un fauteuil ; la meilleure place à table, s'il y a une table, et au lit, s'il y a un lit. Je vais vous dire tout à l'heure le nom de cette infâme vieille, tour à tour cruelle comme le hasard, et juste comme la justice. Elle en veut sur* tout aux débauchés, aux joueurs, à celui qui ne sait rien préyoir, à celui qui ne sait pas travailler, à celui qui est né sans famille; mais elle en veut aussi aux poëtes, et à tout homme de génie qui passe en ce monde; elle en veut aux mariages

trop féconds, aux maisons trop anciennes, au soldat à la bataille, au peintre devant sa toile, au philosophe dans son grenier. Que de maux elle a causés, que d'injustices elle. a faites! Mais aussi que de fois elle a été juste! Par une contradiction singulière, l'usurier et l'avare ont tout à redouter de cette horrible femme, qui est éternelle comme Dieu parce qu'elle est patiente comme lui. Cette femme aux longs bras décharnés, aux deux mains amaigries, au corps efflanqué; cette femme sans voix et sans pitié, sans ventre et sans cœur ; cette femme qui, sans crier : Gare! vint poser sa joue hideuse sur la joue rose et rebondie de notre ami Prosper ; cette femme a nom : la Misère I Elle pénétra chez le beau jeune homme peu à peu d'abord, puis ensuite tout d'un coup elle le prit d'assaut et elle se fit son compagnon assidu ; elle n'eut aucune pitié, l'infâme vieille, ni de ces vingt ans si fleuris et si joyeux qu'elle allait dessécher de son souffle empesté, ni de ce cœur qu'elle allait avilir, ni de cette âme faite à l'image de Dieu ; elle s'était dit que ce jeune homme serait sa proie, et elle s'attacha à lui comme fait la sangsue qui ne quitte plus le malade tant qu'il y a du sang. Bien plus, après les premiers jours, elle ne revint pas seule dans ce triste réduit qu'elle avait déjà rempli de son souffle empesté ; elle aimait déjà tant Prosper, qu'elle lui présenta, l'un après l'autre d'abord, puis tous ensemble, tous ses amis les plus intimes, l'abandon, l'ennui, le découragement, le désespoir, le doute surtout, qui vous mine en secret, maladie sans nom, dont les progrès sont d'autant plus rapides que la maladie est plus cachée : tels étaient les compagnons que l'infâme vieille amena chez Prosper. Aussi, vous jugez s'ils furent à l'aise dans cette étrange pauvreté, sur ce carreau nu et froid, entre ces murailles à peine recouvertes d'un papier jauni , autour de ce foyer sans feu, sur ce lit sans rideaux, en face de cette glace verdâtre, à cette fenêtre à coulisses qu'on eût prise pour l'affreux instrument de la place de Grève, et qui au besoin en eût rempli les fonctions ! Vous jugez si ces indiscrets compagnons abusèrent de ce nouveau débarqué, de ce timide provincial ! Ils commencèrent par le tutoyer avec le regard le plus familier et le plus méprisant, sans lui *n demander la permission; ils prirent place à sa table plus que frugale, brisant

son pain en deux, jetant du fiel dans son eau mal filtrée, portant leurs sales doigts sur les tristes morceaux de viande qui nageaient dans un plat de terre, jetant le sel sur la table, hor-*rible présage 1 Et, non contents de torturer ainsi leur hôte, ils étalaient devant lui, avec un ironique sourire, tout le luxe de la ville, la calèche qui passe, la femme qui danse, l'homme qui chante, le drame dans les palais étincelants, les fêtes universelles du puissant et du riche, tous les biens rêvés par lui, dont cet enfant était privé.

Et son père qui lui avait si bien dit : — Redoute le vice : fais les mauvaises sociétés, mon fils! Où est le vice? où sont les sociétés mauvaises? Et le jeu, et la débauche, et les embûches de Paris? — Il n'y a rien pour toi, lui disait la Misère, pas même le vice. En dépit de toi, mon pauvre diable, lui criait la Misère, il faut que tu restes chaste, honnête, réservé, innocent; tu auras toutes les privations delà vertu, sans en avoir l'honneur. — Ton cœur restera pur en sens inverse de tous les moralistes. — Pas un de tes sacrifices ne te comptera ni dans ce monde ni dans l'autre 1 Ainsi parlait la Misère à Prosper.

