PREMIÈRE PARTIE
tait le plus volontiers Ferrière, le fléau sévissait avec violence,
et ctiacun barricadait sa porte, espérant l'empêcher d'entrer.
Le pauvre messager surtout
devint l'objet de la défiance
générale ; il semblait qu'il
n'eût plus que la contagion
à transporter d'un village à
l'autre. On le fuyait, et en
le fuyant on le condamnait ^
à une misère sans issue. S'il
avait été seul , il aurait pu se résigner peut-être , et reprendre
sa vie d'autrefois en attendant des temps meilleurs ; mais il
fallait pourvoir aux besoins de son ami , de son cheval. Il prit
une grande résolution.
Chose incroyable, au milieu de ses plus rudes épreuves, jamais notre bohémien n'était descendu jusqu'à la mendicité. Quand je m'en étonnais devant lui : < Monsieur, me répondait-il d'un ton passablement burlesque, empreint d'une fierté sincère cependant, je n'aurais pas tant soulfert de la faim si j'avais pu me faire domestique ou mendiant. Mais le pouvais-je* je suis gentilhomme. »
Son père, en effet, k tort ou à raison, se faisait nommer M. de Ferrtère , et le fils , à raison ou à tort , pensait que d'avoir été saltimbanque, casseur ,~rv-- •- -,
de pierres, vagabond, ne le d^adait point de noblesse comme aurait pu faire la mendicité'.
Se préparant k franchir ce rubicon de la prud'homie , il ne voulait pas mendier là où son nom était connu.
D^à ces groupes de villages où l'homme et le cheval avaient leurs habitudes étaient loin derrière eux, lorsque, à la nuit tombante, Ferrière vit
venir à lui une femme, qui, dans la .demi -obscurité, lui sembla une élégante fermière, ou une honnête bourgeoise. Pour un début , l'occasion était favorable. De son cAlé' , la soi-disant bourgeoise , apercevant dans l'ombre un homme traînant uo cheval en laisse, crut tout au moins à un valet de bonne maison, et tous deux s'abordèrent en tendant )a main l'un vers l'autre.
Ferrière, que j'ai eu tort peut-être de comparer à Démocrite, mais qui, après tout, était philosophe, partit d'un grand éclat de rire , et saisissant la main avancée vers lui , il la secoua cordialement.
La mendiante ne rit pas, elle. Depuis longtemps le sourire s'était etîacé de ses lèvres pâles et amaigries. Ouvrière en linge, son travail la faisait vivre; tout à coup la paralysie s'était jetée sur sa main laborieuse. Aujourd'hui, pour combler la mesure de ses misères, les premiers symptômes du choléra venaient de l'atteindre.
Ferrière la fit monter sur son cheval, et la conduisit, à une
lieue de là, chez un bon curé de village qui lui avait fait faire sa première communion , et dont il était devenu plus tard le bedeau. Le bon curé accueillit tout à la fois l'homme, le