QUATRIÈME PARTIE
princes y dont la politique s'en ressentit fatalement ; aujourd'hui, le mal est partout.
Je savais Junius peu bienveillant envers les philosophes. Plus effrayé que convaincu, et ne pouvant admettre que ces braves buveurs de bière, si calmes, de mœurs si douces en apparence , fussent tous des réprouvés, j'espérais que notre jeune sous-portier, dont l'œil ne manquait pas d'intelligence et qui avait paru écouter Junius avec une grande attention , allait protester contre l'anathème lancé sur son pays.
Loin de là, par un hochement de tête approbatif , il semblait l'encourager à poursuivre. Celui-ci n'y manqua pas, et, toujours dans l'intérêt de son avenir, prolongeant ses exercices oratoires, il finit par conclure que l'Allemagne, aujourd'hui réduite à un état morbide, incurable, par défaut de croyances, reniant toute autorité légitime sur la terre comme dans le ciel, n'était plus, selon l'expression d'un de ses philosophes repentis, qu'un grand Hôtel-Dieu y sans Dieu.
« Eh bien! cher monsieur Canaple, me dit ensuite Junius, ne vaut-il pas mieux s'agenouiller devant le Calvaire grotesque du vieux cimetière de Bade, que de mettre sa foi en de pareils apôtres? »
Engourdi , attristé par cette dissertation aussi maussade que grave, j'hésitais à lui répondre, lorsqu'un chœur, entonné à mi-voix , sur un rhythme plein de franchise , glissa le long des murs et arriva jusqu'à nous , semblable à ces souffles rafraîchissants qui, au matin, nettoient la face nuageuse du ciel.
Presque aussitôt une bande d'étudiants traversa la salle que nous occupions. Distrait par l'interrogation de Junius, par mes propres pensées, je ne songeai point à passer en revue les joues plus ou moins cicatrisées qui défilèrent alors devant moi. Les
étudiants avaient disparu , mais leur refrain mélodique résonnait de nouveau sous les hautes voûtes des corridors. J'en demandai la traduction au jeune homme maigre, notre guide.
a Qui n^aime ni le vin, ni Tamour, ni le chant, Celui-là n^est qu'un sot, pis encore, un méchant I
me répondit-il.
— Et quel est l'auteur de ce joyeux distique?
— Maître Martin Luther, » me dit le sous-portier, après s'être incliné révérencieusement.
Pour cette fois, je donnai le pas aux théologiens sur les philosophes.
A Paris , s'il m'arrive de visiter la bibliothèque de TArsenal ou celle de la rue de Richelieu , une sensation étrange s'empare de moi. Au milieu de ces amas innombrables de livres, respirant cette atmosphère poudreuse , où flottent, sous forme corpusculaire, les éléments épars de toutes les connaissances humaines, il me semble qu'autour de moi des mots se croisent, des pensées s'entre-choquent. Parfois même, si à travers les volets mal clos des hautes salles se projette une fusée de lumière, j'y vois de purs esprits microscopiques monter et descendre une petite flamme au front. Je trçssaille aux attouchements de cette foule de génies illustres qui m'environnent; la science me pénètre par les pores , et quand je sors de là, à coup sûr, j'y ai gagné quelque chose par absorption; certains lobes de mon cerveau se sont élargis; je me sens plus lucide, moins ignorant que lorsque j'y suis entré*
Rien de pareil ne m'est arrivé en visitant la bibliothèque de l'Université d'Heidelberg , la fameuse bibliothèque palatine. Tous les livres que j'y ai vus alignés portent un titre allemand.
« Nous serait-il possible d'assister à quelque cours, à quelque conférence d'étudiants? demandai-je à notre guide.
— Les uns sont déjà fermés, les autres ne sont pas encore ouverts. »
Telle fut sa réponse.