‹ Le chemin des écoliersChapitre 161 sur 259 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

Après quelques instants de méditation :

« Voici mon opinion , me dit-il ; à Épernay tu t'es assis sur un . nid de serpents ; tu es tombé en plein au milieu de ce temple de la Pure-Vérité dont Ernest Forestier m'a parlé autrefois et qui n'est autre chose qu'une protestation burlesque contre la Raison Pure^ de l'Ecole philosophique. Ton ingénieur à Noisy-le-Sec, comme sur le pont du Rhin, ton soi-disant Athanase à Épernay, comme sur les routes de la Forêt-Noire, ce charmant M. Brascassin lui-même, aussi bien que le petit bossu , tous ces gens-là se sont moqués de toi. As-tu été leur dupe? je n'oserais le dire; leur jouet? je l'affirme. Un bonhomme courait la prétantaine , facile à l'amorce , assez joyeux compagnon ; le rencontrant sur leur chemin, ils l'ont attiré dans leur orbite , comme ces astres errants qui , en décrivant leur parabole, entraînent après eux de petits météores vagabonds. Ils se rendaient à leurs affaires ou à leurs plaisirs, et toi, sous leur impulsion, tu te trouvais à Strasbourg quand tu croyais retourner à Noisy-le-Sec, et à Wildbad quand tu croyais retourner à Strasbourg. C'était une partie de volant , et tu n'étais pas la raquette , respectable étourdi I

— En tout cas, lui dis-je , je ne sais rougir que de mes torts, non de ceux des autres.

— Arrivons au chapitre important, reprit Antoine, à ton margrave Louis-Guillaume. Tu veux être liistorien ? As-tu réfléchi aux exigences de la tâche ? es-tu bien décidé à y satisfaire résolument?

— Résolument ! lui répondis-je la tête haute et la main levée, comme prêt à m'engager par un serment.

— A la bonne heure I Vivat ! s'écria-t-il en venant à moi les bras ouverts. Voilà une bonne résolution. Dans mon estime,

Augustin, tu viens de grandir de dix coudées!... Mais que dira Madeleine ?

— Quoil Madeleine?...

— Ton héros est Allemand ; les princTpaux documents dont tu auras besoin sont écrits en allemand ; il te faut donc avant tout songer à apprendre cette langue. Où le peux-tu mieux faire qu'en Allemagne? Puisque t'y voilà, restes-y. C'est l'affaire de trois ou quatre ans au plus. Moi, je te promets de venir chaque année passer un mois avec toi; maintenant Madeleine consentira-t-elle à s'expatrier? »

Un peu étourdi de sa conclusion, je baissai la tête, et murmurai :

« Est-il donc indispensable de savoir l'allemand?... »

Antoine fit un mouvement de recul , fronça les sourcils , divisa sa barbe en deux parties, comme lorsqu'il prenait ses grands airs olympiens , et me foudroyant du regard :

« S'il est indispensable de savoir l'allemand pour écrire une histoire allemande ? Est-ce ainsi que vous prétendez connaître les exigences de votre rôle? A quelle source emprunteriez-vous donc les faits? Halte-là, monsieur; vous ne voulez pas, j'espère , comme certains habiles que nous connaissons, vous faire le rhabilleur d'ouvrages déjà publiés , en prendre le plan , la marche des événements , le développement des idées , en accommodant le tout , tant bien que mal , à la sauce de votre style? C'est là piller ks historiens, mais non écrire l'histoire. Ce métier de corsaire n'est pas digne de toi, mon Augustin. Aie la force de te résigner à quatre ans d'Allemagne ou renonce à ton héros turcophage. Poëte, retourne à tes contes bleus I Je le préfère mille fois 1 »

0 déesse Raison, en t'adressant à moi empruntes-tu de préférence la grosse voix d'Antoine Minorel? Ou cette grosse voix elle-même , avec son souffle puissant , aide-t-elle à faire entrer plus rapidement et plus profondément la conviction dans mon esprit? Je ne sais; mais il se fit tout à coup un revirement dans mes idées; en cessant de vouloir planer trop haut, en rétré-

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