QUATRIÈME PARTIE
Avant l'ouverture de la poste aux lettres, J'avais encore une heure à dépenser. J'en eus bientôt trouvé l'emploi.
Francfort n'est pas seulement une ville libre, VAcadémie des livses el le trésor général de la Lif>rairie, ainsi que le disait déjà Henri Estienne dans son temps; si elle ne possède pas le privilège exclusif de faire des millionnaires , quoique république, elle eut seule autrefois celui de faire des empereurs; c'est à Francfort qu'ils étaient élus l» mBuon d» oœihe.
et couronnés , dans le vieux palais de Charlemagne, le Rœmer, aujourd'hui l'hôtel de ville.
En toute hdte je me dirigeai de ce cAté.
D'un gothique modéré, entouré de diverses constructions historiques assez remarquables, le Rœmer, comme urî paladin au milieu de ses écujers et de ses pages , se présente avec un certain air de mcyesté aux regards du visiteur.
En' sa qualité d'hâtel de ville, je pensai que l'entrée en était facile à toute heure ; je me trompais ; la porte était fermée, comme celle de la maison de Gœlhe, comme celle du bureau de la poste aux lettres.
Un individu en blouse et en casquette de toile , lequel , selon toute apparence, quoique Francfortois , n'était pas encore venu à bout d'amasser son million, se promenait sur la place, fumant sa pipe, le nez en l'air et les bras croisés derrière le dos. Pour dissimuler mon désappointement, j'examinais les fines sculptures d'une jolie fontaine placée près du Rœmer , quand il vint s'y laver les mains , ce qui témoignait de ses bonnes habitudes. Je lui demandai s'il y avait moyen, pour un étranger, de se faire ouvrir cette porte
close. Il ne me répondit qu'en dtant sa pipe de sa bouche et en l'y remettant aussitôt; après qîioi, d'un pas délibéré, il alla tirer une mince chaînette de fer, que Je voyais , et dont j'appréciais l'usage tout aussi bien que lui. Un son de cloche se fit entendre, la porte s'ouvrit, mais devant cette porte l'homme à la blouse se plaça et me tendit sa main encore mouillée. Dans cette main , je déposai , du bout des doigts , une petite pièce d'argent. Pouvais-je me montrer ingrat après le service signalé qu'il venait de me rendre?
Entré sous une voûte sombre , je m'arrête en entendant une voix me crier ; « Qu'est-ce que foulez-fous?
— Je voudrais visiter la salle des Empereurs.
— Bas encore ouferte. »
Alors la voix prend un corps, ce corps passe Sa tète par une lucarne; cette tête était surmontée d'un bonnet de coton, autant que j'en pus juger à travers l'obscurité de la voûte : < On ne déranche bas les tames de si pon matin, » reprend la voix.
Malgré le bonnet de coton , malgré l'ampleur et la sonorité de l'organe, convaincu que j'ai affaire à une femme:
I Pardon, madame, lui dis-je, mais I je suis étranger..., I i — Étrancherï
— Oui, madame , et devant bientôt ■' , reprendre le chemin de fer , le temps
i me presse.
— Alors, fous êtes bressé?
— Oui , madame. »
Je multipliais ainsi ce malencontreux quahficatif, quand au beau milieu de la figure placée sous le bonnet de colon , la vive lueur d'une pipe resplendit, découvrant à mon regard une barbe touffue , d'épais sourcils et de longues moustaches.
C'était le concierge du Rœmer.
(Jn instant après , il était près de moi ; une toque à galons d'at^ent avait remplacé le bonnet de coton.