Comprenne qui pourra toutes ces douleurs ; il est des douleurs qu'on ne saurait comprendre ni expliquer. Heureusement pour moi qui écris l'histoire de ces lamentables premiers pas dans la vie parisienne, suis-je guidé par les notes mêmes de notre héros et par ses souvenirs ineffaçables. Ce qu'il a souffert tout seul dans la nudité de cette maison ne saurait se décrire. L'enfer n'est rien, comparé à cette nuit profonde qui succède au plus beau jour, à cet isolement sans bornes qui remplace la famille, à ce silence hideux qui tient lieu de tant d'amitiés absentes. Revenir au village, c'était impossible, il y serait rentré ridicule ; et d'ailleurs il était trop bon fils pour donner un pareil démenti aux adieux de sa mère. Il laissait donc couler les heures et les jours comme autrefois les flots du Rhône, et chaque jour il se disait : Demain I demain I c'était toute sa prière et tout son espoir, et le lendemain arrivé, il recommençait comme il avait fait la veille : — Demain I

Quand il se levait le matin, il restait assis sur son grabat des heures entières; et alors, entendant bruire la ville autour de soi» il se mettait à penser amèrement à sa triste position. Il

était tombé dans ce gouffre sans qu'une main bienveillante se fût tendue pour lui porter aide. Pourtant ce bruit qui venait de là-bas, c'était le bruit des hommes occupés. Vive Dieu ! la ville est immense aussi, et elle a bien affaire ! Elle a un million de bras à occuper, et un million de bouches à nourrir. Elle s'est éveillée tout d'un coup en sursaut et elle s'est levée sans faire sa prière ou ses ablutions du matin ; elle s'en va à ses affaires d'abord ; elle priera Dieu ensuite, ou elle se lavera les mains, si elle a du temps de reste* Le pain avant tout, et Dieu après. Elle est si affamée, la ville ! Mais aussi elle vend chaque jour tout ce qu'elle peut vendre, ses plus beaux enfants pour la guerre, ses plus belles filles pour l'amour; elle vend tout ce qui se vend et ce qui ne se vend pas d'ordinaire : l'eau de ses fontaines, la boue de ses ruisseaux ; ses haillons et ses lambeaux aux chiffonniers, ses criminels à la justice, ses forçats au bagne, ses malades à l'hôpital, ses cadavres aux médecins; puis, quand elle n'a plus rien à vendre, quand sa hotte est vide, quand elle n'a pas un roi à chasser, pas un pavé à soulever, pas une révolution à entreprendre, elle tend la main avec son escopette, et elle vous dit d'un air menaçant : La char rite! le charité! Car, avant tout, il faut qu'elle mange, et pour manger, elle fera tous les métiers, les plus nobles et les plus infâmes 1

Et Prosper ? Matin et soir, il regardait ces masses se mouvoir. Il regardait ces autres masses inertes. Il prêtait l'oreille à ces bruits si nombreux, si divers 1 II suivait dans ses grands pas ce fantôme parisien qui porte une hotte sur le dos et une couronne de roi sur la tête, qui tient le sceptre d'une main et le crochet de l'autre. Au bout de sa contemplation il se retrouvait seul; seul et inutile; seul, inutile et pauvre; seul, inutile, pauvre et méprisé ; et il avait beau chercher, il ne se voyait aucun droit dans cette grande ville, excepté le droit commun de tous ceux qui n'en ont pas : — la prison ou l'hôpital.

D'abord il avait espéré se tirer d'affaire par la science ; mais ce qu'il avait vu de science à Paris l'avait ébloui. Lui, le savant d'Ampuy, faire de la science à Paris 1 c'est comme s'il eût apporté une goutte de l'eau du Rhône à la mer. Que de science à Paris ! ils savent tout dans ces murs ; ils ne savent que cela,

mais ils le savent. Ils savent parler toutes les langues retrouvées et perdues ; faire la poudre et le fumier ; ils vont facilement de la marmite autoclave au chemin de fer, des bateaux à vapeur à la fécule de pommes de terre, de la prose aux vers, du navire sous-marin au vaisseau aérien, des Méditations poétiques aux vaudevilles de M. Àncelot. Ils se connaissent également bien en femmes et en chevaux, en charrues et en voitures de luxe ; ils ont de l'admiration pour toutes choses, pour le sanscrit, pour le chinois, pour l'anatomie comparée et pour le sacre de betteraves. Ce sont eux qui ont inventé le pain à la mécanique, les chapeaux imperméables, les parapluies à étui et les cannes à fauteuil. C'est une race de gentilshommes inventeurs qui ont perfectionné l'éther et l'opium. Il y en a parmi eux qui composent, avec quelques noyaux de pêches, un poison assez violent pour tuer un bœuf d'une seule goutte. D'autres ont inventé l'art de tuer un éléphant rien qu'en soufflant une goutte de lait dans ses veines. Celui-ci voit dans l'intérieur du corps tous les phénomènes qui s'y passent, à l'aide d'un homme qui dort et qui parle en dormant; cet autre jette dans la Seine on cent millionième d'émétique, avec quoi il se fait fort de purger tout le quartier Saint-Jacques ; l'un change le fer en or ; l'autre fait plus, il change le sang en fer ; avec le sang de Cuvier il va frapper une médaille ; donnez-lui le sang d'une jeune fille, il en fera une bague à son amant. (Sois loué, grand Dieu 1 qui n'as mis que du fer dans nos veines ; tu pouvais y mettre de For ! ) Un autre a trouvé que l'os du bœuf était plus nourrissant que sa chair ; un autre a démontré que trois pour cent valaient beaucoup mieux que cinq ; un autre, dans sa chaire de philosophie, nous a prouvé que nous n'avions pas été vaincus à Waterloo. Que n'ont-ils pas trouvé, retrouvé, composé, recomposé, décomposé, arrangé, agrandi, perfectionné? La science les écrase et les étouffe, ils mourront par la science. Il n'y a pas jusqu'à l'anatomie qui n'ait fait chez nous autant de progrès que les finances ; Dupuytrenet M. de Villèle ont poussé jusqu'au bout le scalpel; Montrouge s'est élevé là-haut pour couronner toutes ces œuvres ; le zodiaque de Denderah se fait petit afin de faire asseoir à ses côtés l'obélisque de Luxor. Sois donc savant, Prosper !

