QUATRIÈME PARTIE
vaincu qu'il est tel vieux château, même telle construction nouvelle, insignifiants debout, qui, au point de vue du pittoresque, gagneraient beaucoup à être renversés; mais quand je songe & tout le pittoresque laissé derrière eux par mes compatriotes dans le grand-duché, à Bade, à Brouchsal, h Heidelberg, sur les bords de l'Oosbach, aussi bien que sur ceux du Necker et du Rhin , il me semble , dans chacun des habitants de ces belles contrées, devoir, en ma quahté de Français, trouver un ennemi acharné. Cet écolier furibond , ce jeune Hoèl-Jagœrn lui-même , n'est-ce pas ma nationalité qui l'a ainsi irrité contre moi t
En rentrant au Prmce-Charlex , je dis à mon vieux Jean d'aller me chercher un barbier. Quand le garçon de l'hôtel eut satisfait à ma demande, quand ledit barbier se présenta, lui ti'ouvant le regard inquiet , quelque peu hagard , je le renvoyai incontinent. Je craignais qu'il ne me coupât la gorge I
Le cUtcau d'Hcidilberg , du Cibli de la lecruM.
Je parvioDs enfin k raconter à Antoine mes aventures de voyage. — Un nid de serpents. — Je renonce ik écrire l'iiisloire du grand margrace. — Un accès de somnambulisme. — lletour k la légende. — Comment j'entre en colla boralion avec le jeune Hofl-Jagcern.
c Mon maître est pur comme l'enfant qui vient de naître , « mais les voyj^es l'ont rendu profondément vicieux. »
• Sais-tu, me dit Antoine après cette citalion, quel est l'auteur de la sentence et à qui s'adresse l'apostrophe ? >
A cette double proposition , formant un attelage boiteux , je reconnus la logique ordinaire de mon fidèle ser*ileur, ■ Oui , poursuivit Antoine , voilà en quels termes , ce matin , ton vieux Jean appréciait tes vertus; il m'affirmait que follement épçis d'une servante d'auberge, tu l'as enlevée. Si je dois croire à ses almanachs , cet homme pur comme l'enfant qui vient
de naître, outre bien d'autres méfaits, est coupable d'un rapt, du rapt d'une servante d'auberge ! »
Le moment était venu de mettre en avant ma justification. A la suite de notre visite aux ruines, mon terrible ami et moi , nous étions seuls dans notre chambre commune. Cette histoire que déjd j'avais contée, sommairement il est vrai, à mon sicambre du pont de Kehl , à mon boutiquier, à l'inspecteur du parc de Carlsruhe , au conducteur de ma chaise de poste , et, depuis, un peu à Thérèse, un peu à Junius, un peu à Athanase , un peu à Brascassin , il me fallut la reprendre en sous-œuvre et dans tout son développement depuis mon départ de Paris. Je dis à Antoine ma visite au Trou-Vassou , ma rencontre avec l'ingénieur, et comment celui-ci en se trompant de date avait été la cause première de mon vagabondage à travers le grand-duché ; comment , en dernier lieu , Athanase, en se trompant déroute, m'avait fait traverser la forêt Noire et toucher à Wildbad, juste à l'opposite de Strasbourg , que je voulais atteindre. •
Tous les détails de ma longue odyssée, le récit de mon séjour à Carlsruhe, où j'avais retrouvé Thérèse Perrière; à Bade, où j'avais résolu d'écrire l'histoire du grand margrave; même les aventures de mon chapeau, de ma montre, de mon parapluie, de ma boite de fer-blanc, Antoine entendit tout , écouta tout avec une attention qui me surprit. Je revins alors sur la pensée que j'avais d'écrire l'histoire de Louis-Guillaume, et, prenant parmi mes notes de voyage certaine lettre datée de Bade , je la lui présentai.
Elle était à son adresse. Tandis qu'il la parcourait, je tirai de ma poche , où je l'avais oubliée pendant vingt-quatre heures , celle que je ■ lui avais écrite de la scierie du village de***. Il regarda la suscription et fit un mouvement :
«Tu m'écrivais donc tous les jours? Et pendant ce temps, je restais sans nouvelles de toil Tu fais collection de tes autographes, à ce qu'il paraît? »
11 sembla se recueillir alors. J'attendis ma sentence.