PREMIÈRE PARTIE
J'ai quelques amis dont j'aurais pu être le père. Ils tétaient encore lorsque je prenais ma licence d'avocat; selon moi, ce mélange affectueux de deux générations profite à l'une comme à l'autre. Au dessert, la conversation roula sur les noms de baptême. J'attaquai vertementcet usage ridicule, incommode, dangereux, de donner à tous les enrants les mêmes noms, avarement triés, au nombre de sii ou huit, dans le calendrier courant, quand la Yie des Saints et le Martyrologe nous en pourraient fournir par milliers de plus harmonieux et de plus convenables.
• Trouvez-vous dans une réunion d'une trentaine d'individus, disais-je, au nom de Paul, six dressent la tête; six autres au nom de Léon; le reste répond en chœur si on interpelle un Jules, un Charles, un Eugène ou un Ernest. S'il s'agit d'une réunion de femmes, prononcez le nom de Marie, vous aurez une levée en masse. •
J'étais fort gai ce soir-là, et en veine de paradoxe. Je pris à partie les Paul et les Ernest, soutenant qu'avec une armée recrutée parmi les premiers, dans nos quatre-vingt-six départements , on pourrait mener à bien une guerre contre une puissance de second ordre; si les Ernest se joignaient aux Paul, la Russie elle-même tremblerait.
Au milieu de ces folies, j'interpellai notre amphitryon, lui demandant s'il ne portait pas un autre nom que ce nom œcuménique d'Ernest :
< Je me nomme aussi Athanase, me répondit- il.
— Bravol Athanase, voilà une appellation qui désigne non
plus un peuple, mais un homme I Ce sera là désormais votre seul vocable! Vous n'êtes plus qu'un Athanase à mes yeux! Jurons tous de souhaiter la fête de notre ami à la Saint-Atha- .nase prochaine!... A la santé d' Athanase! >
On avait ri, on avait trinqué, on avait juré, et, le lendemain, je ne me souvenais guère plus si Forestier se prénommait Ernest Athanase, ou Ernest Chrysostome.
Un peu confus à ce souvenir que me rappelait mon ingénieur : « J'avais complètement oublié mon engagement, lui dis -je. D'ailleurs, Ernest ou Athanase, vous mé le rappelez vousmême, habite présentement Épemay, c'est-à-dire à trente ou trente-six lieues d'ici.
— Dites à trois heures, me répondit-il ; on ne compte plus par lieues depuis la création des chemins de fer. Mais n'est-ce point pour satisfaire à votre promesse, mieux encore, à votre provocation , que , la Saint-Athanase venue , vous voici à la station de Noisy-le-Sec? Si vous n'allez à Épernay, où donc allez-vous?
— Je vais à Marly-le-Roi.
— Ah ! bah! Ce n'est pas du tout le chemin; vous serez plus vite à Épernay.
. — C'est possible.... Mais mon ami Antoine Minorel doit venir demain me rejoindre à Marly; je me suis engagé à l'y attendre; Madeleine, ma cuisinière, y est installée déjà....
— Belles raisons! Vous coucherez ce soir à Paris, et même à .Marly, si bon vous semble. Je me souviens de vous avoir
entendu maintes fois vous poser comme l'ennemi personnel des chemins de fer; voici le moment de vous réconcilier avec eux. Celui-ci va vous mettre tout à la fois à même de remplir vos engagements envers Forestier et envers Minorel. Voyezvous là-bas la famée de la locomotive? Allons, prenez votre billet, et en route! »
L'avouerai-je? l'idée de causer un grand étonnement à Minorel quand, demain, à Marly, je pourrais lui dire en l'abordant : « Très -cher, si je ne reviens pas de Fontainebleau, qfue tu me reproches de ne point encore avoir exploré, je reviens
PREMIÈRE RARTIE. M
d'Épemay; c'est deux fois plus loin I • fut peut-être ce qui me décida avant tout.
II était raidi; à trois heures nous devions toucher Épernay. J'en repartirais à cinq; à huit, je serais de retour à Noisy, et, malgré ce crçchet vers la Champagîie, je comptais ne modiûer en rien l'itinéraire de mon voyage de banlieue.
Dieu et le chemin de fer en devaient décider autrement.
Le long de la route, défilèrent devant moi, comme dans un mobile panorama, le Raincy, que j'avais compté visiter à pied
L'tncleD cUtcau du Raincy.
ce jour même; la cathédrale de Heaux, devant laquelle Je me découvris la tête pour saluer le grand Bossuet; puis se présenta un élégant castel moyen âge, bâti d'hier, aux tours ventrues et rondes comme des tonnes, aux donjons en forme de bouteilles, que des rinceaux de pampre semblaient couronner. C'était le château de Boursault qui venait de s'élever par magie , non aux sons de la lyre, comme les murs de Thèbes, mais au bruit des bouchons de vin de Champagne, faisant retentir dans le monde entier le nom de son illustre fondatrice, la veuve Cliquot. Enfin , nous entrâmes dans la gare d'Épernay. Là , je reçus un premier choc (choc purement moral, Dieu merci!); le train
kk LE CHEMIN DES ECOLIERS.
se dirigeant sur Paris, avec station à Noisy-le-Sec, ne devait pas partir avant huit heures du soir. Avec les chemins de fer, il n'y a qu'à se rési^'nir. Je me résignai donc, sans toutefois renoncer à mon projet primitif.
Notre ami Forestier nous reçut avec plus de surprise encore que de joie. Il n'avait jamais pensé que son second baptême dût porter fruit; il tenait à son joli nom suédois d'Ernest , répudiait hautement son nom grec d'Athanase, et du doigt, en riant, il me fit signe qu|il se vengerait de son malencontreux parrain. D'ailleurs , nous avions fait erreur de date, H nous le prouva.
La Saint-Athanase, tombant le S mai , ne pouvait tout au plus être fêtée que le 1". Nous étions
La LallR'Jiak- J,: \ «au., *" ^^ *^'"'' ' '' "**"^
invita à la célébrer avec lui le lendemain, nous prévenant toutefois que le lendemain il serait en routepour aller visiter la chute duRhinàSchaffouse.
Nous rîmes beaucoup et de l'invitation, et de la méprise de l'ingénieur, qui m'avait fait opérer un pareil déplacement surune fausse interprétation du calendrier. Celui-ci m'en fil ses excuses.
Athanase {je lui conserverai obstinément le nom, qui, je le maintiens, lui donne une personnalité plus distincte), Athanase donnait justement ce jour-là à dîner à ses futurs compagnons