‹ Le chemin des écoliersChapitre 20 sur 259 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Il le dit. C'était un nom hollandais, un Van der quelconque. « Désormais, parmi nous, vous vous nommerez Baldaboche.

— Van Baldaboche? murmura le HoPandais.

— Non ! Baldaboche tout court. Votre état?

— Je suis médecin homœopathe.

— Croyez-vous à ITiomœopathie ? Soyez sincère; songez que le Vieux de la Montagne vous écoute. »

Le nez rouge mit la main sur son cœur et répondit d une voix ferme :

« Je crois au savant Hahnemann, et à Mme Hahnemann, son épouse, non moins grand docteur que lui; mais, ajouta-t-il, lliomœopathie est une science encore.... petite.... pas complète. J'ai inventé un système.... tout neuf.... En mêlant l'homœopathie au magnétisme végétal, on obtient.... *

— Assez 1 cria le vénérable; les prospectus n'ont pas cours ici. Et qui vous a inspiré la pensée ambitieuse de devenir notre frère?

— Ce sont de jeunes commerçants en vins que j'ai rencontrés à une table dC hôtel; sachant que j'avais désir d'être francmaçon, et la loge d'Épernay....

. — Ces mots de loge et de franc-maçon , dit le vénérable en l'interrompant, ne conviennent pas dans ce temple, qui est celui de la Pure Vérité, rien autre chose; ne l'oubliez pas, Baldaboche !

— Van Baldaboche, » murmura de nouveau le rc^cipiendaire; il lui était pénible de se séparer, de son Van national.

Les dernières épreuves, dites des cinq sens, venaient de commencer. Pour l'ouïe , on avait fait entendre au Hollandais un air de serinette, où il avait déclaré reconnaître les sons de la cornemuse; pour le toucher, on lui fit palper tour à tour un caillou, un lingot de fer, une carpe vivante, un petit hérisson empaillé. Il ne s'était étonné de rien, mais n'avait pu assigner à rien son nom véritable. Il prit le hérisson pour iin paquet de cure-dents et dit : « Ça pique! » Les rires éclataient de tous côtés, même derrière les planches à bouteilles.

bk LE CHEMIN DES ÉCOLIERS.

Hélas 1 ce jour-là, Van Baldaboche ne devait pas être seul mystifié !

On venait de lui faire avaler dans un verre , à forme allongée , une affreuse décoction quelconque ; il n'avait pas hésité à y reconnaître la saveur du Champagne Moèt ; après cette épreuve du goût, celle de l'odorat allait suivre, et les faces déjà empourprées des membres du sanhédrin semblaient , par avance , se gonfler sous l'explosion d'une formidable hilarité , lorsque Athanase me prévint que l'heure du départ était venue pour moi. (I n'y avait point une minute à perdre.

Il parait que cette fois le nez rouge devina juste; comme nous exécutions notre sortie, nous entendîmes toutes les voix exclamer à l'unisson : C'est la pure Vérité!

Après être retourné chez Athanase pour y prendre ma boite de fer-blanc et mon parapluie, reconduit par toute la bande jusqu'à l'embarcadère, et le train de Paris, avec point d'arrêt sur Noisy, se disposant à se mettre en route, je pris place dans un excellent wagon, première classe, où je ne tardai pas à m'endormir.

Le lendemain, je me réveillai.... à Strasbourg!

Mes compagnons d'Épernay, se rendant à la chute du Rhin, avaient voyagé près de moi, dans un wagon voisin.

Athanase était vengé I

Smi&BOURO. — Courses à [raveTs Ift ville. — Kldlier et la maréchal de Saie. >- CoDversatioD entre le aez rcuge et l'habit bleu barbeau. — Leçon de haute géographie. — CommenI ce senties Américains qui ont découvert l'Europe. — Question turque, iodienoe et chinoise.— Quatre bommea pour le serrice . d'une pipe. — Encore Brascassin!

Je n'ai jamais su me fddier d'une plaisanterie. Celle-ci cependant me parut dépasser les bornes, Attianase lui-même le comprenait; la nuit, sans doute, lui avait porté conseil, et ce Ait d'un air embarrassé qu'il m'aborda au débarcadère. . « Vous avez voulu me souhaiter ma fête, me dit-il en essayant de donner à son allocution une forme légère, qui contrastait avec le ton ému de sa voix; nous voici au 1" mal; la SaJnt-Athanase est venue, et nous la fêterons ensemble joyeu-

sèment à V hôtel Weber, face à face avec la chute du Rhin. Vous êtes des nôtres, n'est-il pas vrai, cher parrain? »

Cette date du 1" mai me rappelait suffisamment que ce jour même, mon excellent Antoine Minorel devait me rejoindre à Marly-le-Roi.... et j'étais à Strasbourg!

Je dus répondre, et je répondis par un refus formel. En vain Athanase insista, en vain il me déclara que toute sa vie il se reprocherait de m'avoir amené indûment à Strasbourg, si je ne devais pas l'accompagner à SchafTouse, je demeurai inébranlable. Le pauvre garçon me fit vraiment de la peine, tant .il avait l'air contrit.

Je le consolai de mon mieux, et nous nous séparâmes. Accompagné de ses amis, il alla prendre le chemin de fer de Bâle; moi, je restai avec Tins^énieur, que ses devoirs militaires retenaient momentanément dans la capitale de l'Alsace. A son tour, ce dernier me quitta; nous devions nous rejoindre bientôt.

Il était sept heures du matin. Cette fois, pour mejpenseigner sûrement sur les allées et venues du chemin de fer, je fis emplette d'un Guide^Chaix. Le Guide-Chaix répondait peu à mon impatience. Le premier convoi, express ^ était déjà en route; le second, un convoi omnibus, trajet non direct, ne devait partir qu'à midi quarante-cinq minutes. J'avais cinq heures quarante-cinq minutes à mon entière disposition. Tout en maugréant, il me fallut bien essayer de les mettre à profit.

Strasbourg est une belle et noble ville, une ville généreuse, guerrière, artiste, commerçante, une de ces villes rares qui ont conservé leur physionomie spéciale; elle est par-dessus tout la ville de France où l'on parle le plus allemand.

Je visitai la cathédrale, le palais impérial, le théâtre, l'éghse Saint-Thomas, la place Kléber, quelques marchés, une brasserie. Dans la cathédrale, je vis la fameuse horloge astronomique; si j'avais voulu rester là jusqu'à midi, j'aurais vu défiler la procession des apôtres et entendu le coq chanter;

Page 1