QUATRIÈME PARTIE
que si Thérèse Perrière avait été séduite , enlevée , soit par un jeune, soit par un vieux, je n'étais ni ce vieux ni ce jeune; quant à rAméricain , s'il s'était battu à Tépée, au pistolet, et même aux dominos, ce n'était point avec moi; enfin, je me justifiai si bien, que Jean m'avait rendu son estime lorsque nous arrivâmes à Schwetzingen. (Prononcez Chouettzinng,)
Des rochers , des grottes sauvages , des ruines romaines , des temples grecs , une mosquée turque , un peuple de statues en marbre de Carrare ou en grès rouge , en bronze et même en plomb ; de magnifiques allées , des parterres , des labyrinthes , des boulingrins, des jets d'eau, des cascades, de grandes pelouses et un petit lac, tel- est Chouettzinng. (Écrivez Schwetzingen,)
Mais toutes ces belles choses n'avaient pas le pouvoir d'éveiller en moi le moindre sentiment d'admiration ; je songeais à mon cher Antoine , je songeais au Yankee ,. tous deux peut-être aux prises en ce moment.
Tandis que Jean restait en extase devant une grande volière où des oiseaux de toutes sortes, perchés sur des branches, jetaient l'eau par leur bec entr'ouvert , dirigeant leur commune aspersion contre un énorme hibou, qui, ramassé sur lui-même au milieu d'un bassin, leur renvoyait, de bas en haut, tout autant de liquide qu'il en recevait d'eux de haut en bas, j'étais entré dans une charmante habitation , située du même côté , et appelée, je crois, la Maison des Bains. J'en franchissais le péristyle , lorsque j'entendis une exclamation ; un homme se dirigeait de mon côté , la figure rayonnante et la main tendue. Cet homme , c'était Brascassin I
Je fis un mouvement de surprise et même de recul. Je me rappelais ses torts à mon égard.
< Cher monsieur Canaple , me dit-il , mille fois soit bénie cette rencontre; j'ai un grand service à vous demander. Le temps me presse; voici le fait. Je viens d'arriver ici avec une jeune dame ^ laquelle se dispose à se rendre ce soir même à Francfort. Elle ne peut convenablement voyager seule , sur-
tout la nuit, cela est impossible. Quant à moi , une affaire importante, très -impor tante 1 me rappelle à Heidelberg.... Vous avez sans doute Tintention de visiter Francfort? »
Et, sans plus de façon, Brascassin me proposa de devenir le cavalier servant de sa dame, une dame fort honorable, disait-il. Sur ce dernier point , je doutais fort. Dans ma conviction, son honorabU compagne, c'était Thérèse, Thérèse qu'il voulait momentanément confier à ma garde. Cette idée me révoltait; quel rôle prétendait-il donc me faire jouer? Tandis qu'il parlait , un refus net , formel , brutal , me montait aux lèvres; et cependant, telle est ma pusillanimité naturelle, les grands airs de rigueur offrent si peu de consistance chez moi, que déjà ma main avait pressé la sienne, et, sous l'empire d'une seule pensée , mon refus brutal se métamorphosait en une acceptation complète.
C'est que je voyais en Brascassin le vainqueur du farouche Van Reben; c'est que moi aussi j'allais avoir un service à lui demander; il retournait à Heidelberg, il fallait qu'il me répondit de la sûreté d'Antoine; c'est que mon départ pour Francfort ressemblerait moins à une fuite que mon départ pour Paris; puis, qui sait? grâce à mon intervention providentielle, peut-être la fille de mon ami Perrière pouvait-elle encore être sauvée!... Enfin, l'avouerai-je? à cette idée généreuse s'en mêlait une autre d'un ordre moins élevé. Pendant la route, Thérèse ne pouvait manquer de me prendre pour confident, et tous les mystères de la maison Lebel allaient se dévoiler pour moi.
Nos propositions mutuelles faites et acceptées, solennellement ratifiées par une» nouvelle poignée de 'main, une femme charmante , en élégant costume de voyage , entra dans la pièce où nous nous tenions. J'avais peine à en croire mes yeux; c'était la belle personne que , du haut de l'observatoire de Gespell, quelques heures auparavant, j'avais vue se promener sur les pelouses de Neuberg. A ma surprise de la retrouver à Schwetzingen , une bien autre surprise devait s'ajouter. Bras-