‹ Le chemin des écoliersChapitre 126 sur 259 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Gance que ce sont là ses paroles exactes, quoiqu'elles aient été articulées dans l'allemand le plus volubile, le plus saxatile, le

plus guttural, le plus croassant que de ma vie j'aie entendu. J'en avais l'oreille convulsionnée.

< A la scierie, dans une chambre du rez-de-chaussée, je trouvai deux hommes d'assez bonne mine , assis sur des sièges

élégants, et jouant une partie de dames sur une simple planche soutenue par quatre rondins et fraîchement échappée aux dents de la longue scie.

« C'est sur cette table , digne des âges bibliques, que je t'écris en ce moment, mon cher Antoine. Nos hôtes n'ont pas mis à notre disposition huit lits ornés de leurs courtines et baldaquins, mais bien huit matelas sur une épaisse litière de foin. Pour des voyageurs déjà endurcis, cela est plus que suftisant. Quant au menu du souper, voir la carte du dîner pris à Preudenstadt : jambon, saucisson, etc.; seulement la tarte aux pommes de terre froides fut remplacée par des pommes de terre chaudes , cuites à l'eau et servies au gros sel. Nous les mangeâmes à l'anglaise, en guise de pain. Le pain ici est rempli de son, peut-être de sciure de bois, vu la localité. Eh bien, sans les pommes de terre je m'en serais accommodé.

« Antoine, ton ami est devenu un Spartiate.

« Au village de ***, forêt Noire, .... mai.

« J'ai tant vécu depuis quelques jours que je ne sais plus la date du mois. >

A cette lettre adressée à mon excellent ami Antoine Minorel , je crois devoir ajouter un complément indispensable.

Tout ce que je lui raconte touchant nos accidents de route, notre gaieté , notre entrain , nos bons rapports de compagnon à compagnon , est exactement vrai , beaucoup plus vrai , beaucoup plus exact que l'apparition des ours sur la Hornisgrinde et ma prétendue admiration pour cette affreuse grenouillère du lac des Fées. J'usais avec lui du droit d'un voyageur poëte qui ne veut pas s'être détourné de sa route et avoir manqué le chemin de fer pour visiter une mare.

Durant nos marches comme durant nos haltes, j'avais observé les différents types composant notre petite escouade nomade. Il est utile, je pense, de les faire connaître.

Parmi les plus agiles, les plus infatigables et surtout les plus altérés d'entre nous, l'orphéoniste tenait le premier rang.

Page 1