‹ Le chemin des écoliersChapitre 198 sur 259 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

flanc de sa victime qu'il cherchait la vérité que le ciel lui dérobait.

J'ea appelle à vous , ombres charmantes de Lili et de Bettina.

Lili, jeune fille rieuse, jolie, adorable, appartenait à une des familles les plus millionnaires de Francfort. Elle et Wolfgang se virent , s'aimèrent , et celui-ci se laissa transporter par elle dans les plus hautes régions de l'extase amoureuse. Ses vers coulaient d'eux-mêmes pour Lili ; elle lui donnait à la fois le sujet et l'inspiration. Le mot mariage fut prononcé; les millions résistèrent d'abord; puis, ils cédèrent. Ce fut alors la poésie qui recula. Le poète craignit que les devoirs (le la famille ne prissent une trop grande part de ses heures de

travail , que son génie ne se délayât dans les joies vulgaires de la paternité et du bonheur domestique. Fidèle à l'art , à l'art seul, il se roidit contre ce bonheur que tout lui promettait, brisa le cœur de Lili, le sien propre, et redevint calme, froid , impassible, comme sa statue de bronze, qui se dressait là, sous mes yeux, une couronne de laurier à la main.

Ah I vraiment , monsieur de Goethe , c'était payer la gloire plus qu'elle ne vauti

Quant à Bettina Brentano, cette autre Francfortoise , encore enfant, éblouie par la réputation rayonnante du grand homme, elle prit pour de l'amour un mélange confus de sentiments exaltés éveillés pour lui dans son cœur. Elle avait seize ans, il en avait soixante, et il la laissa faire, et il réchauffa son âme de glace à ce joyeux soleil de printemps, toujours en vue de l'art et dans l'intérêt de ses études expérimentales sur le cœur humain.

Assis sur un banc de la place de Gœthe, dans l'allée de Gœthe, devant la statue de Gœthe, comme je me livrais à ces divagations rétrospectives dont je n'avais pu calculer la durée, les* horloges de la ville se mirent à sonner toutes à la fois. Avec terreur je comptai neuf coups, puis dix, puis douze, puis quatorze, puis seize!... j'aurais pu me croire dans une "ville d'Italie.

On ne s'apitoie généralement pas assez sur le sort des voyageurs qui ont eu leur montre écrasée sous la roue d'une locomotive. Depuis ce fatal accident, il semblait que quelque chose en moi se fût détraqué ; je manquais de prévoyance et de résolution; je n'étais plus apte à me rendre compte de mes instants. Dans mon ignorance de l'heure des repas , j'avais des appétits déréglés. Faute d'une montre, à Heidelberg , je me levais trop tard ; faute d'une montre , aujourd'hui même, à Francfort, je m'étais levé trop tôt. J'avais déjà parcouru toute la ville , et il était huit heures du matin. Évidemment , les seize coups sonnés , deux horloges s'étaient cotisées pour me les fournir.

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