‹ Le chemin des écoliersChapitre 13 sur 259 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

A ce même appel accourait un autre personnage, le chien de l'habitation, un piteux griflbn, borgne et un peu écloppé, mais docile, intelligent, dévoué.

Comme son cheval , comme sa femme, comme tous ses autres bonheurs enfin, Ferrière l'avait ramassé sur la route.

Ah ! le bon temps I Ah 1 la rudeexistence,oîi les incidents, l'inattendu, ïe peul-ilre, remplissent le cœur du nomade d'émotions et de surprises incessantes; oii, chaque jour, il laisse derrière lui plus de souvenirs que nous autres sédentaires n'en pouvons récolter dans un mois. Sur ma parole, mon cher Minorel a raison, et si un sort contraire ne m'avait encotonné dans ce milieu bourgeois, où le mouvement semble être une convulsion, si j'avais été assez heureux pour connaître la misère (passagèrement toutefois!), moi, poète, moi, artiste, voilà la vie qui, m'aurait convenu! Chaque matin s'éveiller avec un nouvel horizon devant soit avoir le ciel pour baldaquin, la grande route pour salon!.. . Je sais bien qu'à ce métier on gagne des rhumatismes. D'ailleurs, pourquoi vais-je entreprendre l'apologie de cette existence de bohémien , juste au moment où Ferrière songe à s'en affranchir?

Ce fut vers ce temps que la vente de la jaune et de la giise vint doter le ménage d'un capital inespéré.

Devenu père, Ferrière avait senti se modifier en lui ses idées d'indépendance absolue; au nom de l'enfant, sa femme le poussait doucement vers le calme et la stabilité. Il s'y laissa prendre. In beau jour, les joies du propriétaire passèrent devant ses yeux comme un rêve éblouissant.

Avec ses épargnes et la vente de ses poules, il possédait un avoir de cent et quelques francs. Il résolut d'acheter un terrain , de s'y Mtir une maison , et il en vint à bout.

a3 LE CHEMIN DES ECOLIERS.

Perrière fit l'acquisition de quelques ares de terre du côté du Trou-Vassou , et les paya comptant. Une dizaine de francs lui restaient seuls pour entreprendre la construction de sa mabon. Ils y suffirent.

Le terrain était inculte et pierreux, quelques arbres rabougris l'ombrageaient. Les arbres fournirent la charpente; la terre les matériaux.

Trois ou quatre ans plus tard, dans mes herborisations, me dirigeant de ce côté, je voyais, au milieu d'un champ de luzerne, une petite chaumière faite de meulière et de torchis; malgré sa maigre toiture de roseaux et de genêts, elle riait à l'œil par Hon air agreste. Après tout, on ne se bâtit pas un palais de marbre pour dix francs.

Parfois, Ferrière et le cheval étaient en course, mais je trouvais là sa femme et sa fille; celle-ci trottant déj^ menu, et se roulant k terre avec le chien griffon; celle-là occupée d'ouvrages de couture. Quoique toujours impotente de sa main droite, elle était parvenue à coudre très-habilement de sa . main gauche. Le chien, battant de la queue, venait à ma rencontre; l'enfant ''*■ poussait des cris de joie en me voyant ,

et ses petites mains essayaient d'entr'ouvrir ma botte de ferblanc , où elle savait trouver pour elle un gâteau et un petit pot de confitures de Bar.

Puis, je quittai Belleville, et les années passèrent. Une dernière fois, me trouvant à Charonne pour certaine afîaire contentieuse, je poussai jusqu'à la demeure de mes anciens amis. La chaumière s'était métamorphosée en une maisonnette couverte de tuiles, avec volets verts; elle embaumait. Au champ de luzerne avait succédé un champ de roses. Les roses sont d'un bon produit dans la banlieue parisienne, et le ci-devant bohémien, à ses états de voiturier, de messager, d'architecte et de constructeur, avait ajouté celui de jardinier-fleuriste. Sur le

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