‹ Le chemin des écoliersChapitre 162 sur 259 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

cissant leur vol, elles me semblèrent se caser plus à Taise sous la botte osseuse de mon cerveau ; je reconnus qu'Antoine était dans le vrai, disait vrai; j'acceptai son ultimatum, et, sans beaucoup d'hésitation , je donnai congé au grand margrave. Quatre ans d'Allemagne, et surtout de langue allemande, me paraissaient trop lourds à porter.

Je n'étais plus historien ; j'avais le droit de redevenir légendaire. A quoi bon ce droit, quand le temps allait me manquer, quand je touchais à l'heure de ma rentrée en France ?

Qui l'eût prévu? avant la fin de cette même journée, déjà

aux trois quarts de son cours, une belle légende allait venir me trouver à domicile , et au milieu de circonstances étranges , inespérées. Je n'aurais pas manqué d'en remercier la Providence , si la Providence ne me l'avait fait acheter à des conditions singulièrement humiliantes.

Pendant notre dtner on nous distribua le pain en portions tout à fait minimes ; nous aurions pu nous croire à Londres. < Le repas sans pain , nous dit Junius , est une tradition historique d'Heidelberg. > Ce mot semblait annoncer une légende ; je me sentais sur une pi^e. Cependant je n'osais interroger ; je craignais qu'Antoine ne me trouvât bien prompt à retourner vers mes anciennes idoles.

Au dessert , il nous quitta pour rejoindre ce chimiste auquel il avait manqué de parole le matin.

Resté seul à table avec Junius , je le remis sur le chapitre du repas, sans pain. Ce repas , dont on ne conserve que trop bien la tradition dans le pays , avait été donné par l'électeur Frédéric le Victorieux ; mais Junius ne savait rien de plus de lui, sinon que le tombeau dudit électeur se voit encore à Heidelberg, dans l'Église-Neuve des jésuites, autrefois des Récollets , et que , sur la route de Mannheim , on montre la place signalée par sa dernière grande victoire.

Cette réponse m'attrista. L'électeur Frédéric me convenait à merveille. Passer de la grande histoire à la légende historique et du vainqueur des Turcs à cet autre victorieux , c'était

déchoir à peine. Mais qui pouvait me venir en aide si Junius , cette encyclopédie vivante du grand-duché, se déclarait impuissant ?

« Attendez donc ! me dit alors celui-ci en se touchant le front , ce serait fort singulier ! »

Et je le vis sourire.

«Vous rappelleriez-vous , luidis-je.,..

— Je me rappelle Mme Hoël-Jagœrn, me répondit-il en m'interrompant ; vous savez , cette excellente femme qui pense que vous avez tort de battre les enfants? »

Jean, qui nous servait le café, poussa un cri d*horreur et se voila la figure.

« Eh bien? dis-je à Junius.

— Eh bien , Mme Jagœrn a un fils ...

— Je sais , je sais.

— Ce fils s'occupe de l'étude de la langue française , comme vous avez été à même de vous en apercevoir. »

Je haussai les épaules d'un air de pitié et de dédain.

« Ce matin même, continua Junius, j'ai promis à sa mère de lire une composition assez importante du jeune Fritz , pour lui en signaler les fautes trop grossières. Le paquet était déjà à l'hôtel avant notre retour. J'en ai parcouru quelques lignes à peine ; c'est une traduction en français d'un historien allemand , et , si je ne me trompe , le héros est un comte palatin , du nom de Frédéric. Est-ce Frédéric I" ? je l'ignore ; si vous voulez vous charger de vérifier le fait?

— Fi I abomination ! m'écriai-je , moi entrer en relation quelconque avec ce petit misérable? Jamais!

— Ainsi soit-il ! » dit Junius, achevant de tremper l'extrémité de ses doigts dans son rince-bouche.

Et il sortit en se frisant la moustache.

Jean me regardait avec stupéfaction. Je lui dis d'allumer les flambeaux, et que je le laissais libre de son temps pour le reste de la soirée.

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