‹ Le chemin de traverseChapitre 8 sur 31 · M. LE BARON HONORÉ DE LÀ BERTENACHE · texte numérisé non relu

M. LE BARON HONORÉ DE LÀ BERTENACHE

Vous vous souvenez qu'avant de le voir partir tout à fait, la mère du jeune Chavigni avait remis une lettre à son fils pour sononcte Honoré; vous savez aussi que le bon Christophe avait poussé l'audace de l'amitié jusqu'à recommander son jeune ami dans une lettre. Prosper avait enfermé ces deux lettres dans son portefeuille, plutôt pour ne pas désobliger son ami et sa mère, qu'avec le projet de s'en servir. Il ne croyait pas que jamais il eût besoin d'introduction dans ce monde où il arrivait avec la ferme volonté d'être un honnête homme et un homme utile. Il ne se figurait pas qu'il aurait jamais besoin de se jeter aux pieds de cette société qfu'ii ne connaissait pas, pour lui faire accepter son intelligence, son activité, sa probité et ses

vingt ans. Mais enfin, après avoir bien tristement attendu que la montagne vînt à lui, il fit comme Mahomet, il résolut d'aller à la montagne. Il tira de son portefeuille les trois papiers uniques que son portefeuille contenait, la lettre de sa mère, la lettre de Christophe et son passe-port.

Voici d'abord son passe-port :

Âge,

19 ans,

Taille,

5 pieds 4 pouces,

Yeux,

bleus,

Cheveux,

noirs,

Sourcils,

noirs,

Bouche,

petite,

Dents,

blanches,

Visage,

ovale,

Barbe,

naissante,

Mentoriy

rond.

Signes particuliers, — une mouche sur la joue droite. Et il n'avait pas trouvé encore à placer tout cela ! A ce signalement le passe-port ajoutait :

Invitons les autorités à laisser librement passer et circuler \ et à protéger au besoin. — Prix : deux francs.

— Deux francs 1 J'aurai toujours de la protection pour mon argent, se dit Prosper.

Voici la première des deux lettres ; cette lettre était^du frère Christophe. Et ici, à propos du frère Christophe, l'auteur de cette histoire est bien mortifié de .n'avoir pas à transcrire une épître bien niaise et bien ridicule ; mais si le frère Christophe était simple d'esprit et de cœur, il n'était ni niais, ni ridicule; c'était de la naïveté, et voilà tout.

« Madame la comtesse 1 » écrivait-il.

Puis, tout au bas de cette humble page, et comme s'il eût écrit à son supérieur ignorantin :

«Madame la comtesse, vous rappelez- vous Jean -Baptiste Christophe, un pauvre orphelin de père et de mère, que Dieu a jeté sur vos terres, où Dieu lui a appris à prier d'abord, et ensuite à lire et à écrire, si bien que je suis devenu un frère de la doctrine chrétienne ? Pour moi, je me souviens des bontés de madame la comtesse, quand je dînais avec messieurs vos domestiques, quand je me chauffais à son feu, et quand je dormais dans sa grange. Bénie soyez-vous, madame, qui n'avez pas renvoyé l'orphelin, et qui l'avez laissé vivre dans votre basse-cour à côté de votre chien Castor !

» C'est pourquoi, madame, sachant que vous êtes à Paris une grande dame, je vous adresse un jeune monsieur mon élève fa-aimé, monsieur Prosper Ghavigni, fils de monsieur Jean Chavigni, dont le père a été fermier de votre père à sa ferme de Macla. Ayez donc pitié et faveur, madame, pour notre ami bienaimé Prosper, que nous aimons de tout notre cœur, le village, moi et son père. Madame Jean Chavigni dit comme cela que tous avez été en pension avec elle chez les dames de Saint- Victor, au faubourg de Vaize, et que vous la connaissez bien, qu'elle s'appelait Clémence en ce temps-là. C'est pourquoi, madame, nous vous prions de venir en aide à ce jeune homme qui est riche, qui n'a besoin de personne ; mais seulement que tout le monde l'aide un peu, et tout le monde l'aimera à Paris quand on le connaîtra. Du reste fort savant ; latin, grec, français ; il n'y a que l'histoire, la géographie, la philosophie, l'astronomie, les mathématiques, la géométrie, l'astrologie, la tactique et la politique, dans lesquelles nous ne soyons pas fort instruits; mais cela viendra.

