QUATRIÈME PARTIE
ladresse qu'il met à s'acquitter des commissions dont je le charge. Grâce h lui , j'ai conservé l'élasticité de mes jambes; je n'engraisse pas trop , quoique mon tempérament me pousse un peu vers l'obésité. Si les défauts de Jean m'ont proflté, il a tiré aussi bénéfice des miens , ce qui l'a complété et en a fait pour moi un être à part , qu'il me serait impossible de remplacer.
Mon vieux Jean a servi d'abord chez mon père, peu de temps, et seulement en qualité de petit domestique, bon à tout et propre à rien ; mais ma vanité s'accommoda à voir en lui un de ces anciens serviteurs de la famille qui donnent à une maison certain relief aristocratique. Je répétais volontiers que Jean m'avait connu enfant , ce qui était vrai ; j'ajoutais qu'il m'avait élevé, ce qui me rajeunissait. De son côté, il acceptait franchement cette position; elle lui garantissait sa place à perpétuité , et n'aurait pas manqué de lui donner sur mes autres domestiques une supériorité hiérarchique, s'il n'avait pas eu affaire à Madeleine, à Madeleine seule.
Après ma vanité, ce fut de ma curiosité qu'il tira parti. Je me laissai aller trop facilement à écouter ses divagations, ses bavardages sur les uns et sur les autres ; c'était l'admettre dans ma familiarité ; un grand tort ! Il en vint bientôt à me donner des conseils; le droit de conseil entraîne celui de remontrance.... Halte-là!... Mais il me parlait de son âge, et qu'il m'avait connu tout petit; il m'appelait son jeune maître, comme je l'appelais mon vieux Jean; je faiblissais; plus nous avancions dans la vie l'un et l'autre , plus il avait soin d'antidater son acte de naissance et de rajeunir le mien ; s'il ne me dominait pas encore , il me résistait du moins , alléguant comme excuse les infirmités de la vieillesse qui commençaient pour lui , disait-il.
La vérité est que mon vieux Jean et moi nous sommes nés dans la môme année. Or, par une singulière anomalie, il se trouve avoir aujourd'hui cinquante-cinq ans passés, et je n'en ai que quarante-cinq à peine.
Le lustre dont il m'a débarrassé , il l'a gardé pour lui.
Voilà comment, outre quelques qualités utiles, je dois encore à Jean un reste de jeunesse.
Pour compléter le portrait, passons au physique. De taille moyenne, Jean a le cou court, les épaules rondes, ce qui lui permet d'y appuyer facilement' sa tête quand il veut dormir sans qu'il y paraisse, et lui donne en même temps ce petit air vieillard qu'il ambitionne.... Ses cheveux , d'un blond pâle et grisonnant, son nez tout d'une pièce, ses petits yeux gris, ses lèvres épaisses lui composent, après tout, sinon une figure agréable , du moins la figure d'un excellent homme.
Mais j'oublie un détail essentiel. Jean a la prétention d'avoir été un superbe enfant , et pense qu'il lui en reste encore quelque chose. Il a au-dessous de la pommette gauche une petite verrue couverte de quelques poils, et qu'il se platt à appeler un grain de beauté.
Madeleine ayant avancé un jour cet axiome douteux, auquel Polichinelle eût applaudi : « L'homme qui a un grain de beauté sur la figure ne peut jamais être laid, > Jean se l'est tenu pour dit , et depuis ce temps revient à tout propos sur sa bienheureuse verrue. « Tu t'es levé bien tard aujourd'hui, Jean? — Monsieur saura que le barbier m'a entamé avec son rasoir mon grain de beauté ; j'ai saigné abondamment; rien ne saigne si longtemps qu'un grain de beauté, et je n'aurais osé me présenter devant monsieur en cet état. — Je ne mettrai point mon pardessus aujourd'hui , Jean ; il fera beau , le baromètre monte. — Si monsieur veut m'en croire, non -seulement il mettra son pardessus , mais ses socques; mon grain de beauté m'élance. Il pleuvra à coup sûr. »
Ainsi le grain de beauté de Jean joue un rêle important dans sa conversation. Mais assez parlé de Jean et de sa
verrue.
