‹ Le chemin des écoliersChapitre 159 sur 259 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

à Heidelberg, et probablement dans le monde entier, est celui qu'on y voit aujourd'hui. Il a vingt-quatre mètres de circonférence sur onze de longueur; il contient, ou plutôt a contenu deux cent quatre-vingt-trois mille deux cents bouteilles.

Rappelant par sa forme arrondie et massive un brick hollandais assis sur son chantier, il repose m^estueusement sur de solides supports , décoré à son gaillard d'avant comme à son gaillard d'aruëre de sculptures représentant les armoiries de l'électorat, et un fiacchus entouré d'Ûgjpans. tJn double escalier lui contourne le flanc, et permet aux curieux, après avoir admiré sa carène , d'aller se promener sur son pont.

Sur ce pont, un bal a été donné en l'honneur d'une heureuse ' vendange , et l'Electeur y dansa avec toute sa cour.

Les sept merveilles de l'ancien monde ont fait leur temps ; le colosse de Rhodes est tombé, les jardins de Babylone ont disparu , la muraille de la Chine s'écroule , le sable du désert envahit les pyramides ; Heidelberg aura eu l'honneur de fournir deux merveilles à l'ère nouvelle : son château et son tonneau.

Ce tonneau, ce mastodonte, ce mammouth des caves, construit en 1751 par Engler, tonnelier -ingénieur de l'électeur

Charles -Théodore, a été remph trois fois. Si la vendange trompait l'espoir du vigneron, Charles-Théodore, en bon prince, daignait réduire l'impdt à la contenance de son moyen tonneau, jaugeant cent cinquante mille litres; venait-elle à faire défaut tout à fait , il daignait se contenter du petit baril à la Vierge , qui ne contenait que trente mille bouteilles.

Dans la cave d'Heidelberg, outre les trois tonneaux, on voh une petite statue en bois, une espèce de mannequin, en culottes courtes, en habit de soie, portant perruque, et la canne à la main.

Quel est ce magot?

A la cour de Charles-Théodore existait un homme, un petit

homme. Clément Perkéo, son bouffon, qui, tout autant qu'En-

. gler, le tonnelier-ingénieur, surveillait les tonneaux avec amour.

S'il restait au château , on le voyait se promener plus souvent dans les caves que dans les jardins ; s'il en sortait , il ne dirigeait sa marche que vers les 'coteaux tapissés de vignes. Rentrait-il soucieux :

« La récolte menace, disait-on. Quelles nouvelles, Perkéo?

— Médiocres, répondait-il, moyen tonneau. *

Tout à fait abattu, il annonçait le tonneau à la Vierge.

Pour le guérir de ses humeurs noires, Charles-Théodore, sur sa parole de palatin , s'engagea à le laisser lui-même régler sa pitance de vin, quel que fût le résultat de la vendange, y mettant toutefois cette restriction que, s'il lui arrivait de s'enivrer, il serait fustigé d'importance.

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Jamais Perkéo n'encourut cette honte. Cependant, il absorbait régulièrement par jour quinze ù dii-huit bouteilles de Markgrafter; il n'était point gris, il était gai, ce qui ne pouvait que convenir parfaitement à son état de bouffon.

Son mattre l'interrogeant pour savoir quel avait été, selon lui , le plus grand homme de l'Allemagne , il nomma sans hésiter l'empereur Venceslas , qui , dépossédé du trône , n'avait rien réclamé que son droit de dîme sur le vin du Rheingau.

Par son testament, Perkéo demanda à être enterré sous le gros tonneau. Peut-être espérait-il que, grâce à quelque fissure, le colosse resterait encore son tributaire. On ne put satisfaire à cette dernière volonté du joyeux ivrogne , mais , par décret spécial de l'Électeur, il fut ordonné que, même après sa mort, Clément Perkéo resterait gardien des caves.

Voilà pourquoi y figure encore ce mannequin de bois et d'étoupe , représentant exactement , assure-t-on, la taille, le costume et les traits du personnage.

Près de ce simulacre en culottes courtes est une petite horloge, ouvrage de Perkéo. Sur un des côtés de l'horloge pend un cordon de soie ; sans doute , il aidait à faire sonner l'heure, avec accompagnement de musique.

Comme Antoine, se préparant au départ, roulait une cigarette, que Junius, les yeux en l'air, inspectait les voûtes du caveau , je lirai le cordon ; un bruit de rouages se fit entendre, un battant de l'horloge s'ouvrit, et je reçus dans la figure une longue queue '

de renard..., sans musique. - "

C'est la seule plaisanterie que se permette aujourd'hui le boutTon de Charles-lliéodore.

La dame officielle nous proposa une dernière visite à la salle des armures, collection de piques et de cuirasses assez peu curieuse , et en fort mauvais état.

Avant de nous en ouvrir la porte, elle s'arrêtîi; à travers deux

murs écroulés qui se faisaient face, les deux Heidelberg, le

t ■-■' mort et le vivant, nous apparurent

Ité

Je,

le, le.

Vous avez raison , madame , Francés pas loxtjour.i gentils. Cette réflexion, depuis le Mollcenkur, elle assombrit ma pensée. Comme poëte, comme artiste, j'aime les ruines; Je suis con-

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