» Sur ce, madame, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.

» Christophe. »

Peu s'en fallut que le bon Christophe n'ajoutât : Episcop. Lugdunensis. — Car il copiait la formule d'une lettre que son évêque avait écrite au curé.

La lettre était adressée à Madame la comtesse de Macla, T w des Saints-Pères, à Paris.

En lisant la recommandation de son ami , Prosper se sentit

ému jusqu'aux larmes. Non pas qu'il ne comprît confusément que cette lettre était écrite en dehors de toutes les convenances; mais^enfin cette lettre portait un nom, une adresse; on y invoquait le nom de son grand-père, qui était un honnête homme comme son père; on y invoquait le nom de sa mère, quand sa mère s'appelait Clémence. Et puis qui sait? Comment ne pas chercher à s'assurer s'il y a une femme, dans ce Paris, digne de recevoir et de comprendre l'éloquente et naïve lettre de Christophe J'ignorantin ?

La seconde lettre était plus grave, c'était vraiment le style d'une mère. A cette lettre il n'y avait pas d'adresse, à peine portait-elle un nom. — Honoré Rivers. Mais Clémence pouvait-elle deviner le nom et l'adresse d'un frère qu'elle n'avait pas revu depuis vingt ans ?

« Cher frère, disait Clémence, qu'êtes-vous devenu? ou êtes- » vous? que faites-vous ? J'imagine que vous êtes heureux, > puisque depuis tantôt vingt ans vous m'avez donné à peine » cinq ou six fois de vos nouvelles. Vingt ans de bonheur, » Honoré, c'est beaucoup. Ah 1 si vous aviez comme moi un » enfant, un noble enfant, jeune et beau, plein de vertu et » d'honneur, dont il fallût vous séparer, sans doute, mon frère, » vous auriez tant de peine que vous l'écririez à votre sœur. » Eh bien ! par pitié pour ma douleur, pardonnez-moi cette » lettre qui vous sera sans doute importune. mon frère ! je » vous en supplie par la mémoire de nos parents que vous ai- » miez, par amitié pour moi, votre sœur, qui vous aime, si » vous rencontrez mon Prosper à Paris, servez-lui de père, ai- » mez-le, protégez-le comme s'il était votre fils. A présent que » j'y songe, vous êtes mon seul espoir après Dieu. Vous avez » toujours été un homme habile et prudent, Honoré, trop pru- » dent et trop habile, à ce qu'on dit ; vous connaissiez à fond » ce monde que nous n'avons même pas entrevu, nous autres. » Faites-le connaître à mon fils, à notre enfant. Prenez-le par » la main, et guidez-le à travers les écueils. Songez que c'est la » vie, la gloire, l'amour et l'espérance de sa mère ! Songez que » si je m'en sépare aujourd'hui, ce n'est qu'après avoir bien » réfléchi, et longtemps, et après m'être souvent répété que ce

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> jeune aiglon, mal à Taise dans notre ferme, tôt on tard prendrait sa volée. Alors je l'ai laissé partir, afin qu'il s'habituât ? de bonne heure à la vie que vous menez là-bas. Encore une » fois, mon frère, venez à l'aide d'une sœur qui vous demande * plus que la vie, et qui vous a toujours aimé.

» Votre sœur, » Clémence Ghavigni. »

Prospcr porta à ses lèvres la lettre de sa mère : — Non. non, se M, je ne suis pas seul en ce monde, puisque j'ai ma mère. N'est-ce pas là ta providence, ô mon Dieu !

