TROISIÈME PARTIE
de peuplier, sera debout et alerte. Ne pouvant plus compter sur nos voitures, je propose pour demain de gagner tous,pédestrement, non plus Achem, dont la route ne nous est que trop connue , mais Appenweier, plus proche de nous , et où le chemin de Bade s'embranche à celui de Kehl; nous pouvons ainsi, avec économie de temps, acquérir une connaissance intime de la forêt Noire. »
L'n hourra unanime accueillit la proposition.
Les voitures congédiées , l'hôtelier jeta quelques matelas sur le plancher de notre salle à manger. Une heure après , nous gisions tous étendus , et fort mal à notre aise, sur nos couchettes improvisées.
Seul, l'orphéoniste, fidèle à son serment, [resta à table, en compagnie d'un énorme pot de bière et d'un petit flacon de kirsch.
Et moi, en m'endormant,je me disais que, si j'avais pris le chemin de fer à Achem , je serais maintenant h Paris , peut-être àMarly-le-Roi.
Du Hirscb i Apj>''uweier. ~ Lb Ruide-balelier. — Les deui prêcheurs d Uulenbach. — FREnuENSTADT. — La villëe de l'EgurumeDl. .- Tableaux t paysagei. — Ëtudss et caractC:rei. — Eiplicatian avec Brajcasain.
A Antoine Hlnorcl.
■ Cher Antoine,
• Quiconque voyage doit renoncer à son libre arbitre. La fantaisie , le hasard , le caprice , le désir des choses qu'on n'aime pas , comme dit quelque part notre ami Stahl , jouent un si grand rôle dans son existence ! On a soif de revoir ses pénates et on poursuit sa course en leur tournant le dos. Que faut-il pour cela? Un consentement irréfléchi, un verre de vin de Champagne, la maladresse d'un guide. Là où le temps ne vous
manque pas pour correspondre avec votre ami , étes-vous sûr de pouvoir vous procurer une plume, de Tencre, du papier? Votre lettre écrite , existe-t-il un bureau de poste pour la transporter à son adresse?
« C'est TaltematiA e où je me trouve en t'écrivant. La maison que j'occupe passagèrement, pour une nuit, fait partie d'un charmant village ; le nom de ce village? je l'ignore. 11 est situé au milieu des montagnes; de quelles montagnes? je n'en sais rien. Cela te paraît étrange, n'est-il pas vrai? Mais tout n'est-il pas étrange dans notre vie à nous autres coureurs de routes? Oui , Antoine, oui , ton sédentaire Parisien court aujourd'hui la prétantaine au point d'être incapable de régler ses comptes avec la mappemonde. Suis-je dans le Wurtemberg , dans le duché de Bade ou dans celui de Hohenzollern ? le timbre postal de cette lettre t'en instruira peut-être ; quant à moi., je ne pourrais te le dire.
« Depuis deux jours, j'explore la forêt Noire, non plus avec Bade et ses gracieux alentours (ce ne sont là que les franges dorées du manteau de cette autre Hercynie), mais en pénétrant dans ses profondeurs les plus ignorées. Hier, j'ai vu des merveilles, j'ai vu les indescriptibles cascades d'AUer-Heiligen , dont tu n'as peut-être jamais entendu parler, et qui n'en mugissent pas moins sur un parcours de plus d'unç lieue d'étendue; j'ai vu le lac des Fées, sur l'un des sommets de la Hornisgrinde, montagne aussi haute que les Alpes et toute peuplée d'ours, qui diffèrent de ceux de Paris en ce qu'ils ne sont ni chimistes, ni numismates, ni mathématiciens. Le lac des Fées, d'un aspect sauvage, terrible, sublime,* rappelle les descriptions les plus vigoureuses et les plus effrayantes de Dante et de Byron. A lui seul , il vaut le voyage.
« Ce matin , avec Athanase {vulgo, Ernest Forestier) et quelques aimables compagnons de voyage, nous avons quitté le Hirsch {Hirsch signifie cerf), c'est le nom d'une hôtellerie située dans les montagnes , à l'extrémité des belles vallées de Seebach (Seebach, c'est-à-dire le ruisseau du lac). Nous nous