‹ Le chemin des écoliersChapitre 148 sur 259 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

haute. Elle contenait ces mots : ■ Monsieur n'a pas reparu encore. Que ça dure huit jours de plus et j'aurai perdu ma main à ne faire la cuisine que pour minet et toto. Je vais me mettre en quête d'une autre place. >

Jean fit un geste de désespoir ; la serviette qu'il tenait à la main, lui échappant, faillit passer à travers la fenêtre. Cependant, il était sans cesse en désaccord et même en querelle avecHadeleine. Selon toutepro-

babilitégCe souvenir lui revint '^- ^'^ ' — ""■

à l'esprit, car presque aussitôt : ■ Au surplus , monsieur n'aura pas grand'peine k trouver mieux qu'elle, > dit-il.

Les idées de mon vieux Jean , loin de bien emboîter le pas, presque toujours se suivent en se contredisant. Un moment après, comme par remords de conscience, il reprenait : ■ Quant à son dévouement pour la personne de monsieur, il n'y a rien à dire.

— Il y parait 1 lui répliquai-je.

— Ah 1 dame ! c'est que depuis que monsieur a pris le goût des longs voyages, son service n'est pas commode. •

Je fronçai le sourcil ; mais alors Jean se tenait derrière ma chaise , et cette fois encore ma démonstration de réprimande resta non avenue pour lui.

Pendant que je suis sur ce chapitre de Jean et de Madeleine , il me semble indispensable d'^outer ici quelques mots touchant ces deux fidèles serviteurs.

• Aimes-tu ton papa? demandait-on k un charmant petit garçon de ma connaissance.

— Oui , je l'aime , et beaucoup.

— Et pourquoi l'aimes-tu beaucoup?

— Parce qu'il est bien obéissant , » répondit l'enÉant.

Si on demandait à Madeleine et à mon vieux Jean pour-

quoi ils aiment leur mattre, ils seraient en droit de faire la même réponse.

Madeleine est Picarde , par conséquent fort vive , puisqu'il est vrai que parmi nos qualités ou nos défauts il en est de terroir, comme il arrive pour le vin et autres produits. Par suite de cette vivacité naturelle, autrefois ma Picarde ne manquait pas de me mettre le marché à la main dès que je m'avisais de faire montre d'autorité envers elle. Dans rintérét même de ma dignité personnelle, que des discussions avec ma cuisinière pouvaient compromettre, je dus donc prendre plus souvent en considération ses raisons que les miennes propres. Peu à peu ses pleins pouvoirs dépassèrent les limites de sa cuisine; rien ne se Gt plus au logis sans sa permission; Jean, à son tour, dut se soumettre; il le fit avec moins de bonne grâc&que moi. De là, entre eux, des querelles auxquelles j'eus soin de ne pas me mêler. J'avais la paix , Madeleine administrait en bonne ménagère , et ne recevait pas trop mal mes amis; de quoi me serais-je plaint? Si cette paix fut un instant troublée, c'est lors de mon projet de voyage pédestre de Paris à Marly-le-Roi. L'excellente fille semblait avoir la prévision de ce qui devait arriver.

Quant à mon vieux Jean , c'est là un précieux serviteur dont je ne saurais trop me louer. Il est loin d'avoir la vivacité de Madeleine; bien au contraire; après une longue expérience, je crois pouvoir affirmer que la lenteur, et même la paresse, forment le fond essentiel de son caractère. Mais que de résultats heureux cette paresse invétérée n'a-t-elle pas produits pour moi?

Jean m'a habitué tout doucement à la patience , sans laquelle il n'est pas de vrai philosophe pratique; je lui dois de savoir me suffire à moi-même , et , dans la plupart des détails de la vie , « de n'avoir pas besoin , comme a dit Rousseau, de mettre, pour me servir, la main d'un autre au bout de mon bras. » L'exercice est utile à ma santé ; Jean me le rend indispensable par la lenteur et la ma-

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