Je tenais donc à la main la lettre de Madeleine ; je ne la lisais plus , j'en examinais la suscription ; le timbre de la
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poste de Marly-le-Roi exerçait sur moi une puissance fascinatrice. Je ressentais un désir impérieux de revoir mon jai^
din, mes bons voisins devenus mes bons amis, et d'aller rassurer ma cuisinière.
De ce désir je fis part à Antoine , en lui proposant de nous mettre en route sur-le-champ.
Antoine , le plus fougueux comme le plus aimé de mes despotes, donna un terrible coup de poing sur la table, puis se tournant vers moi d'un air menaçant :
« Te moques-tu? Penses-tu donc que j'aurai franchi d'un trait trois cents kilomètres sans devoir reprendre haleine un instant? Me prends-tu pour un de ces cuistres lancés après un échappé de collège, et qui le ramènent incontinent par les oreilles? Qui te presse tant? Est-ce la crainte de perdre ta cuisinière? Calme-toi, jeune homme impétueux; dès hier au soir je lui ai écrit; dans trois jours les cloches de Marly pourront sonner ton retour inespéré; allons, achève de déjeuner, et en route pour les ruines de l'ancien château ! Junius assure que j'y trouverai une collection de médailles curieuses, et toi des mauves et des coquelicots de quoi remplir ton herbier. «
Il ordonna h Jean d'aller nous chercher une voiture. Jean me regarda d'un air interdit , sonna un garçon d'hôtel et le chargea de la commission.
« Je viens de traverser la forêt Noire à pied, dis-je à Antoine ; la voiture est-elle bien nécessaire? Me crois-tu encore un Parisien? »
Il sourit , me prit la main , me tâta le pouls , et dit :
« Ouvrez les barrières I Laissez aller ! »
Je proposai à Jean de nous accompagner; il me fit observer que le château était sur une montagne ; grimper sur les montagnes, c'était bon à mon âge et non au sien. Il préférait aller visiter le marché, qu'on disait très-bien fourni de provisions de toutes sortes.
Jean, l'homme aux indécisions aussi bien qu'aux contradictions , n'alla ni au marché ni au château ; il rentra dans sa chambre , au Prince-Charles ^ où il passa trois heures à écrire à Madeleine , pour lui faire part de ce qu'il avait vu à V étranger. Dans cette longue épttre , Dieu veuille qu'il n'ait pas trop médit de son mattre !
Prenant un petit sentier qui , à quelques pas de notre hôtel , s'ouvre dans la montagne , après vingt minutes de marche nous arrivons à Wolfsbrunnen (la fontaine de la Louve), située à rai-côte.
La fontaine de la Louve doit son nom à certaine louve furieuse qui , là, dit-on , dévora une sorcière. Je ne me paye plus guère de ces histoires faites à plaisir. D'après ce que m'avait appris Junius de l'installation des Romains sur le Kœnigstuhl, j'émis cette opinion que sans doute la louve de Romulus , en pieiire ou en bronze , avait figuré en cet endroit , d'où le nom de la fontaine. Junius trouva mon hypothèse admissible, quoique discutable ; Antoine s'étonna de me voir répudier un conie bleu au bénéfice d'un fait matériel et historique. Il ne connaissait pas encore mes aspirations vers l'histoire,
Wolfsbrunnen est un joli vallon se dessinant sur une des pentes de la montagne, et entouré de grands bois; les chalets qui le décorent seraient d'un charmant effet si , dans le grandduché, toutes les stations dif chemin de fer n'affectaient pas cette même forme helvétique, fort gracieuse , mais trop prodiguée.