Comme nous n'écrivons pas ici un roman tout rempli de coups de théâtre, mais au contraire une très-simple histoire, qui, pour garder toute sa vraisemblance, doit, jusqu'à la fin, marcher à son but d'un pas calme et sûr, nous devons prévenir le lecteur que le nouveau personnage que nous allons introduire dans notre récit est un personnage tout parisien, tout comme notre jeune Prosper est un personnage provincial. L'homme qui va s emparer corps et âme de notre bel et naïf aventurier, vous fle le retrouverez nulle autre part qu'à Paris, dans quelque ?ftûde et riche maison où cet homme commande en maître, et dont il est le maître en effet. D'où viennent ces hommes, où ils sont nés, et que sont-ils? Nul ne saurait le dire, eux-mêmes moins que personne. Us s'appellent fièrement les enfants du hasai 'd. Quoi qu'il en soit, fils légitimes du hasard, ou bâtards de la Providence, ils ont cela de commun avec les plus grands seigneurs, c'est qu'ite n'ont eu que la peine de naître. Une fois "happés de la maison paternelle, tout leur a profité, la paix et '* guerre, leurs amis et leurs ennemis, le travail et le sommeil. La prospérité a soufflé sur ces hommes, et ils n'ont eu qu'à s'abandonner mollement au vent favorable pour arriver à ce but difficile : l'oisiveté sans travail, et le repos sans fatigue. Ces gens-là mènent toute leur vie grand feu, grand'chère, grande )° le > grand bruit, sans avoir un pignon sur la rue, un arpent au 8 °kil, une idée dans la tête, une vertu dans le cœur, une in- %trie au bout des mains. Ils n'ont jamais touché ni la plume 111 l'épée, ces deux outils qui font les grandes choses. Rien ne

les représente dans ce monde ; ce sont des fortunes bâties sur le sable, qu'un vent peut ruiner, et que nulle tempête ne renverse. Ils vivent comme Alcibiade, ils meurent comme Aristide, sans laisser de dot à leurs filles ; seulement ils laissent toujours de quoi se faire magnifiquement enterrer.

Ce qui a fait ces hommes tout ce qu'ils sont, ce n'est ni l'esprit, ni le courage, ni le travail, ni l'intelligence; ce n'est pas la naissance, ce n'est pas le bonheur : c'est la patience. Ils savent attendre, voilà tout leur secret, et encore disent-ils leur secret à tout le monde. Ils regardent de sang-froid l'agitation des hommes, ils les regardent s'user et se perdre dans les révolutions et dans les batailles, dans le malheur et dans la gloire ; et quand la vieille génération est tout à fait usée, quand la génération nouvelle n'est pas encore venue, ces nouveaux arrivés à la vigne du Seigneur profitent de l'interrègne; ils se campent fièrement sur le terrain que les vieillards ont abandonné et que les jeunes gens n'occupent pas encore ; là, fidèles à leur système, au lieu d'agir, ils attendent, et chacun les croyant immobiles, personne n'en prend ombrage. Leur apparente modestie les sauve des ambitions rivales. En effet, que demandent-ils? ils ne veulent ni la puissance, ni les honneurs, ni aucune des choses futiles ; ils ne demandent qu'à vivre, tout simplement, et rien de plus, les habiles qu'ils sont I Ils savent si bien qu'en dernier résultat la puissance et la gloire et la fortune ne sont que des façons de vivre pleines de dangers, de chagrins, de travaux et de dégoûts !

Tel était l'homme que notre ami Prosper allait rencontrer dans sa route, et auquel il devait se confier tout entier, sous prétexte que cet homme était son oncle. Honoré Rivers, le frère de Clémence Chavigny, fils d'un magistrat mort en défendant les lois, s'appelait à Paris le baron Honoré de la Bertenache. S'il avait su un titre plus modeste que celui de baron, il l'aurait choisi à coup sûr; car il était sans vanité et sans orgueil. Il était donc M. le baron Honoré de la Bertenache, avant d'entrer dans un salon ; une fois dans le salon, il était tout simplement M. de la Bertenache ; jamais, à aucun prix, il n'était le cher la Bertenache.

