‹ Le chemin des écoliersChapitre 168 sur 259 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

toujours telle qu'elle lui était apparue la première fois, avec ses vêtements délabrés et son regard fiévreux , et dans sa galanterie il avait dû, près d'elle, manquer forcément de franchise et de bien joué. Puis, quel lien de tendre affection pouvait rattacher la victime au bourreau?

Se tournant d'autre part, il résolut, dans ses nouvelles visées, de se faire aimer d'abord, et de n'exiger l'abnégation et le sacrifice que comme preuve corroborante de la sincérité de cet amour. Cette marche lui parut plus logique que la première ; elle l'était en effet.

Sans chercher ni loin ni longtemps, il trouva à Mannheim, comme à Heidelberg, des jeunes femmes , coquettes ou ambitieuses, qui, à son premier mot d'amour, répondirent par un cri de joie ; mais essayait-il de poser ses conditions de dévouement, elles se sauvaient épouvantées, le croyant fou, à moins qu'elles n'éclatassent de rire, le supposant seulement dans son jour de belle humeur.

Frédéric était plus que jamais retombé dans ses idées noires; un incident vint l'en distraire, en caressant son juste orgueil de triomphateur.

Curieuse de voir de près ce glorieux batailleur dont les coups avaient porté jusqu'à Rome , une princesse italienne , de grand renom et de grande beauté, fit un matin son entrée à HeideV berg. Frédéric la reçut comme Salomon la reine de Saba, se déclarant son vassal, et l'accompagnant partout où il lui plaisait d'aller; la détournant de son mieux, toutefois, du voisinage des lacs et des rivières. A première vue, la princesse avait pris Claire en affection ; il la lui donna pour suivante , et la pauvre enfant subit cette mortification de les escorter humblement tous deux dans ces mêmes bois , dans ces mêAies promenades où naguère Frédéric l'entretenait de ses soucis, de ses espérances, entremêlant le tout de quelques mots de galanterie , qu'elle l'entendait aujourd'hui prodiguer à une autre.

La noble Italienne n'avait garde de s'effaroucher des tendres

propos du palatin , et même de dissimuler le plaisir qu'elle en éprouvait. Elle partit cependant avant qu'il eût osé lui proposer 4e se jeter à Teau en son lieu et place. Ce ne sont pas là des propositions à faire à une princesse.

Peu de temps après, il consulta de nouveau son moine astrologue :

« J'ai passé Tâge où Ton trouve des femmes énamourées jusqu'à l'immolation; le même vertige me poursuit de plus en plus. Pensez-vous que les voyages me seraient un préservatif? Peut-être le démon qui m'attire n'habite-t-il que les eaux du Rhin et du Necker.

— Vous voulez essayer des fleuves d'Italie , lui répondit Siegfried , lisant dans sa pensée ; autant que le démon des eaux le démon du mariage vous tente aujourd'hui. Eh bien, je vous le prédis, dans quatre mois vous serez marié. Bonne chance! Fermez les yeux en longeant le bord des rivières et des torrents, et emmenez avec vous la fille de Souabe; votre salut pourrait bien venir de ce côté, »

Sous prétexte d'aller faire sa paix avec le pape , Frédéric prit route en petit équipage , traversant incognito la Bavière pour gagner le Tyrol. Comme sa chevauchée traversait de nuit îe duché des Deux-Ponts, un homme s'approcha secrètement de Claire, restée en arrière de l'escorte. C'était cet ancien serviteur de la métairie de Tettingen, forcément enrôlé dans les bandouliers. Poussé par un bon sentiment à la vue de sa jeune maîtresse :

< Demoiselle, lui dit-il, vite, pied à terrel... les archers de Louis le Noir, ceux de Luzelstein ont éventé le passage du palatin ; ils comptent lui faire racheter sa liberté au prix de celle de ses' captifs de Seckenheim. Il va y avoir grand'mêlée, coups donnés et rendus ; les traits et les arquebusades ne choisissent pas au milieu de la bagarre; vite, retraitez-vous dans un fourré et restez coite!... »

Sans tenir compte du bon avis , Claire avait déjà rejoint l'escorte, prévenu Frédéric du péril, et celui-ci, apercevant en effet

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