TROISIÈME PARTIE
mandes ou françaises, tout en essayant de crayonner sur mon • album les grandes fenêtres ogivales du cloître , quand un nouvel incident vint mettre à néant mes doubles intentions de dessinateur et de mélomane.
Au-dessous du tertre que j'occupais, sur le monticule formé parles décombres de l'ancien bâtiment, quelques jeunes gens chuchotaient tout bas et semblaient méditer un coup. Du haut de mon belvédère je pus les entrevoir et même reconnaître le principal d'entre eux.
C'était mon élève en pharmacie , celui qui , deux heures auparavant, m'avait envoyé chercher du mouron.
Il tenait dans sa main un petit sac, contenant, je pense, un reste de monnaie de cuivre, et il fouillait dans ses poches; ses compagnons l'imitaient , en ajoutant au sac , les uns quelques piécettes , les autres jusqu'à des demi-florins. Le pharmacien exhiba une poignée d'or; je la vis briller au soleil; il en versa une partie dans le sac, niêla le tout en le secouant, puis chacun d'eux, tour à tour, y puisa; et du bas du monticule des clameurs ne tardèrent pas à s'élever, se mêlant au bruit de l'orchestre, le dominant parfois , et les luttes recommencèrent parmi les auditeurs non payiints de la Mmik- FrsL
Et moi , mieux placé que naguère , je pus contempler à mon aise le spectacle, sans y jouer mon rôle cette fois.
Envisagée d'une manière philosophique, la chose me parut encore plus triste que plaisante. Que prouve après tout cette grande avidité du peuple, sinon sa grande misère?
Mais quel était donc ce jeune apothicaire , si prodigue de sa bourse et de celle de ses amis?
Du temps que je faisais mon droit, j'ai connu, j'ai fréquenté des élèves en médecine et même des élèves pharmaciens : ils ne jetaient point ainsi leur argent à la multitude.
Mes suppositions à ce sujet et mes réflexions philosophiques m'absorbèrent tellement, que le concert touchait à sa fin quand je rentrai dans l'enceinte réservée. Le soleil s'étant voilé d'un
' nuage, les parapluies s'étaient repliés. Je pus jouir de la vue des instrumentistes et des orphéonistes.
Parmi ces derniers, j'en remarquai un gesticulant plus qu'il ne chantait, et ses regards comme ses gestes semblaient se diriger obstinément de mon côté. Je lui trouvai quelque ressemblance avec Athanase. Mais comment supposer?... Cependant c'était lui, c'était bien lui !
Après avoir vu un pharmacien transformé en Jupiter pluie d'or, il ne me manquait plus que de rencontrer Athanase Forestier sous J'apparence d'un orphéoniste , lui qui n'avait jamais pu fredonner l'air de Mariboivugh sans y gagner une la- ; ryngite.
Auprès d'Athanase se tenaient, chantant ou ne chantant pas, mais la bouche grande ouverte, et un papier de musique k la main, ses convives d'Kpernay, ses compagnons à la chute du Rhin , même le petit bossu. A la suite de celui-ci , mon regard s'arrêta sur une face pâle, ornée dans son milieu d'une proémî- '=— nencecouleurdepourpre: c'était
Van Qaldaboche, l'homœopathe, et son nez rouge. Comment se trouvait-il là, le Hollandais î Je n'étais pas au bout de mes surprises. Le concert terminé, la foule qui me séparait encore d'Athanase s'écoula. Je me dirigeais vivement vers le sanctuaire de l'ancien cloître; heurté en route par un individu, je levai la tète et je reconnus mon chapeau : c'était Brascassin I J'eus bientôt l'explication de tous ces myctères.