‹ Le chemin des écoliersChapitre 196 sur 259 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

à la poste aux lettres. Brascassin s'était engagé à me donner des nouvelles d'Antoine et de l'Américain par le plus prochain convoi; à la poste, les bureaux 'étaient fermés; on me dit de repasser dans deux heures.

La maison de Gœthe , d'assez belle apparence, avec son rez-de-chaussée, ses deux étages et sa double mansarde, porte cette inscription sur un tableau de marbre blanc : Ici naquit Jean Wolfgang Gœthe, le 28 août 1749.

J'essayais de déchiffrer l'inscription, quand une voix, qui semblait sortir de dessous terre, me la traduisit littéralement en bon français. Je me retournai; je vis près de moi un

petit homme boiteux , carré, trapu, appuyé sur une béquille ; il portait un tablier de cuir, son teint était d'un rouge de brique, son œil noir brillait d'un éclat étrange, et ses sourcils, avec leur» deux pointes retroussées, se dessinaient sur son front comme un paraphe renversé. J'aurais pu le prendre pour Asmodée, le diable boiteux, si le lieu de la scène ne m'avait plutôt rappelé un autre diable, Méphistophélès.

Du bout de sa béquille il me montra en ricanant trois petites lyres sculptées dans l'encadrement de la porte, et sans que j'eusse en rien provoqué ses confidences :

< Les badauds de Francfort , me dit-il , répètent à qui veut l'entendre que le père futur de Wolfgang, prévoyant qu'un jour un grand poète devait naître de lui , fit placer là comme emblème prophétique ces trois lyres surmontées d'une étoile. Ah 1 la bonne farce! monsieur, la bonne farcel La vérité est que le grand-père Gœthe, celui qui fit construire cette maison, était maréchal ferrant; le bonhomme ne rougissait pas du métier qui l'avait enrichi ; il décora sa construction nouvelle de trois fers à cheval, comme armes parlantes. Pris de vanité lors de son mariage avec la fille du sénateur Textor,

. son petit-fils, le père futur de Wolfgang, avocat conseiller, rentrant chez lui avec sa femme, (bt tout à coup saisi de honte k la vue de ces armes parlantes, qui lui rappelaient son origine plébéienne. Craignant les brocards du marché aux Herbes, lesquels brocards pouvaient même prendre la forme de trognons de chous, s'il faisait complètement disparaître l'enseigne de son grand-père le maréchal ferrant, à ses fers de cheval, l'avocat conseiller mit des cordes, et il en fit des lyres, sans songer le moins du monde à monsieur son fils, encore à naître; voilà la vérité, monsieur. Ah 1 la bonne farce ! la bonne farce 1 >

Le trouvant si bien renseigné , je demandai à Méphistophélès si Goethe n'avait pas composé quelqu'un de ses ouvrages dans cette maison.

■ Wertlier! monsieur, Werther! l'histoire de ses premières amours.

— Vous vous trompez, lui dis-je; on m'a cité comme le héros vrai du roman un jeune homme portant le nom de Jérusalem , un juif sans doute.

— Ah I la bonne farce ! encore un conte , monsieur, ettcore un conte 1 Lorsque Wolfgang étudiait le droit à Strasbourg, il

fit la connaissance d'une belle Alsacienne, la fille aînée du pasteur Brion, une digne personne, monsieur, une digne personne I chaque soir il allait la visiter au village de Sesenheim , où il la trouvait occupée à débarbouiller ses petits frères i^^l^w""^^' et ses petites soeurs; elle écoutait

^— ^^-^^ ^ ses doléances tout en raccommo-

dant ses nippes , et en pensant à un autre qu'elle allait épouser, car elle avait vingt-cinq ans, monsieur, et lui seize ou

Page 1