C'était un grand maître en fait d'ambition ; et dans ce siècle

d'égalité, personne plus que lui ne se tenait dans l'égalité. Yoilà pourquoi il avait laissé la foule d'en bas pour la foule d'en haut; voilà pourquoi aussi, une fois dans la foule d'en haut, il se tint si fort à distance respectueuse de toutes les supériorités et de toutes les grandeurs, qu'on le prit lui aussi pour une supériorité, pour une grandeur. Honlme d'esprit s'il en fut, mais qui cachait son esprit comme on cache un crime, il était parvenu, à force de dissimuler tous ses mérites, à n'avoir plus que l'apparence et la réputation d'un homme de goût. Ni flatteur, ni caustique, ni soumis, ni rampant, il s'était fait une loi d'obéir à toutes ses petites passsionset d'étouffer toutes les grandes. Il ne méprisait pas assez le vice pour ne pas lui sacrifier sa propre estime; mais il en faisait trop peu de cas pour lui sacrifier l'estime des autres. Il n'était le complaisant de personne, le bouffon de personne. Il était beau, bien fait, bien mis, net et luisant du haut en bas, et toute sa personne était pleine de magnificence et de goût. Les femmes le trouvaient charmant, et cependant les femmes ne l'aimaient pas, ce qui était un de ses plus grands avantages, puisque ainsi il se trouvait libre du côté de l'amour. II côtoyait toutes les passions tendres sans avoir jamais échoué contre les plus charmants écueils. Il devenait ainsi le confident nécessaire et inévitable de toutes les faiblesses; et comme jamais il n'abusait du secret qu'on lui laissait deviner, les femmes, tout en l'aimant peu, étaient loin de le haïr. Du reste, le bienvenu partout, parce qu'il n'arrivait jamais avant qu'on ne le désirât, parce qu'il s'en allait toujours un instant avant qu'on n'eût voulu le voir partir. Sans opinion, avec toutes les apparences delà conviction ; sceptique comme Diderot, avec tous les dehors de là croyance ; habile hypocrite qui avouait son hypocrisie, si bien qu'on était prêt à le croire de bonne foi : tel il était. En un mot, cet esprit si souple et si délié, cet homme si fin et si adroit et si incrédule en toutes choses, il était parvenu, l'habile homme l à faire dire de lui en tout lieu, que c'était un homme plein de simplicité, de superstition et d'esprit. Et il s'en tenait là.

11 avait fait plus, il s'était arrangé de manière à ce que personne aussi ne s'inquiétât de sa fortune. Longtemps on s'était demandé : D'où vient-il? et Qui est-il? et d'abord chacun

s'était tenu sur ses gardes, tant on avait peur d'avoir quelques services, grands ou petits, à lui rendre; mais lui, de son côté, il s'était mis si fort à Taise avec ceux qui le pouvaient protéger, il avait fait si à propos de l'opposition à toutes les puissances reconnues, donnant ainsi lui-même, en cas de besoin à ses meilleurs amis, la plus excellente des excuses pour ne pas le servir, qu'on avait fini par ne plus s'en méfier et qu'on le traitait comme un homme qui n'a rien à demander, comme un égal enfin, tant que soi-même on ne demandait rien.

Donc faisons place un instant à ce nouveau et singulier personnage da notre histoire I Cette fois, que le village cède le pas à la ville, que l'innocence s'efface devant le vice habile 1 voici venir à nous le terrible baron Honoré de la Bertenache, faisons nos adieux à Prosper Chavigni.

C'est le baron Honoré de la Bertenache qui, par le plus malheureux des hasards, trouvant à Paris notre Prosper encore revêtu de son écaille villageoise, l'a dépouillé lentement et peu à peu de son dernier vêtement d'innocence et de vertu. A vrai dire, le digne oncle s'est donné beaucoup de peine pour, élever son neveu jusqu'à lui. Si donc il n'a pas tout à fait réussi, ne vous en prenez qu'à la bonne et belle nature de cet enfant, qui s'est toujours ressenti, sans le vouloir et sans le savoir, des premières et innocentes impressions de la maison parternelle. Peut-être, quand vous serez entré dans les secrets du baron Honoré, conviendrez-vous qu'il a déployé à cette éducation toute sa science, et que si son neveu n'a pas tourné tout à fait aussi bien que le voulait son bon oncle, c'est qu'il avait été trop complètement et de trop bonne heure gangrené de vertu par sa mère et par son précepteur.

Ici, il faut que vous reveniez encore quelque peu sur vos pas. Ici, la forme de notre roman change encore. Vous avez lu un récit, ou plutôt une exposition, jusqu'à présent ; à présent, vous lirez, s'il vous plaît, les lettres que Prosper écrivait à son précepteur, à son ami Christophe, pendant que le bon frère, triste et pensif, seul, tout seul, au mélancolique rivage d'Ampuy, autrefois si peuplé quand il était habité par Prosper, versait au dedans de lui-même ces larmes silencieuses qui font d'autant dIus de mal que personne ne les voit couler.

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