QUATRIÈME PARTIE
(paternelle, comme il le dit lui-même) qu'Antoine exerce sur moi; Tai-je jamais essayé? Je me sentais coupable envers lui ; je l'étais. Sur mon invitation expresse , il avait consenti à passer avec moi la saison du printemps dans ma maison de Marly; au jour dit, il s'y était présenté, et n'y avait trouvé que mes domestiques. Une seule lettre de moi lui était parvenue, datée de Carlsruhe ; elle l'invitait à m'attendre ; il m'avait attendu , et vainement , et sans plus recevoir d'autres nouvelles. Des deux autres lettres à lui adressées , la première flgurait toujours parmi les notes de mon histoire de Louis-Guillaume , le vainqueur des Turcs ; la seconde , écrite de la scierie de *** (forêt Noire), je l'avais encore dans ma poche. Est-ce ainsi qu'un galant homme devait en agir envers son meilleur ami?
A mesure que j'arpentais la longue rue d'Heidelberg , mes torts me paraissaient plus grands; quand j'arrivai devant l'hôtel du Prince^harles , ils étaient irrémissibles. Je connaissais la susceptibilité d'Antoine sur tout ce qui touche aux devoirs de l'amitié.
M'arrétant au seuil de la maison , j'envoyai Jean s'informer si MM. Minorel y étaient descendus. Je me rappelais que Junius l'habitait volontiers durant ses stations à Heidelberg. Jean me rapporta qu'en ce moment, ces messieurs étaient à l'hôtel, appartement n* 7, au premier. J'avais espéré une tout autre réponse; j'aurais laissé ma carte ou la lettre restée dans ma poche, et je serais parti.... pour quel pays? Je n'en sais rien.... par le premier convoi , n'importe dans quelle direction. Je n'ai pas l'habitude des souffrances morales ; j'étais au supplice. 0 nature pusillanime 1 Lâche ! lâche que je suis I Mais il n'y avait plus à reculer.
Avec un peu de brusquerie, j'ordonnai à Jean de passer le premier; je le suivis à distance. En arrivant sur le palier, je haletais. Un escalier de vingt marches I II ouvrit la porte du Q*7; je m'arrêtai.
Les deux cousins se tenaient dans un petit salon , devant une
table à jeu , ornée de ses bougies. Antoine lisait ; Junius faisait une patlejics. Au bruit de la porte qui s'ouvrait, ils ne bougèrent point , croyant sans doute à l'entrée d'un domestique de la maison. Jean, ne sachant trop en quels termes annoncer ma venue , se mit à tousser. Antoine leva la tête , m'aperçut dans la pénombre de la porte , se leva et vint droit à ma rencontre sans articuler un mot ; puis il m'ouvrit ses bras , et longtemps me pressa contre sa poitrine, où je sentis son cœur battre à tout rompre.
« Enfant terrible, val » Tel est le seul reproche qui soit sorti de sa bouche.
0 mon Antoine 1 mon cher Antoine 1 que tu es bon ! que tu es généreux I J'éprouvais le besoin de pleurer; mais je retenais mes larmes. Qu'aurait pensé Jean ? Il aurait cru que je pleurais sur mes fautes.
Junius interrompit sa patience j se leva à son tour, après avoir laissé toutefois ses cartes dans Tordre voulu , et m'aborda en se frisant la moustache; c'était chez lui l'annonce de quelque apostrophe railleuse ; mais de celui-là je ne redoutais rien.
c Parbleu ! monsieur de Ganaple , me dit-il , quel homme étrange faites-vous ! au commencement de ce mois j'étais à Heidelberg ; vous m'avez forcé d'y interrompre ma cure de petit-lait , pour aller la continuer à Bade , et de Bade me voici contraint de revenir l'achever à Heidelberg , toujours grâce à vous ! »
Je le saluai et lui serrai la main. Dans mon trouble d'esprit , c'est la seule réponse que je trouvai à lui faire.
De nous quatre , mon vieux Jean était le seul qui gardât encore un maintien grave et sévère. Je crois qu'il n'eût pas été fâché de voir Antoine me gronder un peu vertement.
Quand la parole me fut revenue, j'essayai d'entamer le chapitre de ma justification :
« Plus tard , me dit Antoine ; tu parais fatigué ; tu vas te coucher. J'ai une chambre à deux lits : le meilleur est pour