Il avait compté aussi sur sa mâle beauté, sans le savoir; il était beau au village, il était un homme; à la ville, sa nature changea : il était trop pauvre et trop nu pour être beau, le pauvre enfant 1 A la ville, l'habit est une grande partie de l'homme; la grande partie lui manquait, à lui, Prosper. C'était aux autres à être jeunes et beaux, aux autres à attirer le regard des femmes, aux autres à parer leur jeunesse, à la pâlir par les excès, à l'amincir par les joies de l'orgie, à déployer leur taille dans les enchantements du bal, à faire ruisseler l'or dans leurs mains délicates, à boucler leurs cheveux noirs, à s'éloigner de la boue et du bruit, même en voiture ; aux autres la force, la beauté, la jeunesse; à lui, rienl Moins que rien, hélas! car à lui la misère livide, hélas ! Déjà ses joues si fraîches sont blanchies par la faim, hélas ! Sa chevelure est triste et se déroule lentement sur ses tempes, hélas ! Où est le rire et le vin d'Ampuy ? Il n'y a plus de rire à Paris pour Prosper. Où' est Madelon? où sont les pêches? A Paris, il n'y a de pêches que pour les très-riches ; la pêche est le fruit des plus grands seigneurs; ce sont les armoiries du dessert; c'est la couronne du marquis placée au-dessus du fromage ; la pomme à cidre est le bonnet de coton du dîner parisien. Prosper, hier encore, le maître d'un si riche verger, où le fruit mûrissait à côté de la fleur, verger tapissé de melons, entouré de pêchers et couvert de ïampres, où l'arbre secouait à chaque brise mille richesses odorantes et colorées, Prosper à présent se contente de la pomme à cidre, Prosper mange à présent ce qu'il donnait autrefois aux pourceaux, son fruit par-dessus son eau ; son eau 1 lui dont la cave était toute une renommée ! Il mangeait et buvait tristement, songeant à Ampuy, songeant aux beaux fruits, au bon vin, à Madelon qui le verse en souriant ; mais Madelon, et les pêches, et le vin blanc, et les sourires, et la chanson du dessert, tout avait fui, hélas 1

Ainsi, ni avec son esprit, ni avec sa figure, ni avec ses pensées, ni avec l'action, il ne pouvait prendre une place quelconque dans ce grand tourbillon de Paris ; rien ne lui réussissait, pas même l'espoir. Les plus beaux châteaux en Espagne qu'il élevait autrefois sur les bords du Rhône avec tant de facilité et sur de si hauts étages, c'est à peine aujourd'hui s'il

pouvait en creuser les fondements; ses beaux murs de nuages s'écroulaient, à peine élevés; lui qui jadis pratiquait de si vastes galeries, élevait de si hautes colonnades, dominait de si vastes jardins, hardi et puissant architecte qu'il était dans le monde des féeries, aujourd'hui c'est à peine s'il peut se construire une bicoque mal éclairée dans les domaines de l'Espagne idéale. — Heureux s'il était sûr de vivre ainsi huit jours encore 1

Prosper était arrivé à ce degré d'isolement et de malheur, quand enfin, vaincu par la solitude, il reconnut qu'il nepouvait rien pour lui-même, et qu'il était perdu saps retour si enfin quelque main bienfaisante ne lui était tendue. — Allons, se dit-il, puisqu'il le faut, tendons la main. Puisque personne n'entend mon silence, crions : Au scoivrs ! Il ne se fut pas plutôt avoué tout haut sa détresse, qu'il résolut de mettre sur-lechamp cet aveu à profit. v

Page 1