QUATRIÈME Ï»ARTIE
peasée ; j'en étudiais complaisamment l'effet sur le visite de mes compagnons, quand tout à coup, au détour du chemin de Seckenheim, un homme parut, hérissé, menaçant. C'était notre Yankee.
> Monsieur, vous m'avez traité de manant, de sauvage et d'échantillon.... de plus, vous venez d'insulter à la libre Amérique dont je suis un des citoyens, et...
— Voyons! que voulez-vous encore* s'écria Antoine en l'interrompant avec sa rudesse des grands jours. D'abord , en parlant de votre libre Amérique , monsieur n'a été que l'écho de mes propres paroles , et ce n'est pas lui qui vous a traité de manant, c'est moi 1 •
Sans tenir compte des paroles d'Antoine , le Yankee , les yeux toujours fixés de mon côté, répéta :
« Vous venez d'insulter à la libre Amérique! Nous nous reverrons , monsieur! Si j'avais mon revolver, votre compte serait déjà réglé 1 »
En vérité, le séjour d'Heidelberg me portait malheur; la veille, un garnement d'écolier s'acharnait après moi sans rime ni raison; aujourd'hui, c'était le tour d'un autre malappris moins excusable encore.
458 LE CHEMirî DES ÉCOLIERS.
Tous trois silencieux, comme nous noua dirigions vers Seckenheim, qui n'était plus qu'à quelques centaines de pas de nous, Junius, s'épointant la moustaclie, dit à Antoine :
« Décidément, il n'est pas aimable.
— Non!.
Moi Je songeais au duel quasi inofîensif des étudiants d'Heidelberg ; je crois que je me serais résigné à en passer par là.
A Seckenheim, la place illustrée par la victoire du palatin porte encore le nom de Fiedrichs-Feld (le champ de Frédéric). C'est aujourd'hui un champ de luzerne et de betteraves, d'apparence assez maigre. Une grande bataille ne sufQt pas à féconder indéfiniment la terre.
Les chemins de fer de Mannheim et d'Heîdelberg s'embranchent à Seckenheim ; un train se préparait à partir pour cette dernière ville; nous y montâmes; vingt minutes après nous étions de retour à l'hôtel du Prince-Charles.
Conciliabule. ~ Autres reossiijnea]
prtcipîlé. — SCHWETÏINOEN. —
de DOureiu les mépris de Jeaa.
« Prépare le paquet de ton maître et le lien, dit Antoine à Jean, qui, comme toujours, se tenait à la porte de l'hôtel, observant les mœurs de l'étranger.
— Mais le train du soir ne part qu'à huit heures, lui fis-je observer, et il en est quatre à peine.
— Qu'importe? il est bon de se mettre en mesure à l'avance.
— Non , non I repris-je avec fermeté ; je partirai à huit heures, pas une minute avant. Je devine ta pensée, mon bon Antoine, mais Je ne veux pas avoir l'air de fUir devant cet homme I >
JuDius appela le keller qui nous avait déjà renseignés sur l'Américain; tous quatre nous montâmes k notre numéro 7, tandis que mon fidèle Jean , demeuré immobile , semblait enfantel* des suppositions plus terribles les unes que les autres.
« Charles, dit Junius au keiler, qu'il avait connu autrefois à Paris, garçon au Café Cardinal, vous nous avez renseignés ce
matin sur les goûts de ce Van Reben touchant la chasse et la pèche ; nous savons maintenant ce qu'il vaut du côté du chant et de la natation : mais ne sauriez-vous rien de son caractère intime, de ses habitudes de gentleman , ainsi qu'il se plaît à se désigner lui-même? »
Le keller interpellé mit un doigt sur sa bouche, puis, après avoir jeté un coup d'œil du côté de la porte, se rapprochant de Junius : « Entre nous, monsieur de Minorel, lui dit-il à demi-voix, je crois que le caractère de l'Américain n'est pas des meilleurs. On parle d'une jeune fille méchamment compromise par lui —
— Je lui passe ses galanteries , dit Antoine ; mais il est colère, querelleur, n'est-il pas vrai?
— Affreusement querelleur, répliqua le keller. On parle aussi de trois duels, dans une même journée avec un même adversaire.
— Diable! Se sont-ils battus à la mode d'Heidelberg?
— Non pas! L'affaire s'est passée à Strasbourg, il y a comme qui dirait une huitaine; ils se sont d'abord battus à l'épée; l'autre, qui est un malin, la désarmé; ils ont continué au pistolet, à vingt-cinq pas, en s'avançant à volonté. L'Américain a tiré le premier et a manqué son coup; l'autre, qui avait ménagé son feu , est Arrivé jusqu'à lui , en le sommant de faire je ne sais quelle déclaration, sans quoi il allait l'abattre comme un chien. L'Américain a refusé.
— Ah çà, il est donc brave ce brigand-là? s'écria Antoine. Ensuite?
— Ensuite, reprit le keller, l'autre, qui est non moins brave et plus bon enfant que lui, n'a pas voulu le tuer à bout portant, et comme il tenait toujours à avoir sa déclaration , il lui a proposé une troisième manière de duel.
— Au sabre, alors?
— Au fusil?
— Non, messieurs; aux dominos. Le perdant devait se brûler la cervelle lui-même. La partie était en deux manches. Le bon enfant, qui est un fin joueur, a gagné la première ; M. Van Reben, qui s'y entend aussi, a gagné la seconde; mais à la