QUATRIÈME PARTIE
« Monsieur attend quelqu'un? me dit-il d'un air. navré.
— Qui veux-tu que j'attende? Je ne connais personne dans ce pays. »
Il hocha la tête d'un air de doute. Sa confiance en moi était bien altérée depuis qu'il me savait si profondément vicieux.
Enfin, lui parti à son tour, j'allume les flambeaux, ce que, dans son trouble, Jean avait négligé de faire ; je songe à prendre note de tout ce que Wolfsbrunnen , Molkenkur et le château m'avaient offert de curieux à enregistrer ; je m'assieds à ma table , je trempe ma plume dans l'encre ; mais au bord des eaux de Wolfsbrunnen, sur la plate-forme de Molkenkur, au milieu des ruines d'Heidelberg, je ne vois plus rien qu'un affreux petit diable qui court bu sautille sur une jambe en poussant des cris lamentables. Ma pensée se fixe obstinément sur lui ; je me demande ce que peut être l'œuvre de cet écolier furibond ; je regrette de ne point avoir accepté l'offre de Junius. Il n'est plus temps, après un refus aussi formel. D'ailleurs, cette traduction prétendue est restée dans la chambre de Junius ; y pénétrer en son absence et sans son autorisation constituerait un fait sinon d'indélicatesse, du moins de manque de savoir-vivre.
Tout en faisant ces réflexions , j'avais pris une des bougies placées sur ma table, j'avais ouvert la porte de Junius et je rôdais dans sa chambre, semblable à un somnambule qui, sans conscience de ses actes , agit par des mouvements purement automatiques.
Sur la conunode, un cahier de papier, déprisonné de son cordon de soie, s'étalait. La couverture, d'un jaune sale,
illustrée de hachures à la plume, de nez, de bouches, de parafes, de bonshommes, de maisons, dénotait l'œuvre d'un écolier plutôt que celle d'un diplomate. On pouvait s'y tromper cependant. Plus d'un illustre s'est exercé dans ce genre. Je possède deux dessins autographes; l'un représentant un bohémien grotesque, exécuté par M. Victor Hugo à une séance de la Chambre des pairs; l'autre, un âne regimbant, sur papier
de chancellerie, et dû à la plume princière de M. Talleyrand de Périgord , durant le congrès de Vienne.
A la rigueur, je pouvais donc m'y tromper. Peu curieux de violer les secrets de l'iîtat , je soulevai d'une main discrète le premier feuillet; le nom de Fritz Hoël-Jagœm frappa mon regard. Le doute ne m'était plus permis.
Le début m'apprit que c'était bien h Frédéric le Victorieux que j'avais affaire; mais plus J'avançais dans ce grimoire plus je n'entrevoyais qu'une biographie sèche, aride; du repas sans pain, il n'en était point question ; la légende semblait complètement absente de cet insipide récit oîi les germanismes et les barbarismes gallicans se heurtaient l'un contre l'autre «jssi bien que les armées belligérantes , où rien ne s'adressait à l'imagination. Découragé, j'allais jeter là le manuscrit, que je ne consultais plus que du pouce, lorsque, comme im point lumineux , le nom de Claire de Tettingen se détacha d'une des pages et m'apparutl
Je tenais ma légende.
La propriété littéraire jouissant aujourd'hui , dans leur plénitude , de ses droits internationaux , je me vois contraint , à ma profonde humiliation, de reconnaître ici pour jnon collaborateur M. Fritz Hoël-Jagœrn, cet affreux gamin enragé que l'on sait.
Si des erreurs de faits ou de chronologie déparent ce t^t, c'est à lui , à lui seul , qu'on devra les attribuer.
Un jour, du cdté d'Heidelbei^, dans celte partie de la forât Noire qui, alors, descendait jusqu'au Necker, des valets de vénerie, après avoir exercé leurs chiens, leur distribuaient la pitance. Un de ces chiens, braque énorme, au râble épais, aux crocs acérés , s'était écarté des autres pour n'être point
troublé dans son repas, ou pour Tenfouir dans quelque terrier.
Les valets l'entendirent bientôt pousser des aboiements furieux; courant au bruit, ils le trouvèrent aux prises avec une jeune fille, qui, quoique mordue et déjà tout ensanglantée, lui disputait obstinément sa miche de pain noir.
Depuis plusieurs jours, la malheureuse enfant n'avait eu d'autre refuge que les roches buissonneuses de la forêt, d'autre nourriture que des fruits sauvages ; ses vêtements , maculés de fange, tombaient en lambeaux. Les valets la conduisirent devant le mattre chasseur, qui arrivait en ce moment, suivi d'une escorte.
« Qui es-tu? lui dit celui-ci.
— Je me nomme Claire ; mon pays est la Souabe ; j'habitais notre métairie de Tettingen avec ma mère, lorsque, tour à tour, les bandes armées de l'évêque de Metz, du duc des Deux-Ponts et les archers de Lutzelstein vinrent s'y établir. Ils ont tout brûlé, tout saccagé. Un fidèle serviteur nous restait; ils l'ont emmené avec eux. Forcées de fuir, nous avons essayé de gagner le Palatinat ; mais de la Souabe aux rives du Necker, notre route n'a été qu'un désert, semé de ruines fumantes; la guerre avait passé par là; maudite soit la guerre!... En traversant cette forêt, ma mère est tombée, épuisée de forces.... Ma mère a faim.... ma mère se meurt faute d'un morceau de pain.... Pourquoi les chiens de tes meutes mangent-ils du pain alors que ma mère en manque? »
Tandis qu'elle parlait ainsi, la poitrine haletante, la voix entrecoupée, le chasseur attachait sur elle un regard profond et sombre. Après avoir écarté d'un geste les gens de son entourage :
« Jeune fille, lui dit- il, te sentiraisrtu capable d'un grand dévouement envers celui qui assurerait à ta mère l'aisance et le repos?
— Je lui donnerais ma vie! s'écria Claire.